‹ Mèmoires du gènèral Dumouriez avec une introductionChapitre 71 sur 168 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Cliateau de Cacn. — Mariage.

Il y avait six mois moins deux ou trois jours que Dumourie^ vivait dans cette retraite, lorsque M. de Sartines vint lui annoncer Sa sortie de la Bastille pour aller au château de Caen. Cela ne lui fit aucun plaisir; il trouvait Louis XV bien faible et un bien mauvais appui pour ceux qu'il estimait et protégeait , puisque toute la grâce qu'il lui procurait était un changement de prison. Il ne communiqua point cette réilexionà M. de Sartines, qu'il remercia très- affectueusement. II passa une grande partie delà journéeavec le gouverneur, que très- réellement il regrettait, et à qui il a depuis marqué sa reconnaissance tout le temps qu'il a vécu. Il écrivit au bas de chaque colonne : Cherchez fe mot

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de l'énigme tout en haut. Il laissa sur le dos d'un des sphinx une petite instruction sur la manière d'écrire sur les bûches. Il récompensa ses porte-ciels ; il fit aussi une petite gratification à quelques-uns de ses amis invalides. En lui rendant ses effets, on exigea de lui la signature d'un serment par lequel il s'engageait à ne jamais rien révéler de ce qu'il avait vu ou éprouvé à la Bastille; il le regarda comme une formule qui ne l'eugageait à rien. M. deSartines, soit de lui-même, soit par ordre, avaitperiuisqu'il emportât ses papiers sans être visités.

Un exempt de police vint le lendemain le chercher de trèsbonne heure, et eut l'honnêteté de lui remettre ses armes. Cet homme se nommait Maret, et était très-aimable. Il n'avait avec lui qu'un seul domestique ou archer déguisé. Ils prirent la route de Caeu , où ils arrivèrent le troisième jour , à sept heures du matin. Le commandant du château, nommé le chevalier de Caticny, avait été prévenu; et à midi l'appartement qu'il lui destinait était préparé dans sa propre maison. 11 consistait en plusieurs chambres fort propres, avec un très-joli jardin particulier. Il fit pris avec lui pour sa nourriture et celle de ses gens, à deux cent cinquante livres par mois. Cette pension était plus considérable que les appointements de ce major, qui était un excellent homme.

Il se trouva là comme à la campagne : le château était spacieux, en bon air, bien planté , et il y avait bonne compagnie. Il s'y est lié pour la vie avec une femme infiniment aimable, la vicomtesse de Mathan, qui tenait une grande maison. Il n'était point gêné , et sortait quand il voulait du château pour aller en ville ou à la campagne ; il aurait peu profité de cette liberté, trouvant dans son château plus de ressources qu'il ne lui en fallait, s'il n'avait eu sa cousine dans la même ville. On a raisonde dire que les actions qui décident de notre vie sont écrites d'avance dans le livre des destins.

Depuis douze ans ces deux personnes étaient séparées, sans pouvoirimaginer qu'elles se reverraient jamais. Mademoiselle de Broissy avait pris le voile; ensuite, forcée par sa mauvaise santé à renoncer à un état trop rigoureux , elle s'était retirée dans un «ouveut nommé les Repenties , où elle vivait dans la pratique el

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avec la célébrité de la plus haute dévotion. Après avoir refusé deux fois les sollicitations de son cousin , elle frémit en apprenant qu'une lettre de cachet ramenait au château de Caen ; mais, regardant cette circonstance comme une épreuve que Dieu lui envoyait, elle s'arma de toute la force de la religion pour se défendre contre une ancienne passion qu'elle eroyait cependant bien éteinte, et le bataillon des ex -jésuites et des dévotes vint l'entourer pour soutenir son courage.

De son côté, il ne pensait qu'avec répugnance à la nécessité de revoir une parente aussi dévote , qu'il avait tendrement aimée , mais dont il s'était entièrement détaché sur ses propres instances. 11 jugeait que dans une ville de province, où sa cousine avait acquis dans son genre autant de célébrité que lui , tout le monde aurait les yeux lixès sur leur conduite, et qu'ils deviendraient le sujet de toutes les conversations. Il maudissait le choix qu'on avait fait précisément du château de Caen , sur tous ceux du royaume, pour le jeter dans cet embarras. Ou avait fait courir le bruit dans le pays que la haute dévotion de. sa cousine et toutes ses maladies n'étaient provenues que du désespoir d'avoir été abandonnée. S'il ne la voyait pas , il devenait un monstre, surtout aux yeux des femmes. D'ailleurs , pourquoi ne pas la voir? Il n'en était plus amoureux , elfe était sa cousine germaine , elle avait réellement souffert pour lui. Ces pensées et beaucoup d'autres l'agitèrent pendant trois jours, sans qu'il pût rien résoudre.

Le quatrième , après l'avoir fait prévenir, il arriva chez elle à dix heures du matin; elle était seule. En s'abordant, ils tremblèrent comme deux criminels ; il ne put que lui dire : «Oh! comme tu es changée! mais je t'aime toujours;' et il se jeta dans ses bras. Effectivement, il ne retrouvait, plus la même figure. La petite vérole avait grossi tous ses traits; elle avait trente ans, et elle était d'une maigreur effrayante. Après s'être un peu calmés, ils raisonnèrent sur leur position mutuelle, et convinrent de se voir rarement. Jamais on ne s'est fait de protestations d'amitié plus réelle en arrangeant tous les moyens de vivre peu ensemble, et surtout de se peu fréquenter.. Se trouvant soulagés par cette délibération unanime, ils reprirent leur ancienne familiale.

rite ; il dîna avec elle et une de ses amies, et il retourna au château, bien content de ce (pli avait été décidé.

La légion de Lorraine, à laquelle il était attaché , était en quartier à Falaise. Le corps des officiers vint lui faire visite, conduit par le comte de Viomesnil , colonel; Cadignan, colonel en second; Choisy, lieutenant colonel, qui était revenu de Pologne avec le cordon rouge et le grade de brigadier; et Villeraux , major. Viomesnil lui amenait des chevaux , et l'engagea à joindre la légion à Falaise, pour passer quelque temps avec eux. Le chevalier de Canchy ne s'y opposa point, et il partit, trèscontent de s'éloigner de sa cousine. Il passa huit jours avec ses camarades; le capitaine Montigny, qu'il avait fait attacher à ce corps pour y établir son instruction des troupes légères, y réussissait fort bien. Il eut le plaisir de voir son système adopté, sur lequel il fît faire des simulacres raisonnés de petite guerre; il y fît quelques additions, et au bout de huit jours il projetait d'en rester encore huit autres , lorsqu'il apprit que sa cousine veuait de tomber malade d'une ûèvre miliaire, et que cette maladie prenait une tournure fort dangereuse.

Aussitôt il retourna à Caen. Le couvent où elle vivait n'était point cloîtré. Il s'établit garde -malade auprès d'elle pendant vingt-huit jours. Il entrait dans sa chambre tous les jours à sept heures du matin, et n'en sortait qu'à huit heures du soir; elle ne prenait rien que desa main. Il avait conjecturé (ee qui était vrai), que cette maladie , dont cependant elle avait le germe , l'ayant déjà eue sept fois, et cette maladie étant épidémiqueà Caen, lui était occasionnée par la révolution que leur réunion avait produite sur cette âme sensible et vive, et par la violence des combats intérieurs et des efforts qu'elle faisait pour se vaincre. Il n'était plus amoureux, mais une estime très-tendre avait remplacé cette passion fougueuse. Il prit la résolution de terminer par le mariage cet état pénible pour tous deux. Il ne lui restait pins que mille livres de rente de son patrimoine, qui, joint à six mille livres de traitement, ne lui faisaient que sept mille francs. Elle n'avait que douze cent cinquante livres de rente; mais sa mère étant âgée, ils avaient l'espoir d'au moins sept à huit mille livres de rente de sa succession. Il attendit sa

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