CHAPITRE V
L'abbé de Saint-Pierre. — Sous quels prétextes il est exclu de l'Académie française. — Ses livres étaient mal écrits ; ses mœurs n'étaient pas irréprochables.
Si le régent et son gouvernement, composé de conseils s'occupant chacun de différents services, comme la guerre, la marine , les finances , avaient de nombreux partisans , les principes suivis sous le règne de Louis XIV étaient , pour d'autres , l'objet d'impatients regrets. Les ambitieux, surtout, parmi ceuxlà , ceux qui avaient eu des prétentions au ministère , n'osant attaquer ouvertement l'administration du régent, se déchaînèrent seulement contre l'abbé de Saint-Pierre, écrivain fort connu dans ce temps- là. L'éloge qu'il fit des conseils était une critique indirecte, mais sanglante, de l'administration du feu roi. Le cardinal de Polignac, qui voulait monter au ministère, et Fleury , conduit par la même passion , qu'il nourrissait en secret dans son cœur, éclatèrent les premiers contre l'abbé. Ils étaient de l'Académie française ; il en était avec eux. Ils attaquèrent leur confrère de ce côté-là.
Cette compagnie avait été formée par Richelieu , qui , en changeant la forme du gouvernement, voulait assujettir au ministère la partie des citoyens la plus indépendante , et dont les pensées, selon ses expressions, devaient être surveillées. Il croyait que l'homme de lettres réfléchi et capable d'exciter par ses talents la sensibilité d'une nation encore susceptible de mouvement pouvait souvent traverser les opérations d'un ministre, et devait, en bonne politique, être enrôlé sous ses étendards. Il ne voulut pas que cette compagnie pût s'occuper d'ouvrages philosophiques ni de raisonnement; mais, supposant que notre langue était barbare , et qu'il fallait la polir avant de
l'employer, et s'occuper de sa théorie avant de la pratiquer , il voulut que cette compagnie s'occupât simplement de mots , et il la composa de quarante personnages , parce qu'il estimait que les gens de lettres capables d'attirer l'attention publique pouvaient à Paris remplir ce nombre. Il se déclara aussi le protecteur de la compagnie , et , dans un article des statuts , il ordonna que les ouvrages de politique seraient traités par les académiciens, conformément à l'état du gouvernement et avec l'approbation de la compagnie , composée au moins de douze membres présents, qui seraient les garants des opinions. Le but des travaux de l'Académie était rendu en termes fort expressifs dans le projet de son établissement , adressé par les premiers académiciens au cardinal , avant les lettres patentes ; ils disaient que les fonctions de l'Académie seraient de nettoyer la langue des ordures contractées dans la bouche du peuple, ou dans la foule du palais, ou dans les impuretés de la chicane , ou par les mauvais usages des courtisans ignorants, ou par l'abus de ceux qui la corrompent en récrivant. Ainsi l'Académie , selon son institut , pouvait s'occuper de la théorie des phrases et du mécanisme de notre langue; mais il lui était défendu de raisonner sur les droits de l'homme , des citoyens, et sur l'organisation des empires ; ou, si ses membres s'en occupaient, ils ne le pouvaient, selon les statuts, qu'avec l'approbation de douze confrères, et toujours conformément à Y état du gouvernement. Cette corporation de gens de lettres entrait donc dans le plan du cardinal , et leur association était nécessaire au maintien de la nouvelle constitution ministérielle que Richelieu appelait Y état du gouvernement ; il fallait au pouvoir absolu des ministres une compagnie de panégyristes , qui ne parlât que conformément à cet état, et qui louât ou adoucît par son éloquence et ses éloges les fautes et les erreurs de l'homme public. Une telle compagnie devait éloigner à jamais de son sein les écrivains capables , comme Mably , comme Rousseau , comme Raynal , de relever la dignité du citoyen ,
de maintenir ses droits et de s'écarter de la route des pensées indiquées par le vizir. Aussi l'abbé de Saint-Pierre, membre de l'Académie, et auteur de divers ouvrages bien pensés, mais fort mal écrits , osa louer la meilleure forme de gouvernement ; il critiqua indirectement celui de Louis XIV , il loua celui de la régence, et il fut exclus de l'Académie.
Cet ecclésiastique, d'une naissance distinguée , et cousin par sa mère du maréchal de Bellefonts , était né à Valogne , dont son père était gouverneur. Il était premier aumônier de Madame, mère du régent , et s'était fait connaître par des talents distingués dans la science du droit public , ce qui avait engagé le cardinal de Polignac à le mener avec lui en Hollande pour traiter de la paix ; mais quand on reconnut en lui des principes nouveaux sur le gouvernement des peuples et sur la réforme des monarchies , quand on le vit capable de causer une révolution;, sa perte fut résolue. Il donna un ouvrage sublime sur les conseils , qui ne pouvait être puni d'un emprisonnement ni d'un exil , parce que ce livre était l'apologie du gouvernement du régent et parce que le régent lui-même lui avait ordonné de le composer ; mais la faction des dévots , des jésuites et des restes de l'ancienne cour, résolut de l'exclure de l'Académie. L'abbé Dangeau, directeur, et Dacier, secrétaire, écoutèrent Polignac et Fleury, qui avaient juré sa perte. L'Académie appela cet ouvrage un tissu de calomnies contre le grand roi, et dit que la gloire même de la compagnie, offensée en la personne du monarque , son auguste protecteur, ne pouvait plus tolérer l'abbé de Saint-Pierre dans son sein.
Le fanatisme persécuteur s'empara bientôt de l'Académie ; les amis de l'auteur, touchés de sa disgrâce , avouant Vénormité de sa faute , voulaient adoucir le châtiment en proposant une rétractation. Il faut qu'il sorte! il faut qu'il sorte ! disaient les plus factieux. // a écrit sur le gouvernement ; cela nous est défendu par /• 'usage et par ?ws statuts. Et les plus violents, au nombre desquels était le cardinal de Polignac,
ajoutaient même qu'ils ne rentreraient plus à l'Académie si Saint-Pierre n'était pas exclu. Les intrigues de Fleury étaient paisibles et secrètes ; mais, cette fois, développant son caractère, il déclama , et prouva que le respect dû aux têtes couronnées était un sentiment naturel en France > et qu'il voulait un exemple.
Après quelques débats on en vint aux voix , et l'abbé de Saint-Pierre , pour son ouvrage sur la restauration de la monarchie , fut exclu de l'Académie, et le fut presque unanimement , une seule voix , celle de Fontenelle , rerasant de souscrire. Le libraire qui vendait ce livre fut emprisonné, le restant de l'édition fut arrêté, et on engagea le premier président et le maréchal d'Estrées à se joindre aux académiciens , qui, déjà honteux de leur servitude , n'osaient aller annoncer au régent l'arrêt brutal et antipatriotique qu'ils avaient prononcé. Ce prince, sans le désapprouver, les reçut froidement et ne voulut pas qu'on procédât à une élection nouvelle. La place ne fut vacante qu'en 1743; et, quoique l'Académie eût été déjà renouvelée et que les juges de l'abbé défunt ne vécussent plus, ferme dans son jugement , l'Académie agréa Maupertuis, sous la condition qu'il ne parlerait pas dans son discours de l'expulsé, et Maupertuis se rendit coupable de ce silence... Il m'a souvent paru que la perpétuité du titre d'académicien était le grand vice de la constitution de l'Académie. On ne devrait être académicien que pendant sept ans, et renouveler les têtes de la compagnie, comme on change en Angleterre le parlement. La perpétuité du titre rend fainéant, et prive souvent la société des ouvrages de quarante écrivains encore capables de travail.
Tous les aspirants au ministère, tous les ennemis de la régence du duc d'Orléans s'accordèrent à approuver l'expulsion de Saint- Pierre ; car les conseils qui avaient été applaudis de toute la nation avaient des ennemis secrets et puissants; les monarchies, d'ailleurs, qui ont vieilli sous les coups du temps et des passions
des ministres, nourrissent toujours dans leur sein des ennemis plus ou moins ouvertement déclarés de toute réforme.
Saint- Pierre, dans son ouvrage, n'avait osé cependant pénétrer jusqu'à la racine de nos maux ni parler des états généraux , dont le nom seul faisait entrer en convulsion tout partisan de Louis XIV, qui les avait éloignés pendant un règne de soixante-dix ans ; il se contenta de faire l'apologie , dans son ouvrage, de la pluralité des conseils pour huit grandes classes des affaires d'État. « La nation, disait Saint-Pierre, n'est pas « assurée d'avoir toujours un souverain d'une santé ferme, d'un « esprit élevé, et pour qui le travail du cabinet soit un plai- « sir. Un conseil suprême suppléerait à sa faiblesse , à sa vieil- « lesse, à son enfance. » C'était là l'unique base du système de l'auteur, qui, simple et honnête, ne voyait pas que ces faiblesses, cette enfance et cette vieillesse des rois étaient, pour des ministres, les seules qualités louables qu'ils désirent. Les conseils , au contraire , étaient leurs fléaux , et tout aspirant au ministère, tout seigneur de la cour redoutait en secret le système de l'abbé de Saint-Pierre.
« Ce conseil national , continuait l'abbé , suppléant à la fai- « blesse du monarque, zélé pour l'État , laborieux , souvent re- « nouvelé et toujours subsistant, donnerait aux affaires un « plan uniforme , empêcherait la versatilité des principes et la « mobilité des opinions. Chaque conseil particulier aurait un « président électif pour prévenir toute influence. Enfin , disait- « il , les femmes sont destinées à l'ornement de la société , et « non à l'administration de l'État, et ce règlement exclurait les « maîtresses. » Toutes ces idées achevèrent de perdre l'abbé de Saint-Pierre, les maîtresses étant un des moyens au ministère. .. Enfin l'abbé voulait que chaque ministre ne fut que l'exécuteur des anciens règlements discutés et adoptés par les conseils; ce qui mit en fureur contre lui ceux qui ne voulaient que des ministres absolus , et détermina son exclusion de l'Académie française.
On attaqua ensuite l'abbé d'une autre manière. Il respectait le lit nuptial dans un temps où, sur l'article des mœurs, personne ne respectait rien ; mais on sut qu'il contentait secrètement sa passion dans un sérail formé de jeunes gouvernantes. Fleury, qui avait autrefois fréquenté les ruelles qui conduisaient à la fortune, dévoila cette conduite de l'abbé ; on découvrit une nombreuse famille, fruit d'un libertinage trop contraire aux devoirs de son état ; et il ne fut jamais évêque.