‹ Mèmoires du gènèral Dumouriez avec une introductionChapitre 69 sur 168 · L1V. 11. CHAP. I · texte numérisé non relu

L1V. 11. CHAP. I

une desparaphrases.de la Chalotais que-Dumouriez grava ces quatre vers :

N'adresse pointau ciel une plainle importune; El , quel que soit le cours <le ton sort incertain ,

Apprends de moi que l'infortune

Est le creuset du genre humain.

En 1786, le comte d'Artois, étant à Cherbourg, a copie dans son porte-feuille ce distique , dont on peut s'appliquer le but moral même ailleurs qu'en prison, dans les calamités méritées, ou non méritées, qui accablent notre ehétire existence. Si ces Mémoires tombent sous sa main, il pourra se rappeler ce distique. A l'époque où il l'a reçu, il était bien loin d'imaginer qu'il pourrait un jour s'en faire à lui-même l'application.

Dumouriez fut tout consolé dès qu'il se vit en possession de cette chambre commode et chaude, ayant un privé en dehors, et pouvant être tenue propre. Elle ne ressemblait point à une prison. Les doubles portes de fer étaient dans l'antichambre, et une simple porte de bois fermait sa chambre : il pouvait même l'ouvrir pour allonger sa promenade. Son nouveau geôlier, ancien domestique de Jumilhac, était un homme <loux, poli et causeur, qui lui raconta les anecdotes de tous ceux qui avaient habité cette chambre, depuis quinze ans qu'il était porte-clefs de la tour de la chapelle.

Le prédécesseur de Dumouriez était un jeune homme qu'on avait fait moine par force; qui, ayant protesté contre ses vœux pour rentrer dans sa succession et pour épouser une jeune personne qu'il aimait, avait passé deux ans à la Itastille , d'abord dans les cachots, ensuite dans cette chambre, où il avait corn posé des Mémoires tres-attendrissants qui lui avaient valu sa liberté: il en avait donné un exemplaire à sou bon geôlier; Dumouriez les lut avec bien de l'intérêt. Ce pauvre malheureux avait été un an et demi sans plumes ni encre.

Cela lit imaginer à Dumouriez de n'en pas laisser manquer ses malheureux successeurs. Il y avait aux quatre coins de la chambre quatre colonnes qui s'élevaient jusqu'au plafond, qui n'avait pas plus de neuf pieds de hauteur. Chaque colonne était

MÉMOIBES DE DUMODHIEZ.

surmontée d'uue figure de sphinx. Il grimpa sur des tables et des chaises, et il porta sur le dos de ces quatre sphinx, qui laissaient un vide, des écailles d'huîtres pleines d'encre, des rouleaux de papier blanc, et des plumes taillées. Il s'est toute sa vie félicité d'avoir eu celle idée bienfaisante.

M. de Sartines vint le voir dans cet appartement, et rit de bon cœur du tour qu'il avait joué pour se le procurer. Enfin, quelques jours après son installation, il obtint d'Être réuni à ses deux domestiques, qui avaient aussi vécu séparément et été traités assez mal, quoiqu'il n'eût cessé de les recommander. On les avait interrogés sur la conduite de leur maître à Hambourg. Le valet de chambre'avait répondu par les plus grands éloges. Le postillon les avait fait rire en leur racontant ses propres fredaines, le cabaret, les filles , le jeu, et se plaignant de la vie trèsdifférente qu'on lui faisait mener. La réunion de ces trois personnes fut très-tendre , la prison les rendait égaux : il les reçut comme deux amis qui lui arrivaient. On lit deux appartements de la grande chambre, en la séparant avec un drap; et les deux domestiques couchèrent dans un lit que l'on tendit. De ce moment la table fut commune , et ces pauvres malheureux , qui avaient jeûné, s'en trouvèrent très-bien.

Il avait pris l'habitude de se faire apporter à la fois son dîner et son souper tous les jours , entre trois et quatre heures. Son valet de chambre, qui était bon cuisinier, faisait des ragoûts. On était fort bien nourri à la Bastille; il y avait toujours cinq plats pour le dîner, trois pour le souper, sans le dessert, ce qui , servi en ambigu, paraissait magnifique.

Il ne goûta pas longtemps le plaisir pur d'avoir quelqu'un avec qui causer et rire; souvent ses deux compagnons lui furent à charge. Le valet de chambre était mélancolique, et il était obligé d'avoir la complaisance de se distraire de ses études pour amuser ces deux hommes; il leur apprit plusieurs jeux de cartes, il enseigna même les échecs à son valet de chambre. Il leur lisait une heure le malin, deux heures le soir, des romans, et surtout des voyages. Il se promenait avec eux; mais, en tout, il était moins heureuxalors que quand il avaitété seul; leurs regrets le faisaient souvenir qu'il était eu prison, et que leur société étaitforcée. Ed

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général, pour supporter la solitude, il faut avoir du caractère, une éducation et un état analogues. Les navigateurs connaissent cet ennui d'une réunion contrainte , et dans les longs voyages ils Unissent presque toujours par se trouver mutuellement à charge. Cependant fat tacitement de ces deux domestiques et leurs soins pour leur maître n'ont pas varié un moment. Ils avaient fait avec lui In guerre de Corse elde Pologne ; ils étaient fidèles et braves , et , sans son mariage, il les aurait conservés toute sa vie.

Il resta huit jours dans son lit, perclus d'une attaque de sciatique provenant du passage d'une vie très-active a une vie trop sédentaire, et delà privation des plaisirs à un âge où ils sont un besoin. Leurs soins le soulagèrent*, et il fut fort heureux de n'avoir pas été attaqué de cette infirmité dans sa mauvaise chambre, et lorsqu'il était seul.

Depuis leur réunion il avait changé l'heure de sa promeuade ; il l'avait mise à midi. Les prisonniers remarquent tout et profitent de tout. Jusqu'alors, uniquement occupé de son procès et de ses lectures, il n'avait eu aucune curiosité sur ce qui se passait dans la maison. Il devint plus curieux.

On était eu hiver, et tous les samedis on apportait, au pied de chaque tour, autant de tas de bois qu'il y avait de chambres occupées. Par ses observations à cet égard, il calculait combien il avait dans chaque tour de compagnons d'infortune. Tous les jours, à l'heure de midi, on mettait aussi, au pied de chaque escalier, autant de" paniers contenant des plats qu'il y avait de prisonniers. Ils étaient alors peu nombreux, car il n'y en a jamais eu de son temps plus de dix-neuf, et pendant plusieurs jours ils n'ont été que sept. Ainsi celte terrible R;islille,au moins à cette époque, n'engloutissait pas autant de malheureux qu'on le croyait. Depuis que les jacobins s'en mêlent, malgré les exécutions continuelles, les cachots de Paris contiennent toujours entre trois, quatre et cinq mille infortunés, dont la vie ne tient qu'à un fil.

Ses domestiques lui firent faire une autre remarque importante. Les personnages marquants étaient servis en faïence, les autres en étain. Ces premières découvertes, qu'il n'aurait jamais faites tout seul, le conduisirent au projet d'ouvrir une correspon-

MEM01I1KS DE k 11 MOURIEZ.

danceavec Faner; car pour Ségur, les commissaires et Jumilhac mène l'en avaient dégoûté : il était fSché de savoir qu'il souffrait pour lui, mais il ne voulait pas se compromettre avec cet homme dangereux. Il fut uidé dans sou projet par une circonstance heureuse. Il vit un jour un porte-clefs drargé d'un sac assez gros, pour la tour delà Berfaudiêre; il lui demanda ce qu'il y avait dans ce sac : « Des lentilles, dit le porte-clefs. — Ilfaut que votre prisonnier aime furieusement les lentilles. — Il en mange à tous ses repas. "Il savait que Favier aimait beaucoup ce légume; il ne douta pas qu'il ne fût dans cette tour.

Le lendemain, il tailla avec un morceau de verre cassé un charbon, dont il Ct un crayon. Il.y avait trois tas de bûches au pied de la tour ; il écrivit en anglais sur le cd té scié d'une bûche : Je suis dans la chambre de la chape/le. Héponds-moi. Il fut huit jours sans réponse. Enfin, sur son tas de bûches, il trouva une réponse en anglais. Alors il écrivit dans un petit billet son premier interrogatoire et sa première réponse, et le mit dans la fente d'une bûche. Favier (car c'était lui) répondit de même, et ils s'instruisirent mutuellement.

Il apprit de lui qu'on avait cherché à lui faire avouer qu'il était l'auteur de la- correspondance du comte de Broglie avec le roi ; qu'ils s'étaient servis ensemble de Dutnouriez pour engager Monteynard à l'envoyer d'abord en Suède , ensuite en Prusse, dans l'espoir de faire engager une guerre: que, malgré sa brouillerie connue avec le duc de Choiseul , on l'avait accusé d'avoir passé trois jours incognito à Chanteloup , en allant l'été précédent aux Ormes, chez M. de Voyer, et à Ruffec, chez le comte de Broglie : qu'on l'avait accusé d'être l'auteur d'une chanson contrôla duBarry, et de l'avoir faite chez mademoiselle Legrand; qu'elle avait été aussi surle point d'être mise à laBastille, et qu'on l'avait interrogée chez elle; qu'il avait prouvé, parle temps où lachanson avait été faite, qu'il n'avait pas puenétre l'auteur ; que, dans le cours de ses interrogatoires, Marvillc lui avait dit qu'on avait reconnu son innocence sur le fait de la chanson; qu'on en avait découvert et puni l'auteur.

Ainsi le procès qu'on avait fait b Favier n'était pas plus grave, ne portait pas sur des laits mieux prouvés. D'Aiguillon avait es-

péré trouver le fil d'une grande intrigue qui n'existait pas. Mail il avait tiré un très-grand parti de cette affaire , puisqu'il avait forcé Louis XV, qui ne l'aimait ni ne l'estimait , à chasser Monteynard dont il respectait la probité, et à lui donner le ministère de la guerre, ce qui Pèlerait au même rang de pouvoir que le duc de Choiseul, qu'il avait eu !e plaisir d'abattre. 11 n'était pas cependant entièrement satisfait, parce que son âme haineuse et son ambition lui avaient fait désirer d'exercer des vengeances cardinales, et de remplir le même rôle que son grand-onde. Il fallut qu'il se contentât de tromper son maître, ne pouvant pas le dominer.

Du m ou riez employa le temps de la Bastille à se fortifier dans tout ce qu'il avait appris. Il y fit un ouvrage assez étendu sur la guerre, intitulé Principes militaires ; un Trailè des légions, avec l'emploi et le mélange des armes ; et une tactique adaptée à ce genre de troupes. Il entreprit un autre ouvrage très-étendu, qui, cependant, n'était qu'un discours préliminaire. Il avait un jour lu dans le dictionnaire de Bayle, à l'article Perrot d'Ablancourt, que cet excellent traducteur, aimant passionnément la lecture des voyages, avait entrepris, sur la fin de sa vie, de faire un traité sur les voyages. Bayle regrettait cet ouvrage.

Dumouriéz, à qui sa prison donnait un goût presque désordonné pour ce genre de lecture, se fit le plan d'un grand ouvrage moral: c'était de prendre par siècle la lecture des voyageurs sur chaque pays, par exemple, la Chine ; de comparer te génie , la progression des arts de chaque siècle, tant de la nation chez laquelle se fait le voyage, que de la patrie du voyageur. Il fallait pour cela extraire chaque voyageur avec soin, et les comparer entre eux. Il fallait être à la Bastille pour entreprendre un pareil ouvrage , auquel il donna pour titre : Essai philosophique sur les voyages. Il fit aussi un Mémoire politique et commercial sur Hambourg et la basse Saxe , et une traduction en vers frauçais du vingt-cinquième chant du Morgante Maggiore.

Il ne s'ennuyait pas, mais il voulait être libre, et il remettait tous les quinze jours à M de Sartines une lettre pour le roi.

MEMOIRES SB DUUOUBIEZ.

dans laquelle il le suppliait, le procès étant instruit, de lui faire donner des juges, pourque son sort fut décidé légalement. Enfin, un jour, le roi prit le parti d'ordonner au duc d'Aiguillon de faire le rapport de cette affaire au conseil ; il lui dit en même temps : « Ils ne sont pas coupables ; il y a trop longtemps qu'Us souf- « frent. » D'Aiguillon, en fin courtisan, sentit ce que cela voulait dire. Il fit un rapport fort doux, Dumouriez l'a eu entre les mains ; il dit à son article que c'est un bon officier, mais d'une activité trop pétulante, frondeur insubordonné et dangereux ; il opina à ce qu'il frit exilé hors de Paris pour trois mois, parce qu'il y connaissait trop de monde, et que sa réunion avec sa société parisienne occasionnerait encore de nouvelles tracasseries. Le prince de Soubise prit la défense de Dumouriez , et rendit témoignage de ses bons services dans la guerre de sept ans. Le roi dit : « Je sais que c'est un bon officier, et je veux qu'il conserve son état et son traitement, * Le duc d'Aiguillon assura que, bien loin d'avoir de la rancune contre lui , il proposerait à sa majesté de l'employer convenablement au bout de trois mois. Il eût été bien plus noble à lui de le proposer tout de suite.

On délibéra ensuite sur le lieu de l'exil. Le roi dit : « Qu'où le mette au château de Caen; c'est une bonne ville, il aura la Normandie pour prison. » On mit Favieraucbâteaude Doulens ; Ségurfutdansun fort dans les Pyrénées; et le comte de Broglia resta à Ruffec.

Telle fut la fin de la grande affaire de la Bastille , qui n'était qu'une intrigue niaise de cour, où Dumouriez a joué le râle du page de Louis XIV, qu'on fouettait pour corriger son maître. Il n'y avait dans cette affaire ni conjuration, ni secret, ni mystère. S'il y a eu quelque intrigue à Paris, Dumouriez, qui était à deux cents lieues, l'a ignorée. Sa mission était simple ; son séjour à Hambourg n'a été occasionné que par la pacifique terminaison de la révolution de Suède. Son projet du voyage de Prusse était un désir naturel de voir de près un roi qu'il admirait sous tous les rapports. Il n'avait aucune correspondance avec le comte de Broglie et avec Favier,qui même ignorait sa mission. Le comte de liroglie et Monteynard étaient brouillés ensemble. Le comte

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