‹ Mèmoires du gènèral Dumouriez avec une introductionChapitre 80 sur 168 · LIV. 1t. — CHAP. IV · texte numérisé non relu

LIV. 1t. — CHAP. IV

frère de celui qu'il avait connu ministre de France à Gênes, avec une douzaine de sergents et cent cinquante soldats de bonne volonté de ce régiment. Il leur dit :

n Mes amis , je veux , pour vous conserver la vie , vous faire faire un ouvrage indispensable. Non-seulement je n'ai pas d'ordre, mais on m'a refusé l'argent pour payer ce travail; ou a même défendu aux ingénieurs de m'aider. Cependant vous voyez qu'il faut placer ici du canon pour protéger nos vaisseaux. Les Anglais le démonteront, ils vous tueront : plus vous êtes braves, ■ moins je veux vous exposer. Je peux me passer d'ingénieurs; je vais vous tracer l'ouvrage , et je travaillerai avec vous. Je suis pauvre; je ne peux vous donnerquedu cidre et de l'eau-de-vie : mais c'est pour vous que vous travaillez. •>

Ces braves gens applaudissent. Il trace l'ouvrage. Les habitants se joignent à eux, fournissent leurs brouettes, leurs pelles et leurs pioches , et le parapet s'élève. M. de Caux l'apprend ; il arrive à cheval, prie le commandant de le laisser continuer, et met deux ingénieurs à la tète de l'ouvrage. Huit jours après, il existait cinq pièces de vingt-quatre dans le demi-bastion du .Homet, quatre dans celui de Choiseul, et quatre mortiers le long de la courtine. M. de Caux prend encore sur lui de foire payer les travailleurs, qui ne voulaient pas recevoir d'argent, disant qu'ils avaient travaillé volontairement, et pour eux-mêmes. Quelle bonne nation ! Combien ces traits donnent de regrets !

Il établit ensuite une batterie de trois pièces de vingt-quatre dans l'anse Sain te -Anne ; il en plaça cinq et un mortier dans le fort de Querqueville ; neuf pièces et deux mortiers, dans le fort Galet; quatre pièces, dans un petit forlin nommé l'Onglet, à l'entrée du port , et quatre pièces et un mortier à la redoute de Tourlaville , à la droite du port. En deux mois il place en batteries liées et correspondantes quarante-cinq pièces de canon et dix mortiers, ce qui ne coûta pas plus de soixante mille livres. Alors il fait un plan de la rade avec tous les feux dessinés, et il l'envoie au ministre, qui le montre au roi. 1! reçoit de grands éloges, on lui envoie une -compagnie d'artillerie, des munitions, beaucoup de canons, des mortiers, et deux mille fusils qu'il demande. II désigne les batteries le long de la côte.

MÉMOIRES DE DUMODMEZ.

depuis Barfleur jusqu'à Port-Bail, qui formaient tes limites de son commandement ; renforce de vingt pièces ses batteries de Cherbourg; et, au mois d'août, il avait vingt-deux battejies, composant cent cinquante pièces de canon et trente mortiers, sur un développement de vingt-trois lieues de côtes.

Pourquoi, dira-t-on, a-t-il commencé ce travail sans ordre? C'est parce que tout le monde voulait le contrarier, et qu'il n'aurait rien obtenu. Le duc d'Harcourt vint alors voir ses batteries, et approuva tout ce qu'il avait fait. Depuis ce temps, il lui a toujours montré une grande confiance sur la partie militaire. Cet armement fut très-utile. Les corsaires trouvaient un refuge assuré dans cette rade ; ils s'y réfugiaient avec leurs prises, et bientôt Cherbourg devint très-vivant.

Il avait arrangé en casernes de vieux magasins ; il avait réuni à Cherbourg deux bataillons, et on en avait mis deux autres à Valognes. Souvent on se battait contre les escadrilles anglaises de Johnstone et de Carteret, et toujours on réussissait à les chasser quand elles approchaient, et à sauver les convois.

Il fut menacé, au mois d'août 1778, de perdre son commandement , par un hasard très-singulier. Il s'éleva une grande dispute, sur l'ordre profond et l'ordre mince \ entre Mesuil-Durand, maréchal de camp, assez bon tacticien, et le célèbre Guibert.

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Le premier défendait par de fortes raisons, mais avec beaucoup d'ii prêté, l'ordre profond; Guibert, avec plus d'esprit que de solidité, l'ordre mince. Tous deux avaient tort, parce qu'ils défendaient leur système exclusivement. Le maréchal de Broglie prit avec chaleur le parti de l'ordre profond ; il n'aimait plus Guibert. La cour décida qu'on assemblerait un camp de trente mille hommes dans les plaines de Vaussieux , près Bayeux, pour essayer les deux systèmes, en les mettant aux prises. Le maréchal de Broglie fut chargé de commander ce camp.

Par une des bizarreries du service de France , le commandement du maréchal de Broglie détruisait celui du maréchal d'Harcourt, commandant dans la province. Celui-ci commandait seulement dans les places et dans le pays ; mais comme toutes les troupes qui en formaient les garnisons étaient destinées pour le camp de Vaussieux, elles étaient aux ordres du maréchal de Broglie, ce qui causa une confusion où personne n'entendait rien. Le maréchal de Broglie, abusant de son droit passager, nomma des commandants temporaires dans toutes les places où il avait des troupes ù ses ordres.

La Tiormandie , quoique frontière maritime , n'était pas province militaire. Les états-majors étaient des places civiles et achetées: il n'y avait qu'un commandement militaire unique en Normandie , celui de Cherbourg , nommé par le roi. Le maréchal de Broglie , qui l'ignorait , nomma un M. Micoud brigadier, et par conséquent supérieur à Du mou riez , qui n'était que colonel , pour venir commander à Cherbourg, croyant qu'il n'était que lieutenant de roi, ou commandant civil. Celui-ci protesta que si Micoud arrivait, non-seulement il ne prendrait pas ses ordres, mais qu'il lui ferait exécuter les siens, comme au reste de la garnison , ou qu'il le renverrait. Il n'en écrivit point au ministre, attendant le maréchal de Broglie, qui arriva au mois d'août. Il reçut un bon accueil de ce général , lui montra son brevet , et lui expliqua sa position. Comme le maréchal insistait, il lui dit : * Que cela ne vous géne pas ; si vous voulez faire la fortune de Micoud , j'y consens; je vous suivrai comme aide de camp. » Le maréchal de Broglie parut sensible à ce procédé , et Micoud fut placé ailleurs.

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: Le maréchal lui demanda alors de que! parti il était dans la dispute de l'ordre profond et de l'ordre mince. 11 lui répondit : » Je serai toujours de l'avis de celui que vous adopterez, selon les circonstances. > C'était décider ia question pour et contre, comme elle doit l'élre. Ces deux ordres sont bons, et ne doivent point s'exclure; c'est au génie du général à les adopter selon les localités et les occasions. Le camp de Vaussieux eut lieu ; le maréchal commanda l'ordre profond avec une armée supérieure. Luckner commanda l'ordre mince avec moins de troupes, et le battit toujours, à la vérité en n'exécutant rien de ce dont on convenait, mais saisissant a propos ses avantages; et le maréchal en eut du chagrin; il eût bien mieux fait de prendre Jersey et Guernesey.

Cette dispute de l'ordre profond , qui cessa bientôt, tant à cause de l'inconstance française que par le ridicule que lui imprima le camp de Vaussieux , fit éprouver peu après une injustice à Dumouriez, qui ne s'en était pas mêlé. Ils étaient trois colonels de la même promotion de 1769, dans l'ordre suivant : Guibert, Dumouriez, Vauborel, gendre du maréchal de Vaux. Guibert avait trop de vanité pour pardonner au maréchal de Brogtie son opinion ; il lui devait tout : dans une réponse à Mesnil- Durand , il jeta une épigramme contre son bienfaiteur; il était inexcusable. Tout le monde fut révolté : on taxa d'ingratitude ce qui n'était qu'orgueil. Il se fit une promotion, dans laquelle on s'arrêta exprès a Guibert ; ainsi Dumouriez et Vauborel furent punis pour lui. Il fallait choisir un autre moyen de punir Guibert , et on ne devait pas lui enlever le fruit de ses services. Ce fut le troisième passe-droit qu'essuya Dumouriez, qui perdit par là près de trois cents rangs. Mais qu'importaient les rangsi 1 Un arrêt irrévocable du destin portait que dans peu d'années ils seraient tous confondus, et chaque injustice ou chaque faute du gouvernement hâtait cette effroyable catastrophe.

Pendant l'été, Dumouriez alla visiter soigneusement la rade de la Hougue, se procura toutes les sondes et les projets de port qui y avaient été adaptés , ainsi que les observations les plus exactes sur les marées ,.les courants et les vents; fit faire et vé-

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