‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationale (volume 2)Chapitre 17 sur 79 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Intrigues qui préparaient la régence. — Comment l'obtient le duc

d'Orléans.

Longtemps même avant la mort du roi il se tenait des assemblées très-secrètes au château de Madrid, chez mademoiselle de Chausseraye , qui y avait un appartement. Là se trouvaient le cardinal de Noailles, le duc de Saint-Simon, le duc de Noailles, les d'Aîègre, de Maisons, le maréchal d'Harcourt , d' Aguesseau , l'évêque de Montpellier et le Père Bernard , de l'Oratoire , qui s'y rendait par des allées et dans des temps différents. Ce conseil traitait des plus importants projets, et quelquefois il se renforçait de quelques initiés qui se répandaient dans la capitale pour sonder les esprits , pour répandre des nouvelles , pour parler du duc d'Orléans , et pour préparer de loin la révolution. Noailles et Saint-Simon traitaient avec les présidents du parlement , et Dubois avec des conseillers. Les roués du duc d'Orléans , qui se disaient capables d'un grand coup , tous ceux qui avaient été attachés à ce prince pendant ses plus cruelles disgrâces , qui avaient déjà donné des preuves de leur dévouement, offraient de négocier chacun suivant leurs moyens. On faisait entendre aux grands qu'ils seraient employés dans les affaires. Le duc d'Orléans promit au maréchal de Villars qu'il serait président du conseil de guerre ; une place dans le ministère fut l'appât de Noailles , qui répondit du service des troupes qu'il commandait; ses beaux-frères assurèrent aussi que le régiment des Gardes lui serait dévoué. Saint-Simon fit entendre à quelques présidents du parlement de Paris qu'il leur ferait rendre la prérogative de faire des remontrances, que le roi avait enlevée à la cour depuis plus

de quarante ans. On gagna l'abbé Pucelle , chef de parti , parmi les conseillers jansénistes, et on lui promit le retour des ennemis de la constitution Unigenitus , qu'on avait exilés ou renfermés dans des prisons; et Saint-Simon, qui joignait l'activité du génie qui négocie à la petitesse d'esprit attachée à un détail d'étiquette et de cérémonial, n avait traité lui-même avec le duc d'Orléans qu'en tirant de lui la parole d'être favorable à la querelle du parlement avec les Pairs, qui voulaient être salués du bonnet quand on demandait leur avis , tandis que les présidents ne voulaient le donner eux-mêmes que couverts de leur mortier. Cette dispute avait jusqu'alors servi merveilleusement le ministère pour séparer les Pairs du parlement et les tenir divisés; mais te régent, qui avait besoin de les réunir , promit à Saint-Simon de le servir et n'exécuta pas sa promesse. Le duc de Guiche fut de tous les seigneurs le plus avisé : il ne voulut pas se contenter d'un vain espoir; il fallut de l'argent comptant; il fit la loi, et la somme lui fut payée , à la mort du roi , par le trésor royal. . Le duc d'Orléans traita encore , mais fort secrètement , avec M. le duc, qui, jaloux du rang de M. du Maine et du comte de Toulouse, et plus jaloux encore des grandes places dont le roi avait favorisé les princes nés bâtards, brûlait du désir de les voir rentrer dans le néant. Il offrait lui-même au duc d'Orlé,ans de l'aider de son crédit et de son autorité pour reconnaître et soutenir sa régence s'il voulait annuler ce qu'avait fait le feu roi en faveur de ses enfants naturels. Le duc d'Orléans était bien dans les mêmes principes, mais il voulait temporiser; il regardait comme une affaire trop délicate de traiter de cette grande question dans rassemblée des chambres du parlement, ou dans le lit de justice qui devait lui confirmer la régence. Il craignait de jeter des embarras dans ses propres affaires en impliquant celles des princes du sang et des princes légitimés. Il engagea M. le duc à consentir quil établît d'abord sa régence , et promit de soutenir ensuite sa

dignité et ses intérêts de prince du sang quand sa puissance serait affermie et bien constatée.

Il fut fait aussi dans le même temps divers autres traités secrets. Blancmesnil , avocat général, son frère, son cousin germain, président à mortier, l'intendant de Languedoc, Basville, qui avait acquis, par la crainte qu'il inspirait, une grande puissance en Languedoc, où il affectait le ton et les manières d'un petit tyran, eurent l'expectative d'être employés dans le ministère. Les sceaux furent promis au président de Maisons , avec d'autant plus de vraisemblance qu'on savait que le chancelier Voisin avait beaucoup contribué à faire le testament; mais la mort prématurée du président donna cet espoir à d'Aguesseau , procureur général , étroitement attaché aux prérogatives de sa compagnie, et déjà touché de la promesse qu'avait faite le duc de lui rendre celle des remontrances. Ce qu'il y a de plus surprenant dans toutes ces négociations , c'est que le secret en fut l'âme. Il fut gardé si scrupuleusement que, le lendemain de la mort du roi , le cardinal de Noaiïles , qui vint présenter ses hommages au régent , étonna la foule des courtisans , qui se demandèrent entre eux , d'une voix assez élevée pour être entendus : Que vient-il donc faire avec nous?

La nuit qui précéda la mort du roi , il fut tenu un dernier conseil , présidé par le duc d'Orléans , assisté de l'avocat général Joly de Fleury , de d'Aguesseau , procureur général , et de quelques autres chefs du parlement. On instruisit le prince du cérémonial ; on composa les discours qu'il devait prononcer. Noaiïles avait donné Tordre d'environner le palais de gardesfrançaises y et on avait donné à chaque soldat de la poudre et du plomb pour six coups. Les gardes du corps du prince, quelques seigneurs affidés et des plus déterminés , en habit commun , les roués de sa compagnie , avaient , outre l'épée , des armes cachées sous leurs justeaucorps ; de manière qu'en cas de refus du parlement, la crainte de la violence , la vue

des épées et des armes brillantes , quelques évolutions concertées, devaient déterminer la compagnie à le reconnaître pour régent. La France assemblée délibérait jadis par des suffrages libres sur la régence ; mais, tombée sous le pouvoir militaire , elle se ressouvenait à peine de ses droits d'élection , parce que, dans les monarchies qui vieillissent , ces droits se changent toujours en droits militaires ou en droits de nais* sance (1).

Tous ces préparatifs étaient aussi inutiles que mal concertés. Le parlement , déjà trop flatté d'anéantir la volonté d'un grand roi qui l'avait foulé aux pieds, d'adjuger la régence malgré ses volontés testamentaires , et de récupérer l'usage des remontrances avant l'enregistrement, était tout porté à casser le testament. Il avait à craindre que le régent ne prît lui-même ce qu'il était si avantageux à la magistrature de lui accorder, et de lui accorder de bonne grâce. La régence était une prérogative que le parlement ne pouvait que donner; en ne la donnant pas il encourait l'indignation du prince, et, en s'attachant à l'exécution littérale du testament, il devait résulter de grands troubles. Le parlement, à cause de sa situation, ne pouvait donc pas ne point adjuger la régence au duc d'Orléans. Le duc de Bourbon , le comte de Charolais ,. le prince de Conti , le duc du Maine , le comte de Toulouse , vingt-neuf Pairs , toutes les chambres , etc., furent présents à cette séance, qui la lui donna , et le duc d'Orléans était à peine placé que le premier président ;,, ouvrant la séance , déclara que sa compagnie lui avait ordonné de l'assurer qu'elle irait au-devant de tout ce qui pourrait lui prouver le profond respect qu'elle avait pour lui.

C'était le prélude assez clair de ce que le parlement allait

(I) Voltaire assure que le parlement ne fut point environné de seigneurs armés. On peut voir, contre son sentiment, ce que dit le duc de fierwick. Le maréchal de Richelieu en a laissé des preuves certaines dans ses portefeuilles.

faire. Ce prince néanmoins parut intimidé dans cette assemblée; il prononça avec quelque embarras le discours où il montrait ses droits à la régence. Il assura que le feu roi , après avoir reçu le Viatique , avait déclaré que , dans son testament , tous les droits de sa naissance lui étaient conservés, ajoutant que, s'il n'avait pas tout prévu , et s'il restait quelque article sujet à contestation, on le changerait. Je suis donc persuadé , dit le duc d'Orléans, que, selon les lois du royaume, selon la volonté du jeu roi, la régence rri appartient ; mais je ne serai point satisfait si à tant de titres vous ne joignez vos suffrages et votre approbation , dont je ne serai pas moins flatté que de la régence même. Le duc d'Orléans demanda ensuite de délibérer d'abord sur le droit de sa naissance , et puis sur ceux que le testament pourrait ajouter. •

La flatterie se manifesta alors avec la plus grande publicité. Joly de Fleury se leva , disant que la naissance appelait en effet le prince à la régence , et que la nature l'y avait d'ailleurs destiné personnellement, ayant pris plaisir de l'orner de qualités éminentes , qui seules le rendraient digne d'être élevé par les suffrages de la compagnie ; il termina ses flatteries en requérant l'ouverture du testament et des codicilles confiés à la garde du parlement , pour délibère^ sur le droit du prince et sur les volontés du feu roi.

Le duc d'Orléans , toujours intimidé , se leva et parut se disposer à sortir de l'assemblée , ne voulant pas assister , par modération, à la délibération qui le regardait; mais la flatterie parut encore avec plus d'évidence : on lui dit que l'assemblée serait toujours honorée de l'avoir en sa compagnie. On était convaincu que sa présence réprimerait la voix de tout ce qui était capable de soutenir les volontés du feu roi.

On en vint aux voix, et le duc d'Orléans, retenu par la même délicatesse, refusa d'opiner. L'arrêt qui intervint, conforme aux conclusious des gens du roi , ordonna la lecture du testament , qu'on alla chercher à la tour, où il avait été déposé.

Le premier président , le procureur général se réunirent , chacun avec leur clef, pour le tirer de la forteresse où il avait été caché. Le premier président s'en saisit , et on observa qu'à son retour à la grand'chambre les spectateurs, qui attendaient le résultat d'une si grande assemblée , pâlirent en voyant passer devant eux ce dernier acte des volontés du feu roi , qui renfermait en quelque sorte les destinées de la France. Toutes les avenues du parlement étaient remplies d'un peuple nombreux, attiré par la crainte et l'espérance. Les partisans de la cour de Louis XIV redoutaient l'affront insigne qu'on allait faire à la mémoire du monarque, et ceux du duc d'Orléans , poussés par leur ambition , avaient déjà taché d'aider par un covp de main le succès d'une si grande affaire.

Le testament et les codicilles passèrent à travers la foule étonnée , qui ne cessa de fixer le paquet , la tête allongée et la bouche béante. Le président mit le portefeuille sur son bureau, et en tira le fatal paquet, sept fois cacheté, qu'il présenta au duc d'Orléans. Ce prince l'ouvrit en tremblant, et non sans peine, parce qu'il savait bien qu'il portait son exclusion de la régence et son propre jugement. On lut les dispositions injustes du feu roi, contenues en six feuillets, avec les deux codicilles; et le duc d'Orléans, qui , de son naturel, -montrait un grand courage quand il se trouvait dans de plus grands dangers , prenant la parole , dit d'un ton ferme et assuré qu'il était touché de voir que le feu roi lui refusait un titre dû à sa naissance par un acte contradictoire avec ses dernières paroles et ses sentiments, et il demanda de nouveau que la cour opinât sur les droits de sa naissance.

Les gens du roi se levèrent , et dirent que les droits du sang et les dernières paroles du roi devaient en effet réunir les suffrages ; ils ajoutèrent que, si le testament ne donnait que le droit de chef du conseil de régence, sous le titre de régent, il était assez prouvé que M. le duc d'Orléans était en effet régent du royaume , et que ce titre lui était assez confirmé par les der-

nières paroles du roi et par le droit de sa naissance. La matière fut mise en délibération et passa d'une voix unanime en faveur du duc d'Orléans , qui fut nommé régent.

C'est ainsi que finit ce grand jour , qui décida de la fortune du duc d'Orléans, et, pour ainsi dire, de la France , qui allait être gouvernée si absolument, pendant sept à huit ans, par un prince que , peu de temps auparavant , on avait regardé avec une espèce d'horreur. Dans un instant tous les cœurs se tournèrent vers lui et conçurent des espérances d'un gouvernement sage. Les dévots de l'ancienne cour en étaient seuls consternés et disaient hautement que c'était l'ouvrage de la divine Providence irritée contre les Français, qu'elle voulait les châtier. Les politiques , au contraire , attribuaient ce changement à l'instabilité nationale et populaire , et particulièrement aux' négociations secrètes avec les principaux du parlement , auquel ce prince promit la restitution du droit de faire des remontrances. Les enfants naturels du feu roi , unis avec la faction des dévots , poussaient les hauts cris contre le duc d'Orléans , et le duc du Maine , s'en retournant chez lui, essuya de sa femme non-seulement des paroles injurieuses , mais elle lui donna un souflet et le traita avec le dernier mépris. Ce jour-là fut aussi l'époque du commencement de la haine que cette princesse conçut contre le régent, haine qui augmenta ensuite tous les jours jusqu'à ce que le régent dépouillât son mari de la qualité de prince du sang, qu'il tenait du feu roi.

Le duc d'Orléans, reconnu régent par la cour de parlement, par les Pairs du royaume et par les princes du sang, voulut que son pouvoir fût constaté par l'autorité; le roi vint, pour cela, tenir son lit de justice et confirmer tout ce qui avait été fait. Ce jeune monarque n'avait encore que cinq ans et sept mois , et le peuple de Paris, qui idolâtre ses rois quand il n'a aucun sujet de mécontentement , ne cessa d'applaudir et de s'écrier en le voyant : Vive le roi ! Il était , dans cette circonstance , d'une santé chancelante ; il n'offrait aux Parisiens , qui le dé'

voraient des yeux, qu'un visage pâle et exténué , qui le rendait encore plus intéressant. On était persuadé qu'il ne vivrait pas, et cependant son air tranquille , sa petite physionomie sérieuse, qu'il tenait de son tempérament plutôt que de sa maladie , favorisèrent sa représentation; et l'amour des Français pour leur roi , même au berceau , se manifesta quand il prononça surtout, avec toute la grâce possible , qu'il déclarait le duc d'Orléans régent du royaume, pour administrer les affaires de ses États pendant sa minorité, conformément a l'arrêt du parlement du 2 septembre. Ces paroles remarquables avaient été dictées par la magistrature, à qui l'abolition de nos droits avait laissé celui de déclarer la régence , comme elle s'était emparée du droit de vérifier même les édits bursaux.

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