‹ Mèmoires du gènèral Dumouriez avec une introductionChapitre 73 sur 168 · S 11 É.MO THES DB DUHOUBÏEZ · texte numérisé non relu

S 11 É.MO THES DB DUHOUBÏEZ

et tout le ministère fut change. Par une circonstance assez bizarre, un professeur de rhétorique de Caen, l'abbé Bérenger, fut chargé de faire le panégyrique de ce monarque ; il fallait citer quelques traits de la vie de ce prince : on lui conseilla de consulter le prisonnier du château, qui, étant homme de lettres , et ayant passé sa vie dans les affaires publiques, lui donnerait de bons renseignements. L'abbé Bérenger vint le trouver, et Du mouriez l'aida à faire en latin le panégyrique du feu roi, au nom de qui il était en prison. Cette mort lui rappela la fable de la Fontaine, qu'il avait citée à Marville , et il raconta cette anecdote à toute la société de Caen.

Dès lors, regardant sa lettre de cachet comme annulée , mais ne voulant pas recouvrer sa liberté par bénéfice d'inventaire , il écrivit à Louis XVI, eu le suppliant de le faire remettre à la Bastille, de faire examiner les pièces de son procès, et de lui donner des juges légaux. Il écrivit dans le même sens à trois des nouveaux ministres : M. de Vergennes, ministre des affaires étrangères ; le comte depuis maréchal du Muy , de la guerre ; et de Sartines, devenu ministre de la marine. Il reçut réponse de tous les trois, que le roi nomma commissaires pour la révision de son procès. Mais on ne voulut pas le remettre à la Bastille, et encore moins porter l'affaire en justice réglée. Le comte de Maurepas , oncle de d'Aiguillon , devenu premier ministre , bien loin de vouloir réveiller ce procès ridicule , chercha à l'étouffer. On enleva du dépôt de la Bastille toutes les pièces et instructions, et tout fut supprimé.

Cette commission dura deux mois, au bout desquels il reçut ordre de se rendre à Compiègne, où était la cour: ainsi sa prison fut prolongée de six mois parcette circonstance; et lorsqu'il partit, il avait passé six mois à laBastilteet cinq mois au château de Caen; il avait heureusement bien employé ce temps. Arrivé à la cour, M. du Muy, dans une audience publique, lui dit que le roi était fâché de l'injuste et longue vexation qu'il avait éprouvée, et l'avait chargé de l'en dédommager en employant utilement ses talents. Dans une audience particulière, il lui donna la même déclaration par écrit. On lui en remit une seconde, qui était un extrait du rapport signé des trois ministres, qui le déchargeait

L1V. II. — CBAP. II.

île toute accusation. Dans cette affaire , Sartines avait signé le pour et le contre : comme lieutenant de police et commis sa ire, il avait signé la pièce du rapport du duc d'Aiguillon, qui chargeait un peu Dumouriez ; comme ministre, ii avait signé celle qui le déclarait innocent.

Il alla retrouver le lendemain le ministre , et lui demanda la permission de semarier,qu'ilobtmt facilement. JVL du Muyétait austère et très -religieux : il venait lui-même de satisfaire une ancienne iuclination , en épousant mademoiselle Blancard , chanoinesse de Neuss, aussi belle que vertueuse, qui pleure encore son respectable mari, qu'elle a perdu en 1775. Il partit pour le Pont-Audemer, où était sa cousine; et, après avoir payé avec bien du regret au pape trois mille deux cents livres pour les dispenses de proche parenté, il l'épousa le 13 septembre 1774. Il fut obligé de vendre cinq mille volumes de sa bibliothèque pour les frais de son établissement ; ce qui lui en restait , redevenu considérable , et tous ses manuscrits et ses papiers , sont devenus la proie des anarchistes.

Il alla s'établir â^Saint-Quentio auprès de l'abbesse ; mais bientôt les deux belles-sœurs ne sympathisèrent pas. Le earac-r 1ère de son épouse était aigri par ses souffrances. La dévotion, quand elle est outrée et minutieuse , semblable à un vêtement trop étroit, se prête aux défauts de notre corps; elle les couvre, mais elle ne les cache pas. Il n'y avait plus assez d'analogie dans ce ménage pour qu'il fût heureux. Elle rapportait tout à Dieu , à la religion, mais surtout au culte extérieur. Il n'est ni athée, ni impie; mais tous les cultes lui semblaient des variétés d'un principe uniforme dans tout l'univers , l'adoration d'un Dieu. Il était persuadé de cette sublime sentence de Voltaire :

Il nous juge sur nos vertus , Et non pas sur nos sacrifices '.

Cette diversité de façon de penser a jeté pendant quinze ans entre eux un levain de dissension qui a fait leur malheur. Elle était intolérante, il était indifférent. Exclusive, jalouse, tou-

HÉMOIRES DE DUHOURTBZ.

jours malade, ayant eu le malheur de perdre deux enfants au moment de leur naissance , elle était devenue d'une société fâcheuse. Brouillée avec sa sœur l'abbesse, elle le força à quitter Saint-Quentin. Ils se retirèrent à la campagne, à trois lieues de Rouen. Bonne et charitable, tout ce qui l'entourait était malheureux. Elle l'a forcé à renvoyer ses vieux domestiques, et ils en ont eu près de cent vingt en quinze ans de ménage , sans pouvoir en garder un. Baptiste même , élevé dans la maison , regards plutôt comme un fils qu'un domestique, a été sacrifié à la tranquillité, et n'est rentré avec son maître qu'après leur séparation.

Il a souffert quinze ans cet état pénible ; il la gardait dans ses fréquentes maladies , il lui obéissait en tout. Il se privait de toutes les sociétés et de tous les plaisirs. Quand ses amis voulaient ou le conseiller ou le railler sur sa patience , il leur répondait : « A votre avis , Socrate était-il un sot ? ■ Ses grands travaux , ses promenades solitaires lui faisaient supporter avec constance cette épreuve, dont il se consolait en pensant qu'elle servait à briser ce que son caractère avait de trop allier. On l'a vu pendant quinze ans le modèle des maris, et on n'a su de leurs altercations, dans le public, queeeque l'extrême vivacité de son épouse laissait échapper, qu'il tâchait ensuite de couvrir parles complaisances d'amant. Elle l'aimait, et l'aime encore ; il rendait justice à toutes ses vertus ; il se disait avec vérité que s'ils avaient été tous deux philosophes ou tous deux dévots, le bonheur aurait habité leur maison.

Dès les premiers mois de son mariage , et tous les ans , elle disait à son mari qu'elle voulait se séparer et se remettre au couvent; tous les ans il la dissuadait. Chargé d'uue grande représentation, ayant quelques dettes, il ne pouvait pas partager son revenu, qui suffisait à peine à sa dépense, il attendait la mort de sa belle-mère, voulant lui laisser la jouissance de son bien. En 1786, il lui vint une succession inattendue. La veuve de son bon oncle de Versailles, sensible à des services qu'il lui avait rendus à la mort de son mari, et pénétrée d'estime pour lui, lui laissa tout son bien. Il alla recueillir cette succession à Versailles ; il chercha et trouva des parents de celte daine, auxquels

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