‹ Mèmoires du gènèral Dumouriez avec une introductionChapitre 78 sur 168 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Commandement de Cherbourg. — Guerre d'Amérique.

Dumouriez avait été, en 1758 , défendre Cherbourg, ou plutôt en voir partir les Anglais, étant cornette de cavalerie. 11 n'y étaitpas retourné depuis vingt ans. A ce premier voyage, il avait beaucoup admiré cette rade , et son heureuse position au bout d'une presqu'île, vis-à-vis la pointe méridionale de l'île de Wight , à dix-huit lieues de l'Angleterre. Il avait dit, plus de quinze ans avant, à sa femme, alors fille, et à ses amis , qu'il ne serait pas content qu'il n'eût engagé le roi de France à y construire un port de guerre. On admira alors la fatalité de son étoile.

Il laissa à sa femme le soin de son déménagement , et il alla , dans les premiers jours de février , prendre possession de ce commandement. La ville ne valait pas un gros bourg, et contenait sept mille trois cents habitants , dont il fit le dénombrement. Son commerce très-mince se faisait par trois bâtiments de long cours, d'à peu près trois cents tonneaux, et une trentaine de barques de dix jusqu'à quarante tonneaux, qui naviguaient de côte en côte. Il y trouva construit un fort beau bassin et un avant-port assez spacieux , qui auraient pu contenir environ deux cents bâtiments. On pouvait placer dans le bassin et y tenir à flot des frégates de trente-deux canons.

11 n'y avait qu'un bataillon en garnison , et une vingtaine de canons de vingt-quatre, sans affûts , un petit fort à la gauche du port, en fort mauvais ordre, et plus loin une batterie ouverte et sans parapets , à une pointe nommée le Homet. Le maréchal d'Harcourt commandait dans la province ; son Gis le duc d'Harcourt y commandait sous lui. C'est un homme de mérite et très-honnête ; mais il avait deux griefs contre Dumouriez : 1" Il croyait que le commandement de Cherbourg était le prix de la complaisance qu'il avait eue de solliciter

MÉMOIRES DE DUMOUBIEZ,

le procès de Montbarrey au parlement de Rouen ; 2° cette Domination s'était faite sans le prévenir, non plus que son père, lia conservé longtemps son préjugé et sa rancune contre ce nouveau commandant.

11 fallait commencer par mettre ce port à l'abri d'un coup de main. Il demanda des ordres; on lui refusa ordres et argent. Dans ce temps-là , chaque partie de l'administration militaire était très-indépendante, et on avait beaucoup de peine à les faire concorder. Aussi disait-on : Le roi de la terre , le roi de la mer, le roi de l'artillerie , le roi des fortifications. Les troupes seules obéissaient aux commandants militaires, mais ils étaient toujours contrecarrés par les chefs des autres parties. Il y avait à Cherbourg pour l'artillerie un vieux capitaine en résidence , inCrnie , qui n'avait pas servi depuis la guerre de 17-11 , et uue compagnie d'invalides de quarante-cinq hommes , dont le lieutenant et huit hommes seulement avaient servi dans l'artillerie- 11 écrivit à un vieux directeur d'artillerie qui était à Caen , pour le prier de lui envoyer des affûts ; il ne put pas en obtenir. Le maréchal ne le secondait pas non plus. Alors , sur le refus du capitaine de résidence, il établit le lieutenant d'invalides , homme intelligent , son grand maître d'artillerie ; il fit prendre des bois dans le port sur le compte de l'artillerie , fit charroner des affûts, les fit ferrer; et se servant de son infanterie , il monta neuf pièces dans le galet, deui à la pointe du llomet, et le reste dans d'autres batteries. 11 envoya l'état de sa dépense au directeur, qui entra en fureur, et se plaignit au ministre , lequol écrivit une réprimande très-vive, mais fit payer ta dépense.

A cinq quarts de lieue nord-est du port , à la tète de la rade , était la fameuse île Pelée , qui fait tout le mérite de cette rade, ou' elle circonscrit et qu'elle couvre^ On avait projeté, l'année précédente, d'y construire un fort qui-y a été bâti depuis, et qui est sans contredit le plus beau et le meilleur fort en mer de l'Europe. On avait ordonné la cessation des travaux à cause de la guerre, etony avaitdéposé pour soixante àquatre-vingt mille livres de gros blocs de granit taillés. Il alla visiter cette île ; il trouva qu'avec ces pierres on avait élevé un terre-plein au-dessus

liv ir. — chap. iv.

îles eaux qui, à marée haute, couvraient le reste de l'Ile, excepté linéiques poiutes, et qu'où avait bflti dessus un corps de logis considérable habité par un gardien, et destiné aux ingénieurs et aux ouvriers. Il jugea qu'en rapportant d'autres blocs autour de ce terre-plein pour former un parapet, on pourrait y établir une. batterie. Il en parla au lieutenant-colonel du génie, homme plein d'esprit et de talents , nommé Bouchel , avec lequel il a été fort lié depuis , et dont il sera encore question dans ces Mémoires ; ils dessinèrent ensemble leur projet : ils eurent bien de la peine à obtenir du directeur des fortifications de faire payer cette dépense, qui monta environ à dix-sept mille livres. Mais il fallait trouver du canon.

Il fit avec le même ingénieur le tour de la presqu'ile , depuis Carent an jusqu'à Port-Bail; il trouva une quantité de redoutes dont l'armement eut été inutile , garnies de canons et d'affûts de côtes. Il enleva, dans les redoutes les plus mal posées, vingtcinq pièces de canon inutiles, et trois ou quatre mortiers, et les fit transporter à Cherbourg. Encore nouveaux frais pour l'artillerie, nouvelles clameurs. Une circonstance rendit son crime plus grave : une partie de ces redoutes n'était pas de son commandement. Le premier commis de l'artillerie fit encore signer à Montbarrey une lettre bien plus terrible que la première. On lui ordonna de rendre le canon; il jura qu'il n'en ferait rien , à moins que le ministre ne lui en fît passer d'autre; il dit que Cherbourg était le mouillage de tous les convois entre le Havre et Brest, FaubergeAc la Manche, et qu'il était impossible qu'il restSt désarmé.

Pendant cette dispute, M. de Caux , maréchal de camp, directeur du génie, faisait arrangerla batterie de l'Ile fêlée. Dumouriez y plaça sept pièces de vingt-quatre et trois mortiers de douze pouces , avec cent hommes de garnison , vingt matelots , deux bateaux et un pavillon. Alors il fut taxé de témérité. Le ministre lui mande qu'il compromet l'artillerie du roi , qu'il en sera responsable. Il lui répond qu'il le prie de le laisser faire ; que l'artillerie du roi est faite pour être compromise; que la prise de ce fort n'est pas si aisée qu'il le croit, puisqu'on ne peut l'aborder que de basse mer avec de très-grandes difficultés ; que

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