CHAPITRE lï
Camp de Maulde.
Le maréchal Luckner n'avait que cinq lieutenants généraux dans son armée : Biron, qui allait commander en Alsace ; La noue, qui commandait le camp de Maubeuge; Garle, qui commandait à Dunkerque; d'Harville, qui commandait à Valenciennes; et Dumouriez, qu'il envoyait au camp de Maulde. Ainsi il restait sans un seul officier général de ce grade, plus que jamais livré aux enfants de la faction qui le gouvernait. Biron étant parti, Dumouriez était le plus ancien des quatre lieutenants généraux. lï aurait du commander le camp de Dunkerque ou de Maubeuge : on lui donnait à commander huit bataillons et deux escadrons, campés à Maulde.
Comme ce camp est devenu fameux, il mérite une description particulière. C'est un fer à cheval composé de plusieurs monticules de sable, ayant en avant de son front le village de Maulde, eu avant de sa droite celui de Mortagne, où est un pont au confluent de la Scarpe et de l'Escaut , derrière lui un pays marécageux jusqu'à Saint-Amand, et tout le long de sa gauche une plaine boisée, semée decenses et de villages. On avait couronné ces hauteurs de sept redoutes, et on avait construit quelques tnauvaisouv rages en avant de Maulde. Ce camp eût été bon pour dix à douze mille hommes , en formant un cordon de postes le long de la rive gauche de l'Escaut jusqu'à Coudé , en établissant une autre chaîne à la gauche par Iluinegies, en fortifiant bien
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Orcliics pour couvrir la communication entre Douai et Lille, et en fortifiant la téte de la Scarpe a Saint- Amand.
Mais avec huit bataillons ce camp était très-dangereux. Si l'ennemi le tournait par sa gauche, il pouvait le couper ou l'enlever, et se rendre maître de Saint' Arnaud avant qu'on eût le temps de se retirer. S'il attaquait la téte du pont de Mortagne en faisant passer l'Escaut à un détachement, il lui coupait sa communication avec Coudé, Valendennes et Saint- Amand, et forçait les troupes à fuir sur Orchies. Enfin , s'il voulait l'attaquer de vive force, en front , et par sa droite et sa gauche à la fois, les huit bataillons n'auraient point suffi pour défendre lès redoutes, qui étaient faibles et négligemment faites ; et on pouvait l'enlever Cépée à la main.
Beurnonviile , maréchal de camp , ci-devant aide de camp de confiance de Luckner, mais que la jeunesse de cour avait supplanté, commandait ce camp, et avait pour chef de son étatmajor Berneron , ancien officier plein d'activité et d'expérience. Ils connaissaient tout le danger de leur position, mais ils se gardaient biende le fa ire apercevoir à leurs troupes. Au contraire, ils leur avaient inspiré une grande confiance dans leur position et une grande hardiesse, en faisant continuellement la petite guerre du côté de Tournay et de Bury. En se tenant ainsi dans l'offensive, ils avaient empêche les Impériaux de penser à les attaquer, quoiqu'ils fussent puis de dix à douze mille hommes contre à peu près trois à quatre mille.
Du mouriez sentit bien qu'on l'avait envoyé là, non-seulement pour se débarrasser d'un censeur incommode , mais vraisemblablement aussi dans l'espoir qu'il pourrait recevoir un échec. Il le manda à quelques personnes à Paris, pour qu'en cas d'événement le blâme ne tombât point sur lui seul. H s'établit d'abord à Saint-Amand, et envoya quelques observations auxquelles l'étnt-major du maréchal ne daigna pas répondre , bien loin de lui envoyer les renforts qu'il demandait.
I,e camp de Maulde était très-nécessaire pour couvrir les riches plaines entre Lille, Douai, Bouchai n , Valenciennos et Condé. Ce canton, coupé de rivières et de canaux, est trèsabondant en fourrages. Le département du Nord y attachait
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avec raison une grande importance; ii fallait absolument le garder.
Dumouriez, se voyant abandonné à lui-même , quitta .Saint- Amand, et alla s'établîrdans le camp même avec ses deux braves camarades Beurnonville et Berner on , ce qui lut gagna l'amitié des troupes , qui virent avec plaisir qu'il partageait leurs bivouacs et leurs fatigues. 11 commença par établir une communication réglée avec les généraux Marassé, qui commandait à Douai, et la Bourdon paye , qui commandait à Lille; il alla même les trouver, pour convenir de mouvements combinés en cas de besoin.
Il figura par de petits postes la chaîne des grands postes qui aurait été nécessaire pour couvrir cette frontière ; il fit élever des batteries à la tête de la ville de Saint-Amand, et il rendit plus vive la petjte guerre contre Tournay, Bury, Antoing et Leuze, pour faire croire qu'il était «n force. Il établit une chaîne de postes entre le camp, Saint-Amand et Orcliies, par la Celle et le cliSteau du Loir; enfin il fortifia Orchies, et il y plaça un bataillon de la garnison de Douai , et un autre à Mardi iennes. Il rendit compte de toutes ees dispositions à Luckner, qui l'approuva.
Il continua alors sa petite guerre avec de petits succès, dont on parla d'autant plus que c'était le seul côté par lequel les Impériaux ne pénétraient point sur notre territoire, et où nous soutenions un peu l'offensive. Partout ailleurs, et surtout en avant de notre armée , ies hulans dévastaient nos plaines , et nos troupes végétaient dans la plus honteuse inaction.
Les troupes du camp de Maulde avaient acquis une hardiesse et une discîplinequi les ont distinguées pendant toute la campagne. Par ce moyen , il fit tourner à son avantage le projet qu'on pouvait avoir eu de lui nuire. Il employa aussi ce temps à combiner un projet d'invasion dans les Pays-Bas, et même, étant sur les lieux , il ne trouva rien à changer à celui que les généraux avaient si mal exécuté au commencement de la campagne, et qu'il a suivi lui-même depuis.
Pour élever le courage de ses troupes , il profita d'une rencontre très-extraordinaire. Dans le village de Mortagne vivait un
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grefùer, nommé Fernig, qui avait été maréchal des logis de housards. II avait cinq enfants , dont un garçon qui était officier dans un régiment, et quatre filles. Deux de ces filles, l'une âgée de vingt-deux ans, l'autre de dix-sept, petites, délicates, bien élevées et modestes, avaient suivi plusieurs fois les détachements français qui allaient à la petite guerre. Elles étaient très-braves.
II les encouragea, les lit marcher à tous les détachements, et en rendit compte. Elles ont suivi les troupes du camp de Maulde en Champagne, sont revenues faire la guerre dans les Pays-Bas, se sont distinguées à toutes les actions, et se sont montrées encore plus extraordinaires par leur pudeur et par leur vertu, que par leur courage. La convention leuravait accordé une pension ; mais s'étant trouvées à l'arrestation des commissaires le 2 avril , et ayant abandonné l'armée" avec le général Dumouriez, elles ont été décrétées comme tous ses autres adhérents. Les soldats avaient pris autant d'amitié que de respect pour ces deux héroïnes, et souvent il les leur proposait pour exemple.