JUILLET
Pour le succès complet de la campagne il nous restait à prendre la ville de Marchiennes , bâtie dans un bas-fond , environnée et défendue de marais inaccessibles , et où l'on ne pouvait arriver que par deux chaussées. C'était le grand dépôt des munitions de guerre , de vivres, de l'artillerie de l'armée
et de toutes les contrées voisines. La maîtresse du prince Eugène , Italienne d'origine, y tenait d'ailleurs une petite cour, et, comme elle craignait le bruit des armes et les mouvements qu'elles entraînent, elle se cachait dans cette ville, qu'elle croyait inattaquable.
Le maréchal de Villars , aidé par quelques excellents capitaines et environné d'une jeunesse brillante qui s'animait entre elle, commanda au comte de Broglie d'aller assiégerMarchiennes, et dit à Contades, à quelques autres aides de camp et à Richelieu , soit en forme de plaisanterie ou sérieusement , qu'il leur abandonnait la maîtresse s'ils prenaient la place. Tous ces jeunes gens , étant dominés par la passion de la gloire et par celle de l'amour, déclarèrent que celui qui s'emparerait le premier de la belle serait réputé le plus brave, et, en conséquence , ils résolurent de se distinguer dans le siège de Marchiennes.
Les succès préliminaires et inattendus en préparèrent la surprise. Le comte de Broglio > à la tête d'un détachement , s'empara de l'abbaye d'Anchin, qui contenait cent cinquante soldats qui furent prisa discrétion , et Richelieu l'aida encore à prendre l'abbaye d'Anchiy. Le 25 Marchiennes fut sommée dese rendre; mais la belle assiégée dans la place s'y refusa , forte d'une garnison de six bataillons , huit cents hommes courageux , et d'un immense fossé boueux environnant une ville qui semblait sortir et s'élever du sein d'un marais à travers lequel on ne pouvait pénétrer sans s'enfoncer dans une fange profonde.
Villars arriva , et demanda à cette jeunesse si la belle était capable d'augmenter son ardeur naturelle. Contades, célibataire depuis longtemps, s'étant fait une idée romanesque de la maîtresse du prince , désirait ardemment de s'emparer de la place, pour user surtout du droit de conquête. Tous ceux qui étaient dans le secret, ne se cachant pas davantage du désir d'une double victoire , répondirent au général comme ils étaient affectés.
Le 30 , sur les cinq à six heures du soir, le sieur de Berkfer , brigadier ; commandant la garnison de Marchiennes , battit la
chamade, et se rendit à discrétion, n'ayant pu obtenir d'autre condition , malgré toute la résistance.
La prise de Marchiennes coûta à la France 600 hommes tués ou blessés, et à l'ennemi 9,000, dans lesquels on compte 400 officiers , et ce qu'il perdit d'hommes à Denain ou dans le siège présent se porta à 15 ou 16,000 hommes. Le 29, le prince Eugène leva le siège de Landrecies et emmena sa belle Italienne, qui parvint jusqu'à lui saine et sauve, et sans être reconnue des assiégeants, aux grands regrets de toute la jeunesse attachée au maréchal de Villars, qui l'avait abandonnée comme récompense du courage. Marchiennes prise, le siège de Landrecies levé , et les fortifications de Denain , Saiut- Amant et Marchiennes détruites , nous marchâmes vers Douai pour l'attaquer ; il est situé sur la Scarpe, et les ennemis l'occupaient depuis 1710, l'ayant enlevé au roi malgré les fortifications dont nous l'avions environné. Les assiégés se défendirent avec courage et par des stratagèmes , ayant ouvert leurs écluses et inondé pendant la nuit les tranchées. Le fort de la Scarpe, que nous attaquâmes sous les ordres de Villars dans toutes les règles , se voyant serré de près , nous fit demander qu'on leur accordât quatre jours de repos pour recevoir les ordres du prince Eugène sur la reddition de la place ; mais Villars, toujours hardi dans ses conceptions quand il fallait faire un grand coup , un coup de maître , se mit au milieu des plus braves grenadiers, auxquels il demanda conseil sur ce qu'il y avait à faire, avec le courage dont il les connaissait capables. Laissez-nous faire 9 répondirent plusieurs soldats, et continuons le siège. Dans peu l'ennemi se rendit à discrétion , et fut conduit à Amiens au nombre de 1 ,300.
Le roi , sans perdre ses manières réservées avec le maréchal de Villars, qui avait sauvé son royaume, et comme pour le tenir dans la même situation et dépendance que ses autres sujets, lui promit le commandement de ses armées en Allemagne. Villars , intérieurement peu satisfait de ces réserves , affecta de
son côté beaucoup d'indifférence. Cependant il obéit aux ordres du roi , qui désirait autant de lui confier ses troupes que Vil^ lars désirait lui-même d'en obtenir le commandement. Nous ne raconterons de cette brillante campagne que le siège et la prise de Fribourg.
L'attaque se fit d'abord en trois endroits par le comte du Bourg, le marquis d'Estrade et le baron d'Aspheld; le comte repoussa dans la ville deux bataillons, et le marquis et le baron, après beaucoup plus de sang répandu, en repoussèrent aussi. Richelieu y arriva avec le maréchal de Villars , et ce général se plaça à la tête de quelques centaines de grenadiers , dirigeant les opérations , ayant à ses côtés le jeune duc. Roschoph est très-escarpé , mais le général était environné d'une jeunesse ardente qui le poussait et l'aidait de toutes ses forces; le prince de Conti et le prince d'Épinoy surtout montrèrent beaucoup d'émulation et de courage à poursuivre l'ennemi , qui perdit ses drapeaux et se réfugia dans Fribourg.
Le maréchal de Villars , que Richelieu ne quittait pas , résolut, à la tête de trente bataillons , d'attaquer un ouvrage dont il était essentiel de s'emparer ; l'ennemi faisant une sortie de ce côté-là , cette rencontre fut meurtrière et le combat dura deux heures. Richelieu fut blessé à la tête d'un coup de pierre dont il porta les marques le reste de ses jours , et le maréchal de Villars le fut aux hanches presque dans le même temps. Les troupes , de part et d'autre, ne s'attendaient pas à cette rencontre , et nous vîmes périr sous nos yeux , dan's cette sortie , deux mille hommes qui se distinguèrent par leur courage. Quand , après des succès assurés et progressifs , le soldat trouve quelque résistance, la nature veut qu'il s'anime, qu'il montre de l'ardeur , et qu'il vole vers le danger qu'il brave ; c'est alors qu'il faut le modérer par des opérations qui dirigent à propos ce nouveau courage.
L'ouvrage fut emporté , et ceux qui gardaient la lunette furent tous passés au fil de l'épée. Nous perd! mes cent quatre-
vingt-trois officiers des troupes ou des ingénieurs; le régiment d'Alsace , qui supporta tout le feu dans l'attaque qu'il fit à sa gauche , perdit ses quatre capitaines de grenadiers et six cents hommes. Villars voulait l'exempter de service; mais les officiers et les soldats qui restaient, ne voulant point y consentir, continuèrent à se distinguer. On demanda une suspension d'armes ; le maréchal de Villars, qui l'accorda, en profita pour faire enlever les morts, qui, tués depuis plusieurs jours, exhalaient une odeur infecte et offraient un spectacle affreux.
L'intérieur de la ville qu'on attaquait était livré à la désola* tion : le clergé , les gens âgés et les femmes engageaient le baron d'Arch , gouverneur , à ne point faire une résistance capable de perdre la ville ; ils craignaient avec raison qu'étant prise d'assaut le bourgeois ne pût se flatter d'aucun quartier. Les assiégés , sans cesse tourmentés par leurs femmes , firent même demander à notre général qu'on laissât sortir les dames les plus remarquables , épouvantées des images terribles de ce siège; mais le maréchal de Villars, qui craignait que Vénus ne détournât sa brillante jeunesse des occupations de Mars , ne voulut pas entendre parler de cet acte de condescendance, son projet était, en cas que le gouverneur battît la chamade, de n'accorder aucune capitulation qu'il ne rendît les forts. On vit alors des drapeaux blancs élevés sur tes remparts en signe de paix , et deux magistrats se hâtant de parvenir à notre général avec des lettres du gouverneur qui apprirent qu'il s'était retiré dans les forts, abandonnant Fribourg à sa discrétion et à sa clémence.
En entrant dans Fribourg il se présenta un spectacle ; la magistrature en habits de cérémonie , des femmes jolies et retirées dans cette place comme dans un lieu de sûreté , des enfants et des vieillards à genoux imploraient notre clémence. Villars promit que la vie serait accordée; mais il demanda un million à la ville pour être rachetée de l'incendie et du pillage
que le droit de la guerre permet aux soldats, et fît dire au gouverneur retranché dans la place que , s'il tirait un seul coup de fusil , il ferait passer au fil de l'épée les habitants. Le lendemain il envoya dire au gouverneur qu'il n'avait qu'à nourrir ses blessés et ses malades, et, pour l'y forcer, il fit braquer contre lui le canon, sans essuyer un seul coup de fusil. Le gouverneur retranché fit répondre de ses hauteurs qu'il ne pensait pas que la religion chrétienne nous permît de laisser mourir de besoin tant de pauvres malheureux. Villars envoya pour réplique des chariots pleins de blessés, de malades et de mourants, qu'on abandonna à la merci du gouverneur, et notre général le fit sommer de rendre les forts , sous peine de voir arriver, avec lereste des malades, les dames de la ville, les enfants et les vieillards, qui périraient devant la place par la famine ou par le feu du canon, s'il ne les retirait dans le château. Alors les dames éplorées dirent de Villars qu'il n'avait pas la clémence d'Alexandre, s'il en avait le talent, et quelques-unes jurèrent qu'il ne périrait que par leurs mains. Cette cruauté guerrière déplut même au roi et à la cour de Versailles , qui appelait ces traits les douceurs de Villars , mais qui se défendaitnéanmoins par quelques raisons apparentes ; car, si l'ennemi assiégé avait des vivres, il devait nourrir ses blessés et ses malades, et s'il n'en avait pas il devait se rendre. Villars donna jusqu'au lendemain matin le temps de réfléchir; et le baron, demandant cinq jours de suspension d'armes pour obtenir l'aveu du prince de Savoie , fit passer du pain aux dames de la ville, que Villars avait fait renfermer dans des couvents, parce qu'elles étaient abandonnées à la brutalité du soldat et même des habitants. Leur approche était rigoureusement interdite aux officiers , et Villars les fit bloquer de tous côtés , pour qu'on ne leur donnât aucune subsistance dans la ville , afin que la garnison de la place , obligée de les nourrir, vît ses provisions diminuer chaque jour.
En attendant, soixante pièces de canon et trente-six mortiers
étaient favorablement postés pour foudroyer les forts ; et, le temps accordé pour avoir la réponse du prince Eugène étant expiré, on apporta à Villars des projets de capitulation qu'il rejeta. Les assiégés, de leur côté , avaient ordre du général autrichien de ne point outre-passer les pouvoirs, tandis que Villars voulait un succès glorieux et complet ou faire sauter la place. Heureusement le roi lui dépêcha un courrier qui lui apprit que la paix avec l'empereur allait être terminée , ce qui accéléra la fin de ce siège ; Villars consentit à des articles qu'il n'eût point passés sans cette nouvelle. La capitulation fut donc accordée le 16 novembre 1713, et le même jour les deux généraux , si Qpiniâtres, si envenimés, si inhumains , s'invitèrent à dîner ensemble. Le gouverneur autrichien, qui était malade, ne pouvant y venir, envoya un de ses chefs. La garnison sortit avec les honneurs de la guerre. Villars laissa le comte du Bourg pour commander dans la place ; il fut permis aux officiers français d'aller délivrer les femmes , toutes consternées dans les couvents, de les rassurer, et de leur rappeler que le Français n'est point féroce en temps de paix. Jamais le sexe ne parut aussi intéressant. Villars , qui partit en poste pour Strasbourg , donna l'ordre à Richelieu de porter au roi la reddition des forts.
Flatté d'une commission aussi agréable , il vola à Fontainebleau, où était le roi, pour lui porter des nouvelles aussi satisfaisantes. Il était sorti de la cour avec une sorte de disgrâce pour aller à la Bastille , et il y rentrait avec les honneurs de la guerre et dans une espèce de triomphe qu'il remportait sur son père. A l'instant il fut présenté au roi, à qui il montra d'abord avec le doigt sa blessure ; mais , comme ce monarque parut à ses regards avec majesté, il en fut d'abord saisi d'effroi, sachant par expérience quel était le pouvoir d'un tel souverain; toutes les horreurs de la Bastille se présentèrent à lui sur-lechamp, et le roi s'en aperçut sans doute, puisqu'il l'encouragea à parler. Ayant repris ses sens , Richelieu lui raconta
l'histoire des opérations de Denain , la prise de Marchiennes et l'évasion fâcheuse de la maîtresse du prince de Savoie ( ce qui fit souvent rire le monarque ) ; il en fit le récit avec tant de netteté qu'il lui parut que le roi en était content. Le roi fit plusieurs questions auxquelles il ne s'attendait pas, et il répondit à toutes sans embarras. Il parla le langage du service comme s'il l'avait fait longtemps , et il eut la douce satisfaction d'entendre le roi prononcer ces paroles : U appareil de votre blessure efface la honte de la lettre de cachet que je signai contre vous. Comportez-vous bien , car je vous crois destiné à de grandes choses.
Son triomphe était complet ; il croyait même l'affaire de la Bastille déjà oubliée de tout le monde ; mais il apprit aussitôt que les succès réveillent à la cour les affaires les plus anciennes , quand elles ont eu quelque désagrément pour un favori. Il vécut dès lors avec tout le monde dans une plus grande réserve; il observa les partis qui dominaient à Versailles, pour n'y plus faire l'enfant , mais dévoré de cette ambition que lui avait inspirée Louis XIV en lui disant qu'il était capable des plus grandes choses. Ce monarque connaissait les hommes , les talents et les caractères, et le duc eut de lui-même une opinion plus sure quand le roi l'eut jugé.
Le duc de Richelieu était à peine arrivé près du roi à Fontainebleau , pour annoncer la prise des châteaux , que le maréchal de Villars et le prince Eugène avaient déjà commencé les conférences de Rastadt. La malignité des courtisans voulut que les deux généraux s'entendissent à mettre des entraves à la paix pour se rendre encore importants et pour accumuler des richesses ; et ce bruit odieux parvint même jusqu'au maréchal de Villars et au prince Eugène , qui n'en furent ni fâchés ni étonnés , et qui se le communiquèrent ; mais enfin ils prouvèrent l'un et l'autre leur bonne foi , et, dès les premiers jours de janvier , ils envoyèrent dans leurs cours respectives des projets de traité qu'on leur renvoya apostilles et qu'ils signèrent le 7 mars 1714.