CHAPITRE PREMIER
Naissance à sept mois. — Une jolie femme de chambre. — Par qui tenu sur les fonts de baptême. —Admis à la cour à quatorze ans. —Une conquête du rang le plus élevé. — Mariage avec mademoiselle deNbailles. — Premier séjour à la Bastille. — Sa femme y cherche inutilement à lui plaire. — Il sort de la Bastille et part pour l'armée de Flandre. — Siège de Marchiennes. — Une belle Italienne proposée pour prix aux vainqueurs. — Siège de Fribourg ; particularités. — Mission flatteuse dont est chargé le duc de Fronsac. —Paix d'Utrecht.
On croira difficilement que le maréchal de Richelieu, ondoyé le 13 mars 169G, était venu au monde au bout d'une grossesse de sept mois seulement , lorsqu'on se rappellera le genre de vie qu'il a mené et sa longue carrière. C'est à la nature qu'il dut cette constitution robuste et en même temps délicate; elle résista aux coups du temps et des passions , qui détruisent les tempéraments ordinaires. Dès le jour de sa naissance il lutta contre la mort, et fut enveloppé et conservé dans une boîte de coton. Les enfants nouveau-nés, quand ils sont aussi faibles, n'ont besoin que d'une chaleur bénigne , et son père, en éloignant les médecins d'une machine aussi frêle, ordonna qu'on laissât agir la nature à sa volonté. C'est ù la nature seule qu'il dut son existence.
Le petit duc prit de jour en jour de nouvelles forces et éloigna les appréhensions que le terme de sa naissance et la mauvaise santé de sa mère avaient fait naître. Cependant une convulsion qui lui prit un jour le mit presque au tombeau. L'alarme fut répandue dans toute la maison : il était abandonné ; une crise inattendue le sauva. Une femme de chambre que la curiosité avait fait approcher de l'enfant s'en aperçut ; il commença à donner quelques légers signes de vie ; elle appela ; on revint au petit duc qui avait été laissé comme mort, et bientôt il fut mieux portant que jamais. Depuis cette époque il n a point été malade. Cette crise fit une révolution avantageuse dans sa constitution ; il devint beaucoup plus fort , et en quelques mois sa santé s'affermit au point de n'être plus altérée. Il fallait bien qu'un homme qui a tant fait parler de lui eût quelque chose de singulier dès son berceau (1).
Il fut baptisé en 1699 , et tenu sur les fonts de baptême par le roi et madame la duchesse de Bourgogne. Madame de Maintenon , qui avait des obligations au duc de Richelieu, et qui, étant madame Scarron , allait souvent chez lui , ce qui fit même un peu parler contre elle dans le temps , était bien aise de servir le fils de son ancien protecteur. Son baptême se fit avec éclat. L'enfant annonçait déjà de l'esprit et était de la plus jolie figure.
Son éducation fut assez négligée ; son père , peu instruit , qui s'était toujours livré à ses plaisirs et qui était vieux , ne put veiller à son instruction; elle fut confiée sans surveillance aux soins d'un gouverneur qui n'avait pas les qualités nécessaires pour le bien élever. D'ailleurs l'enfant était volontaire et aimait mieux jouer qu'étudier, en quoi il fut secondé par
(I) On dit que cette femme de chambre était fort jolie, et on a beaucoup plaisanté depuis le maréchal sur cet événement : il semblait être l'augure du pouvoir de la beauté sur lui, et il ne l'a pas démenti. Il n'est pas étonnant qu'il ait passé toute sa vie à lui en rendre des actions de grâce.
son gouverneur, qui, voulant conserver sa place, vantait toujours les progrès de son élève , quoiqu'il en fit très-peu.
Présenté en 1710 à la cour de Louis XIV, il eut le temps de jouir de quelques jours qui brillèrent encore avant la mort du roi et d'apprendre sous ses plus habiles généraux le métier de la guerre. Madame de Maintenonne cessa de le protéger, lors même qu'il paraissait mériter le moins son affection. Plusieurs lettres de madame de Maintenon, adressées au vieux duc de Richelieu, nous apprennent quelle était la situation du jeune duc de Fronsac à la cour de Louis XIV dans ce temps-là. Il avait été présenté depuis peu de mois quand madame de Maintenon fit savoir à son père , qui allait à Versailles plus rarement, combien il avait « réussi, Je suis ravie, mon cher duc, lui disait-elle, d'avoir « à vous dire que M. le duc de Fronsac réussit très-bien à Marly. « Jamais jeune homme n'est entré plus agréablement dans le « monde : il plaît au roi et à toute la cour ; il fait bien tout « ce qu'il fait : il danse très-bien , il joue honnêtement, il est à « cheval à merveille, il est poli; il n'est point timide, il n'est « point hardi , mais respectueux ; il raille , il est de très- « bonne conversation; enfin rien ne lui manque, et je ne lui « ai pas encore vu donner un blâme. Je sens en cette occasion ce « que je suis pour vous, car j'ai un plaisir extrême à l'entendre « louer et à vous pouvoir rendre de tels témoignages. Vous « les croirez sincères , Monsieur , car vous savez que je ne « suis pas flatteuse. Madame la duchesse de Bourgogne a une « grande attention pour monsieur votre fils. Je l'envoyai « prier hier de me venir voir , et je suis éprise de tout ce que « je vis. Je lui parlai de son mariage et de mademoiselle de « Noailles; il me répondit avec une honnêteté, pour l'affaire « et pour la personne , au delà de ce qu'on peut désirer. C'est « véritablement un prodige. Jouissez de ce bonheur, mon cher « duc , et croyez que personne ne vous en désire tant que « moi. »
On parlait en effet à la cour des marques d'attention
de la duchesse de Bourgogne pour le jeune Fronsac ; on parlait de bien d'autres conquêtes. Pour traverser ces amours et pour attacher son cœur, son mariage fut résolu. A la veille de le conclure , on exigea , ou plutôt on força son consentement , en employant les moyens dont on se sert quand on veut obtenir quelque chose d'un enfant. Il fut donc marié au mois de février 1711 , avec mademoiselle de Noailles, quoique dominé par d'autres penchants; mais il se comporta avec sa femme comme les maris dont le caractère est inflexible , et jamais il n'en eut d'enfants.
Une telle soumission aux ordres de son père , de madame de Maintenon et du roi , qui voulaient le marier contre son gré , et sa résistance aux soupirs de sa femme, qui l'adorait, lui firent connaître cependant qu'il y avait dans lui-même quelque chose de flexible et quelque autre chose d'indomptable qu'il était de ses intérêts de bien démêler ; mais il était trop jeune encore pour discerner à fond des qualités aussi extrêmes dans son caractère.
Madame de Maintenon avait chargé Cavoye de le suivre de loin, de faire épier sa conduite, de lui en rendre compte, et elle eut bientôt la douleur cruelle d'apprendre que son mariage n'avait rien changé dans sa manière de vivre. Son caractère avait toujours la légèreté et l'inconséquence des jeunes gens de son âge; il jouait et il perdait beaucoup ; il irritait son père; et madame de Maintenon, qui voulait l'adoucir en corrigeant le fils , lui écrivait en ces termes le 5 mars 171 1.
« M. le duc de Fronsac sort de ma chambre, pénétré de douleur de ce qu'il a fait et de vous avoir fâché. Il n'ose se présenter devant vous ; il doit demain vous écrire pour vous en demander la permission ; il désire que ma lettre soitreçue avant la sienne. Il m'assure qu'il n'a joué qu'une fois sur sa parole, et qu'il n'a fait qu'un seul voyage de mille louis ; il m'a donné sa parole plusieurs fois de ne jamais jouer qu'argent comptant et à de petits jeux, il m'a parlé avec tout l'esprit possible , et
m'a montré des sentiments dont on doit tout espérer , s'ils sont sincères. Il comprend son malheur d'avoir perdu en un moment tout ce qu'il avait acquis d'estime. Je l'ai assuré que, s'ilne retombait plus , on pardonnerait une folie à son âge , et qu'il se retrouverait avec toute sa réputation. Je lui ai dit que je dirais au roi que j'ai sa parole, et que, s'il ne la tient pas, il achève de se noyer. Je lui ai déclaré qu'on ne l'abandonnerait pas à quinze ans, que vous essayeriez par toutes sortes de voies de le corriger, que le roi s'en mêlerait, et qu'il serait encore bien des années très-malheureux. Atout cela il a répondu avec douceur, esprit, politesse, et une grande tendresse pour vous. Voilà , moucher duc, tout ce que j'ai pu faire; achevez, et surtout affligez-vous le moins qu'il vous sera possible. »
Malgré là surveillance de madame de Maintenon et le ressentiment de son père, le jeune duc continua à Paris et à Versailles son premier genre dévie, et, de conquête en conquête, il s'efforça de s'élever jusqu'à un point au-dessus duquel il lui étaitimpossible de monter encore. Le roi, déjà tourmenté de soupçons , le crut heureux et en fut irrité.
On doit avouer cependant que ses liaisons avec madame la duchesse de Bourgogne ne semblaient encore que des jeux d'enfants.
Invité alors aux bals parés de Marly, il Tétait aussi aux répétitions des danses qui devaient avoir lieu en présence du roi, et ces préparations à la fête se faisaient dans la chambre particulière de madame la duchesse de Bourgogne , où quelques jeunes danseurs étaient très-familiers. Dans cette position, Fronsac, ne connaissant que les usages de la maison paternelle, ne pouvait sentir les nuances de respect qu'on doit à une telle assemblée. Tout ce qu'il faisait était approuvé , à peu près comme on applaudit, dans une maison particulière , à un enfant gâté quand il est aimable.
Un jour , toutes les familles ayant paré leurs danseurs avec une grande magnificence, son habit parut médiocre et chétif en
comparaison des habits des autres ; et, comme plusieurs camarades le lui dirent pour l'humilier , il s'avisa de répondre que c'était un fiabitde belle-mère. Il avait en effet une belle-mère connue par son amour de l'or. Sa réponse passant de bouche en bouche comme la singularité du jour, il fut ensuite d'usage de dire à la cour, quand on n'était pas bien magnifiquement habillé, que c'était un habit de belle-mère.
Une autre circonstance lui fut plus favorable. Madame la duchesse de Bourgogne ouvrit un jour le bal avec le duc de Berri et le duc de Bourbon, parce qu'étant fille de France elle ne pouvait danser , selon l'usage de ce temps-là , qu'avec des princes ou des ducs. Un des premiers jours de carnaval, après son premier menuet , la princesse invita le duc de Brissac , et, quoiqu'il fût d'usage que l'homme rendît le menuet à la dame qui l'avait pris, le duc de Brissac, le menuet fini , laissa madame là duchesse de Bourgogne pour prendre une autre dame.
On s'aperçut si bien de son étourderie que madame la duchesse de Bourgogne s'était déjà levée , ne pouvant s'imaginer que Brissac pût l'oublier. Elle fut donc obligée de s'asseoir , ce qui occassiona une espèce de murmure et l'étonnement de tout le monde. Le duc de Brissac continua néanmoins de danser avec celle qu'il avait prise , et qui reprit Fronsac après la danse; mais , quand celui-ci eut fini son menuet, il n'alla point prendre celle qu'il aurait dû; il alla prendre, au contraire, madame la duchesse de Bourgogne , et lui dit , en lui serrant la main : Madame, vous permettez bien que je répare les fautes de mon ami Brissac ? Madame de Bourgogne dansa , et cette facilité entre eux , qui dans un homme d'un âge différent aurait passé pour une grande inconvenance, fit rire tout le monde. Elle fut bien reçue aussi à la cour , et rendit le jeune Fronsac si célèbre que partout on l'invitait à dîner et à souper pour tirer de lui quelque bon mot.
La duchesse de Bourgogne, qui fut Dauphine après la mort de Monseigneur, était adorée à la cour de Louis XIV. Le duc
de Savoie, son père , le prince le plus adroit de son temps , lui avait donné les instructions les plus sûres pour parvenir à la conquête de tous les cœurs; or il fallait pour cela plaire d'abord à madame de Maintenon , la considérer , rechercher ce qui lui était agréable , et surtout se soumettre à chacune de ses volontés. Madame la Dauphine avait un caractère propre à tout cela ; elle était douce , insinuante , timide , rusée , sensible , et tout ce qu'il fallait être , quoique l'épouse de l'héritier présomptif de la couronne, pour vivre en paix avec madame de Maintenon; aussi fut-elle admise dans les plus intimes familiarités du roi et de la favorite. Elle était le mobile des divertissements , des bals , des récréations et de tous les plaisirs de l'intérieur de la cour. On ne s'en permettait aucuns sans elle, et elle les animait par sa vivacité , sa légèreté et son attention constante à plaire à tout le monde.
Quant à la figure , la princesse n'était pas absolument belle, mais elle avait la plus heureuse physionomie. Elle avait la lèvre inférieure grosse et autrichienne , ce qu'elle tenait des alliances de sa maison , dont les individus ont toujours eu cette bouche particulière , qu'ils donnent quelquefois à d'autres familles ; ses cheveux étaient châtains , et les traits de sa figure irréguliers , mais pleins de mouvement ; ses yeux étaient vifs comme l'éclair et ses regards en avaient la rapidité ; ses dents étaient gâtées , mais elle en badinait la première , quoiqu'elle fut intérieurement désolée qu'on en parlât. Elle avait une belle peau , peu de gorge, mais admirable ( au témoignage d'un auteur contemporain qui le dit dans ses Mémoires ). Du reste elle était bien faite , majestueuse , pleine de grâces et d'attraits ne pouvant souffrir les femmes minaudières , ni les longues toilettes , qui l'impatientaient.
Bientôt Paris apprit ce dont on s'entretenait à Versailles ; on sut que , ne pouvant aimer sa femme , le jeune duc portait tous ses hommages à la duchesse de Bourgogne. On ajoutait qu'un tiers les avait surpris dans un tête-à-tête trop peu respectueux,
solitaire et déplacé, et que, frappé d'épouvante, Fronsac s'était coulé sous le lit. Peu de jours après on ajouta , avec raison, qu'on lui avait surpris un magnifique portrait en miniature de cette princesse, qu'effectivement il laissa tomber.
Le duc de Richelieu , plus désolé que son fils des suites que pouvaient produire des bruits de cette sorte , se livrant à des colères extrêmes , jusqu'à le frapper , alla tourmenter madame de Maintenon , et le roi surtout , qui signa l'ordre de le conduire à la Bastille, où il entra pour la première fois le 22 avril 1711, conduit par son père lui-même, qui le menaça de l'y laisser pourrir s'il ne se corrigeait.
Fronsac sut par la suite que le roi , madame de Maintenon et son père avaient tenu fort sérieusement un conseil sur sa conduite, et que trois raisons majeures les avaient déterminés à le jeter à la Bastille : la première, pour faire taire les plaisanteries où se trouvait mêlée la princesse ; la seconde , pour le priver de toute liaison avec elle ; et la troisième , pour l'obliger d'aimer sa famille.
Louis XIV aimait le nom et la maison de Richelieu , à cause du cardinal , dont le gouvernement avait préparé son règne, et il souffrit beaucoup de se voir obligé de priver de la liberté un enfant de cet âge ; il voulut tempérer l'horreur de la prison en ordonnant de chercher un vertueux ecclésiastique qui voulût se laisser emprisonner avec lui et lui servir de conseil et d'exemple. L'abbé de Saint- Rémi se dévoua à ce généreux service, dont le duc n'oublia jamais l'importance. Il s'occupa avec lui , dans les ténèbres de cette prison , d'une traduction de Virgile que cet abbé publia.
Renfermé dans la Bastille , le passage subit de la cour dans une prison produisit d'abord en lui une révolution que peu de personnes sont dans le. cas d'éprouver. Du sein des plaisirs et des amours il se vit précipité dans une solitude ténébreuse et livré à des regrets et à des besoins d'aimer dont les gens libres ne peuvent se faire une idée. Il fallut cependant se soumettre ;
DU DUC DE ItICHELIEU. 9
toute plainte, toute résistance eût opéré un mauvais effet et retardé les bonnes grâces du roi , de madame de Maintenon et de son père ; aussi affecla-t-il dans la Bastille un air de sérénité toujours soutenu, pour toucher, s'il était possible , et le lieutenant de police et les autres geôliers , à qui il ne parla d'abord que le langage de la passion, se contentant de tourner en ridicule leurs doubles portes de fer et leurs gros verroux faits pour enchaîner le crime , mais incapables de dompter l'amour. Sans cesse il demandait à ces hommes sombres des nouvelles de plusieurs charmantes personnes de la ville et de la cour ; mais il en est de la Bastille comme de l'autre monde : le pont de bois une fois passé et levé, tout commerce est interrompu , et, selon les lois de la prison , il ne doit pas plus exister de rapports entre Paris et les malheureux renfermés à la Bastille qu'entre les vivants et les morts.
Il fut bientôt au fait des règlements obscurs qu'on observe dans ces cachots ; il y apprit à modérer l'impétuosité de son premier mouvement, à obéir sur-le-champ à l'ordre , à suivre ponctuellement certains usages de geôle qu'on dit nécessaires au bon maintien des prisons. Il s'aperçut dans la suite qu'il y avait moins de mobilité dans son caractère , plus de retenue dans ses actions ; le souvenir de la Bastille rendait même plus supportables à son imagination des situations désagréables , auxquelles il eût été bien plus sensible et qui l'eussent autrement affecté s'il n'eût pas été éprouvé par cette tribùlation. Le régime éternellement uniforme de cette prison fut ce qui le fatigua le plus, et mille fois l'inflexibilité de ses geôliers le désola.
Tous ces objets, ces sombres figures, ces aspects hideux, tout l'intérieur de la Bastille, à force de se multiplier , auraient altéré le caractère du duc de Fronsac , alors plus propre à jouir qu'à penser ; mais il lui restait la société du bon abbé qui avait voulu partager ses souffrances. 11 avait été jésuite , et il vivait dans un temps où les membres de sa compagnie obtenaient
beaucoup de lettres de cachet. La bonne volonté de souffrir avec Fronsac et autant que lui les lièrent intimement ; mais un jour le jésuite disparut. Fronsac fut alors dans une désolation extrême ; il s'abandonna à de noirs projets , à de sombres idées.
11 était bien pensif et bien rêveur quand un beau matin il vit paraître sa femme, qu'il n'avait pas encore aimée, et qui vint dans la prison. Le bel ange qui vola du ciel en terre pour délivrer Pierre n'était pas aussi radieux quand il vint rompre ses liens.
Le duc de Fronsac en fut ébloui , et sa femme , qui s'en aperçut , voulut l'aider à reprendre ses sens en l'accablant de compliments et surtout de caresses ; mais le duc se souvint que Louis XIV et madame de Maintenon donnaient quelquefois des ordres aux courtisans pour qu'ils aimassent leurs épouses , et il pensa qu'ils lui envoyaient madame de Fronsac à la Bastille pour lui dire qu'il fallait l'aimer parce que le roi le voulait, il lui parut encore que le roi ajoutait à cet ordre la menace tacite d'une disgrâce absolue , et le laissait dans l'incertitude cruelle et désespérante d une plus longue prison s'il ne l'aimait pas , tandis qu'il s'agissait d'une prochaine délivrance , avec quelque récompense , s'il aimait sa femme comme on l'entendait.
Dans cette perplexité , le prisonnier prit bientôt son parti : il reçut madame de Fronsac avec le respect qui était dû à l'envoyé du plus grand roi du monde ; jamais ambassadeur ne fut traité avec autant de vénération. Sa femme lui fit beaucoup de compliments de condoléance de ce qu'elle le voyait toujours frappé de la disgrâce du roi et de la cour ; il la félicita davantage, dans sa réplique, des faveurs dont elle jouissait. La visite se passa donc à se raconter beaucoup de nouvelles et à se faire beaucoup de compliments; et madame de Fronsac, allant rendre compte de sa mission au roi et à madame de Maintenon, leur apprit qu'elle revenait à la cour comme elle en était sortie. Fronsac fut donc abandonné de nouveau à sa solitude ténébreuse,
et à tous les feux internes et dévorants qui peuvent tourmenter un cœur sensible et fait pour l'amour.
Il était cependant au quatorzième mois de ses souffrances quand le roi se souvint de lui et s'avoua vaincu. La voix du public , touché de sa jeunesse et de son oubli, se fit entendre. Les femmes commencèrent à parler très- haut à Paris et à la cour, et celles surtout qui savaient par expérience quel devait être , à la Bastille, son plus grand supplice, grondèrent si fort que le roi , la favorite et son père , lassés de le tourmenter, *se laissèrent fléchir. Ils résolurent tous trois de le rendre à la vie, et de l'envoyer en Espagne sous les ordres de Noailles, ou sous le maréchal de Villars qui commandait en Flandre ; car on était dans l'usage alors , au sortir de la Bastille, de dépayser un prisonnier et de lui rendre peu à peu l'usage de ses sens.
La lumière et la liberté embarrassèrent d'abord , comme l'oiseau renfermé qui s'échappe , le duc de Fronsac ; mais dans peu il reprit l'usage de ses sens et partit pour l'armée de Flandre , dans l'intention de faire oublier par quelque action éclatante ses obscures humiliations.
Villars commandait l'armée française en Flandre; ses succès à Denain ranimaient les esprits consternés ; on conçut quelque espoir de la paix , et , la renommée de cette victoire s'étant répandue dans toute la France , la mémoire s'y conserva si bien dans la suite que le nom de Denain , comme celui de Fontenoy , ne s'est plus perdu en France. M. Senac de Meilhan, intendant de Hainaut, a fait ériger en 1781 dans le champ de bataille un monument qui en rappelle aux passants le souvenir, avec cette inscription simple , mais suffisante : denain , 24