LIV. 11. — CHAP. I
Ules lit froidement, et dit: « Ces lettres sont très-i m prudentes ; elles ressemblent à l'écriture de Ségur, mais on peut les avoir supposées. — 11 les a avouées- — Tant pis ; mais qu'est-ce que cela a de commun avec moi? — Comment, monsieur, vous De trouvez pas qu'un homme à qui on peut écrire de pareilles lettres doit être au moins soupçonné de manquer de respect pour le roi? — Mon, monsieur; mais je trouve que vous-même manquez de respect pour sa majesté , en vous permettant un pareil interrogatoire qui blesse sa dignité. Respectons ses goûts, ses plaisirs , les secrets de son intérieur : je m'oppose à ce qu'on écrive de pareilles imprudences; et si vous persistez, je trouverai moyen de lui faire passer ma réclamation. Au commencement de la commission , vous aviez l'air de pouvoir me trouver des crimes d'État; n'y pouvant point parvenir, on veut m'attaquer par des ordures, et on veut compromettre le roi. Si on écrit un mot de ces sottises , je vais faire une protestation dont ou se souviendra. »
Il n'y avait encore rien d'écrit. Marville , après un moment de réflexion , lui dit : > Monsieur, vous avez raison , vous êtes un homme parfaitement intéressant, et un bon serviteur du roi. Notre mission est finie. Favier, avec beaucoup d'esprit, a été faible un moment. Ségur est un fou enragé que je vous exhorte à éloigner de vous. = Il avait raison ; Ségur avait vomi cent horreurs, et c'est à la bonté de Louis XV qu'il a dû sa liberté. Cet homme atrabilaire est allé en 1789 se procurer une mort funeste en Espagne, par des pamphlets et des propos contre la cour de Madrid. Alors Dumouricz avait depuis longtemps suivi le conseil deMarville, et avait cessé de le voir.
Telle est la lin du procès de la Bastille. Les commissaires se séparèrent de lui avec beaucoup de compliments. Mais Marville lui en réservait un fâcheux. « Vous ayez du courage, lui dit-il d'un ton goguenard très-déplacé : je ne vous cacherai pas que M. de Monteynard vient d'être disgracié; que le duc d'Aiguillon est plus puissant que jamais ; qu'il réunit aux affaires étrangères le département de la guerre, que vous voilà sous sa coupe : ainsi prenez votre parti , et attendez-vous à rester en prison au moins dis ans. * Duniouriez lui répondit : * Monsieur de Mar-
MÉMOIRES DE DUMOUR1E7..
ville, vous avez sûrement lu les Tables de la Fontaine: rappelezvous celle de l'empereur, du charlatan et de l'âne. Dans dix ans la moitié de vous autres ne sera pas en vie , bien loin d'être en pince. Vous avez plus de soixante-dix ans ; avis au lecteur. • Marville l'embrassa, et dit : « Il est toujours le même jusqu'à la fin. ..
Remonté chez lui, il fit des réflexions fort tristes sur cette nouvelle. Mais comme elle était depuis longtemps une des hypothèses de son calcul , il ne s'occupa que des moyens d'adoucir sa prison, qu'il jugeait devoir être très-longue. Il était sûr de l'amitié de Jumilhac , qui ne changea point de conduite. H doutait davantage de Sartines, en quoi il avait grand tort, car il lui a rendu les services les plus réels jusqu'à la fin. Il s'occupa des moyens de réussir dans deux projets qui lui tenaient fort à cœur : l'un , de changer de chambre pour être mieux logé ; l'autre , d'avoir ses domestiques avec lui : il y avait souvent pensé auparavant , mais l'espoir d'être bientôt libre l'avait fait toujours retarder ses sollicitations.
11 en parla à son ami Jumilhac , qui lui dit qu'il ne pouvait rien prendre sur lui, et qui le renvoya à Sartines. Celui-ci lui dit que , pour pouvoir faire ce changement, il lui fallait une autorisation du ministre de Paris. Ce ministre était SaiDt- Florentin , duc de la Vrillière, le plus vil et le plus permanent des ministres de Louis XV, oncle de d'Aiguillon , dont par conséquent il n'avait rien à espérer. Il dit à M. de Sartines en riant : « Mais ma chambre est bien vieille : s'il y arrivait quelque accident qui la rendit inhabitable , que feriez-vous? — En ce cas, vous changeriez de chambre tout de suite ; et comme cela n'est pas dangereux , je m'engage à vous donner le meilleur appartement de la Bastille. — Voulez-vous bien, en vous en allant, en donner l'ordre à M. de Jumilhac? — Volontiers. — Me le promettezvous ? — Je vous en donne ma parole. »
Il s'occupa aussitôt d'un projet très -extraordinaire ; ce fut de déMtir sa chambre. Les murailles étaient trop épaisses pour imaginer de les entamer, surtout n'ayant aucun outil de fer. Les portes étaient garnies de barres et de lames de fer, il eill été au-dessus doses forces de les rompre; il ne voulait pas d'ailleurs