CHAPITRE III
Mort de Louis XTV. — Circonstances diverses. — Joie du peuple. — Oignons distribués sur la route du convoi.
Aux approches de la mort de Louis XIV , les Français souffraient, les uns avec patience et résignation, les calamité? publiques de l'empire; d'autres, voyant le roi accablé de vieillesse, attendaient avec joie un changement dans les principes du gouvernement; et tous, comme des esclaves impuissants , environnés des objets de terreur que le pouvoir armé avait opposés à leurs murmures , à leurs réclamations et à leur mécontentement, vivaient dans l'habitude de porter patiemment le joug.
C'est dans le silence de la terreur qu'inspire un règne pareil , et au milieu des dévotes , des confesseurs argumentants , des bâtards devenus princes , d'une cour enfin qui couvrait ses actions de cérémonial et d'étiquette , que la mort alla frapper Louis le Grand. Que Voltaire s'attache à le montrer grand prince jusqu'au lit de la mort ; qu'il s'efforce , dans cette partie de son panégyrique , d'embellir ou de taire les observations affreuses qu'on fit à i'entour du monarque moribond ; le temps de le peindre au lit de la mort , et de montrer le caractère des favorites, des princes et des grands qui l'environnaient, est venu ; nous pouvons montrer la duplicité et l'égoïsme qu'ils ne furent plus intéressés de cacher aux yeux d'un mourant dont ils n'avaient plus rien à craindre ni à attendre.
On ne répétera pas ici les discours du roi, qu'on trouve dans la plupart des Mémoires du temps ; mais on conservera pour la postérité les anecdotes qu'on a passées sous silence et les paroles du roi qu'on n'a point osé publier dans le temps. Il nous reste
sans doute un beau discours du monarque à Louis XV ; mais il en a tenu un autre plus laconique et plus expressif à madame de Maintenon. On ne le répéta pas dans le temps, parce qu'il parut aux grands trop favorable au peuple et parce qu'ils étaient eux-mêmes les complices des calamités de l'État; mais un roi au lit de mort regarde ses sujets , peuples, noblesse et clergé, très-indistinctement.
f avais toujours ouï dire, dit- il à madame de Maintenon, quHl était difficile de se résoudre à la mort ; pour moi, qui suis sur le point de voir ce moment si redoutable aux hommes, je ne trouve pas que cette résolution soit si pénible à prendre. Madame de Maintenon ajouta : Mais cette résolution est difficile quand on a de rattachement aux créatures y quand on a de la haine dans le cœur et des restitutions à faire. Le roi l'interrompant lui dit : Ah ! pour des restitutions à faire, je n'en dois à personne comme particulier; mais , pour celles que je dois au royaume , "'espère en la miséri corde de Dieu.
Cette nuit il fut fort agité*, atout moment il joignait les mains et priait Dieu ; il disait les prières qu'il avait accoutumé en santé, en frappant sa poitrine et demandant pardon d'avoir tant imposé ses peuples.
Après un aveu de cette sorte , on sera surpris du mensonge affecté qu'il donna au duc d'Orléans. Il appela ce prince pour se jouer encore de lui ; pour rompre les mesures qu'il pourrait prendre pour s'assurer, selon son droit , de la régence ; pour le dépayser et le laisser dans la sécurité sur les dispositions de son testament. Je vous ai conservé tous les droits que vous donne votre naissance, lui dit le roi ; et cependant il en avait attribué les principales prérogatives au duc du Maine , son fils légitimé, qu'il avait fait commandant des troupes de sa maison, laissant l'administration du gouvernement à la pluralité de voix d'un conseil d'État. Malgré ces dispositions, il caressa son neveu , lui recommanda son successeur, qu'il avait livré par
son testament à l'ennemi déclaré du duc d'Orléans, et madame de Maintenon. On ne peut expliquer une pareille affectation qu'en l'attribuant à la doctrine d'Escobar, que pratiquait ouvertement et avec succès son confesseur Le Tellier; car le roi était honnête homme ; la prudence dominait en lui plutôt qu'une tromperie aussi affectée , et la vérité de l'histoire veut qu'on ajoute que la plupart de ses erreurs étaient celles du temps.
Quant au jésuite Le Tellier, ayant confessé son malade et fait de vains efforts pour obtenir qu'il le nommâtà plusieurs bénéfices vacants, il avait abandonné le moribond pour aller trafiquer pour la régence. 11 avait déjà empêché, par ses menées, que le roi ne reçût la visite du cardinal deWoailles , qui , en qualité de premier pasteur, avait le droit d'assister le roi mourant y et courait à Paris d'un hôteî à l'autre , les derniers jours de la maladie, pour préparer l'exécution du testament qui excluait le duc d'Orléans de la régence. Trois fois le roi le fit demander par les domestiques de l'intérieur , et trois fois il fut privé des secours du jésuite , dans ces dernières circonstances où un prince dévot ne connaît d'autres secours que celui d'un confesseur.
Quant à madame de Maintenon , cette favorite disparut quatre jours avant la mort du roi, c'est-à-dire quand elle vit que ce prince mourant était sans ressource. Le roi , qui n'avait confiance qu'en elle seule , l'avait tirée du néant et en avait fait son épouse ; mais la délicate , qui avait servi son cul-de-jatte de mari jusqu'au dernier soupir, n'eut pas le courage de soutenir les symptômes d'un roi mourant ; elle vola à Saint-Cyr, pour aller y lever les deux bras vers le Ciel et se donner en spectacle à sa nouvelle cour.
Quant à M. du Maine , il avait trop à faire pour préparer le lit de justice et ne put contenir sa joie de voir sa puissance future. Le reste des courtisans, excepté les vrais amis de Louis XIV , abandonna le roi pour environner le duc d'Or-
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léaos; et cependant la plupart revenaient au mourant et laissaient le régent futur toutes les fois que le roi donnait des marques d'un meilleur état.
Une longue agonie permettait au monarque de s'apercevoir de toutes ces perfidies. De temps en temps le moribond prenait des forces si inopinées qu'il s'exprimait avec plus d'énergie que lorsqu'il jouissait en santé de tous ses sens. La recommandation de l'âme les ranima tous à la fois. Une autre fois il demanda avec autorité madame de Maintenon, qui parut un instant et s'en retourna à Saint- Cyr. Il fut condamné à reconnaître au lit de la mort la versatilité des hommages des courtisans , l'indifférence de son fils , l'ingratitude de sa favorite , son refus de recueillir son dernier soupir, la fausseté de son confesseur et le sincère attachement de quelques domestiques. Que les rois s'abandonnent donc à tout ce qui les environne, et qu'ils dépouillent les peuples pour enrichir des maîtresses et des courtisans ! L'image de Louis XIV mourant et les sentiments du peuple après sa mort sont une grande leçon.
Ce peuple sensible, expressif et véridique, se vengea effectivement avec amertune du règne calamiteux du roi ; il se porta en foule à Saint - Denis et se permit des réjouissances qu'on appelait scandaleuses ! Depuis le faubourg Saint-Denis jusqu'à l'abbaye il fut établi des bals , des fanfares et des concerts. On dansa , on chanta d'une manière bruyante; on vomit des imprécations contre le défunt, qu'on appelait le mauvais roi; enfin , quand le convoi passa , une troupe se répandit dans un marais , en pilla les oignons et les distribua ; parce qu'on ne pouvait pleurer naturellement , on disait qu'il fallait s'en frotter les yeux pour lui rendre les derniers devoirs. Le peuple de Paris avait agi bien différemment à la mort du bon roi Henri : il dépeça en lambeaux, il déchira à belles dents, et quelques-uns dévorèrent les chairs encore palpitantes de Ravaillac écartelé . pour venger l'assassinat d'un monarque adoré.
On sait que les courtisans , habitués au calme des cours , t. i. 3
détestent ces expressions bruyantes des peuples et leurs formes expressives , si différentes de l'allure silencieuse du palais des rois; mais les princes ne pourront jamais connaître l'état d'un empire sans observer les expressions des peuples ; le tableau que leur en font les courtisans est toujours faux et les induit en erreur.
On terminera la vie du roi aussi redoutable aux Français en disant qu'on fut obligé de soustraire aux sarcasmes du peuple de Paris le convoi de ce monarque ; on le fit passer à Saint- Denis à travers les champs et par des routes inconnues, d'Argenson ayant écrit qu'il y avait tout à craindre d'un peuple livré à des réjouissances aussi scandaleuses.