CHAPITRE PREMIER
Camp du Valenciennes.
Duinouriez , en entrant dans le ministère, qu'il n'avait jamais eu envie de garder longtemps, avait conservé son rang de lieu-, tenant général dans l'armée. Il avait le choix de servir sous l'un des trois généraux qui en commandaient chacun une, Luckner, la Fayette, et Montesquiou. On ne comptait pas comme année le corps de troupes rassemble en Alsace sousles ordres du lieutenant général Lamorlière, qui n'était que sur une très-légère défensive , ce côtén'étant pas même menacé , par le soin qu'avait pu le général Dnmouriez , pendant son ministère ; de ménager la neutralité des cercles et des princes de l'Empire, et particulièrement du cercle de Souabe.
Cette neutralité lui avait donné la facilité de tirer de l'armée d'Alsace quelques troupes, notamment le corps des carabiniers, avec le général Luckner qu'il avait fait choisir pour remplacer le maréchal de Bochambeau, qui , vu le mauvais état dé sa santé, avait donné sa démission du commandement de l'année du nord .
La Fayette , qui s'était déjà hautement déclaré contre tout le conseil , mais surtout contre le ministre des affaires étrangères , se voyait , par le choix du maréchal Luckner , déchu de l'espoir qu'il avait eu de joindre ce commandement à celui qu'il avait déjà , ce qui aurait étendu son autorité militaire depuis Bitche jusqu'à Duukerque.
Dumouriez, dans cette nouvelle disposition des armées, n'avait été mu par aucune passion particulière, mais s'y était décidé par esprit de justice. La Fayette avait manqué l'ouverture de la campagne, et ensuite , de concert avec le maréchal Bochambeau , il en avait rejeté la faute sur le ministère , mais particulièrement
Liv. ur. — CHAP, I. 221 sur Du mouriez , l'accusaut d'avoir trace des plans de campagne absurdes et inexécutables. Ce jeune général avait fait assez brillamment la guerre d'Amérique, mais il n'y avait jamais eu de commandement en chef. Son début , comme généra] , contre les Impériaux, nedéveloppait pas des talents supérieurs. Lucknèr était maréchal de France, avait une grande réputation, et beaucoup d'ardeur.
Les armées du Rhin , de la Moselle, ou du centre, et du nord, formaient trois corps de cinquante mille hommes chacun, en comptant les garnisons. Il eût été très-injuste de reléguer en Alsace, en défensive, le seul maréchal de France et le seul homme de guerre, après avoir diminué son corps d'armée pour renforcer celle du nord et celle du midi du général Montesquiou, et de donner deux armées au seul la Fayette. Le conseil avait même trouvé prudent , par cet arrangement , de mettre , sans que cela fût affecté, la Fayette, toujours soupçonné d'aspirer à la dictature, aux ordres d'un vieux général étranger, qui, ne tenant à aucune faction , était plus dans la main du pouvoir exécutif. * Telle était donc à cette époque la distribution des années françaises. Le maréchal Lucltuer commandait celle du nord, la Fayette celle du centre, Montesquiou celle du midi, qui à peinese formait alors ; car c'est à force de talents , d'esprit et de patience , que ce général a réussi à se créer une armée, et à exécuter très-rapidement la conquête de la Savoie et du comté de Nice , malgré les obstacles de toute espèce , et quoique la lenteur du rassemblement de ses moyens eût donné aux Piéinontais tout le temps de se préparer pour leur défense. Sa campagne a été conduite avec autant île vivacité que de prudence. Ses négociations avec Genève et la Suisse sont d'un homme juste et sage. 11 était le meilleur de ces trois généraux en chef; et si Dumouriez n'eût suivi que son goût, il aurait été le joindre , et se mettre à ses ordres : mais un grand motif l'en empêcha, et le décida à aller servir à l'armée du nord.
A peu prèsun moisavant, le maréchal Luckner, passant à Paris pour aller prendre, le commandement de l'armée du nord, était convenu avec lui de rétablir la guerre offensive dans les Pays-Bas, pour rendre aux troupes l'énergie et ia confiance
MÉMOIRES DE DUMOUMEZ.
qu'elles avaient entièrement perdues. Luckner avait blâmé hautement la conduite du maréchal de Rochambeauet de la Fayetle, et il avait promis de réparer les premiers échecs de la campagne. Dumouriez lui avait faitdonner des chevaux par le roi, qui l'avait beaucoup caressé : ainsi la conûance s'était établie entre lui et le conseil.
Luckner avait tenu sa parole, et, a peu près à l'époque à laquelle Dumouriez changeait de ministère , il était entré sur le territoire autrichien, et s'était porté, avec son armée d'environ vingt-deux mille hommes, à Courtrai et Menin. Cependant, à peine arrivé à son quartier général , il était déjà devenu anti-ministériel , et ses dernières lettres au ministre , tout en exécutant ce qui était convenu entre eux , étaient dures et grossières. Berfhier, chef de son état-major, Charles Lameth , Jnrry, Matthieu de Montmorency, et tous ses aides de camp , étaient de la faction de la Fayette, qui s'obstinait à regarder Dumouriez comme i'arc-boutant des jacobins et des girondistes , quoique cela fut contradictoire, et que ce général, en quittant le ministère, eut pensé être la victime de tous les partis à la fois. •
Il n'y avait dans l'armée de Luckner que deux officiers généraux qui désirassent de nonne foi l'expédition des l'ays-Bas, Biron et Valence : le premier avait à réparer son desastre devant Mons; le second, également étranger à tous les partis, ne consultait que son civisme, sa droiture, et son désir de se distinguer- Tous les deux étaient dans la disgrûce du maréchal Luckner. Cependant, aidés des lettres pressantes du ministre, ils l'avaient entraîné , et forcé à marcher en avant.
Mais dès que Luckner apprit que Dumouriez avait donné sa démission , bien loin d'avancer dans la Belgique , il ne pensa plus qu'à regagner les frontières, invectivant contre le ministre disgracié , se plaignant de ce qu'il l'avait enfourné dans une entreprise folle , et disant qu'il se garderait bien de se présenter à son armée. Biron et Valence envoyaient lettres sur lettres à Du-, mouriez, pour l'engager à arriver bien vite; que sans cela tout était perdu, et que le maréchal allait faire sa retraite. Dumouriez lui avait écrit une lettre pleine de sensibilité et de confiance, lui mandant que, bien loin de regretter le ministère , il regar-