‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationale (volume 2)Chapitre 19 sur 79 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

, Faveur dont jouit au début l'administration du régent. — Les roués. — Réponse vive d'un commissaire de police à Monsieur , frère de Louis XIV.

— Société habituelle et soirées du régent. —La duchesse d'Orléans, sa femme; la duchesse de Berry sa iille. — Caractère, mœurs dissolues de la duchesse de Berry ; qui elle épouse en secret après la mort du duc son mari. — Une aventure au Luxembourg. — Maison de Condé.

— Séjour et fêtes de Sceaux.

La première impression que la nouvelle régence fit sur les esprits fut favorable au duc d'Orléans ; on parla partout de son affabilité , de son caractère plein d'humanité , de son ton décidé et facile, mais surtout de sa franchise et de sa loyauté. On se ressouvenait de ses campagnes en Espagne et en Italie ; on racontait les campagnes qu'il avait faites, les batailles qu'il avait gagnées et les places qu'il avait prises, avec cette satisfaction si naturelle aux Français, toujours attachés aux princes qui donnent des marques de bravoure.

Son plus grand défaut, qu'il tenait de son instituteur, fut de n'avoir aucun principe de religion ni de morale.

Dubois lui avait inspiré une si mauvaise opinion du genre humain qu'il confondait l'honnête homme avec le fripon, disant que tous étaient égaux, ajoutant même que ceux qu'il avait honorés de son amitié intime ne valaient rien , mais qu'ils étaient gens d'esprit, d'un caractère joyeux et divertissant. Il avait donné lui-même à ces commensaux ou favoris le nom de roués t épithète équivoque que les roués expliquaient en disant qu'ils se seraient fait rouer pour lui, mais qu'il expliquait luimême en ajoutant qu'ils n'étaient bons que pour la roue , non comme des scélérats ordinaires ; mais comme les courtisans d'un prince qui applaudissait à toutes les sortes d'actions que la volupté leur commandait.

Les principaux roués étaient le comte de Noce , fils de son gouverneur ; il avait été élevé avec lui , et le duc d'Orléans l'appelait quelquefois son beau-frère, parce qu'il était aimé de madame de Parabère, sa maîtresse titrée. Les autres roués étaient le marquis de La Fare , capitaine de ses gardes , appelé le bon enfant; le chevalier de Simiane, qui faisait bien des vers, mais qui était encore meilleur buveur; Fargy, jeune homme le mieux fait de son temps , plein de saillies , et aussi galant homme qu'il était permis de l'être dans une cour aussi dépravée, même depuis si longtemps que je ne dois pas laisser perdre le bon mot du commissaire Renaut. Monsieur, frère du roi et père du régent , prince fort populaire , comme son fils, étant à Paris, le commissaire du quartier vint assister à son dîner et lui faire sa cour, et Monsieur l'ayant aperçu lui dit: Monsieur le Commissaire, combien y a-t-il de Bordeaux à Paris dans notre quartier? Le commissaire , sans s'étonner, lui répondit à l'instant : Monsieur, le quartier est grand; c'est pourquoi il y en a beaucoup, et au moins trente -deux, à ne compter le Palais- Royal quQ pour un. Cette réponse fit éclater, de rire Monsieur , qui aimait les réparties hardies.

Le duc de Brancas avait aussi le titre de roué du régent, quoiqu'il n'eût pas la réputation d'être galant envers les femmes ; le marquis de Broglio en était aussi, et des plus divertissants, par l'esprit et par la débauche dans .tous les genres. Le marquis de Canillac et le duc de Saint-Simon , quoique amis intimes du régent, n'étaient pas tout à fait au rang des roués, titre ordinaire des convives et des complaisants de ses débauches ; mais ils jouissaient de sa faveur intime ; ils étaient ses confidents , surtout Canillac , que le régent appelait son Mentor, parce qu'il ne buvait pas beaucoup et qu'il empêchait les excès dans tous les genres ; ce qui lui avait fait donner ce titre , avec brevet de lieutenant de police nocturne , qu'il exerçait quelquefois avec autorité, mais toujours en respectant la conduite du régent, auquel il ne faisait connaître que par un silence profond qu'il ne

l'applaudissait pas, tandis que les véritables roués étaient, au contraire, en toutes choses ses bas complaisants.

La vie ordinaire du régent était de donner une partie du jour aux affaires ; mais le soir il se retirait avec ses maîtresses et ses roués , pour souper, jouer, boire, etc., avec eux , pour assaisonner le repas des nouvelles les plus joyeuses et les plus divertissantes de la ville ; tous se rendaient vers les neuf heures au Palais-Royal , avec madame de Mouchy , madame de Sabran, la duchesse de Gesvres, et souvent madame de Berry, fille du régent , qui , jeune encore , était initiée dans tous les secrets nocturnes.

A cette étrange société se joignait quelquefois un détachement de filles d'opéra pour égayer la compagnie; on y voyait des comédiens et d'autres personnages qui, sans être distingués par la naissance, pouvaient y briller par un esprit léger, par des réparties heureuses , ou par leurs talents connus dans la débauche. Là on jugeait la vertu et la justice même ; on frappait de ridicule tout ce qui tenait aux maximes de la vieille cour, qu'on n'appelait plus que l'antiquaille. De là enfin étaient exclus tous laquais et cuisiniers pour servir la compagnie ; chacun y avait son office , et, quand l'heure accoutumée était arrivée, les portes se fermaient, et, tout Paris eût-il été en combustion , il n'y avait plus de régent ; tout était inaccessible. Il n'y avait alors dans la compagnie ni princes , ni comédiens, ni maîtresses , ni ton, ni cérémonial ; les rangs confondus y étaient dans une égalité parfaite ; celui qui pouvait dire les choses les plus piquantes était celui qui dominait. Quelquefois même, oserai-je le dire, on éteignait les bougies, et le duc d'Orléans, qui, de son naturel, était fort curieux des anecdotes scandaleuses , ayant placé une fois des flambeaux allumés dans une grande armoire disposée favorablement , en ouvrit les deux battants à la fois , et dévoila dans l'instant de grands secrets à la compagnie.

Dans ces orgies le régent apprenait toutes les nouvelles du

jour ; il y formait , disait-il , son jugement sur la valeur des personnages de distinction ; et, comme il était permis de tout dire, il y étudiait l'opinion publique; mais il y gardait son secret, ne laissant point connaître à la compagnie quel profit il pouvait retirer de cette licence ; il s'y jouait lui-même des railleries souvent dirigées contre lui et contre ses maîtresses, qui s'y trouvaient toutes ensemble et toujours en grand nombre , quand la régnante n'avait point l'art ou les moyens d'expulser les autres. Tous ces débauchés quittaient la partie le lendemain matin , et plusieurs , qui étaient pris encore du meilleur vin de Champagne , allaient se reposer chez eux des fatigues de la veille et reprendre des forces pour recommencer le lendemain.

Personne n'était aussi aimable que le régent dans ces compagnies nocturnes ; il avait beaucoup de douceur , de politesse et d'humanité ; il ne voulait jamais offenser personne , surtout en face, affectant toujours avec beaucoup d'esprit les manières les plus douces. Souvent par des propos on lui déplaisait beaucoup ; alors il se contentait de dire, quand on revenait trop souvent à la charge sur la même personne , qu'on lui ferait plaisir d'attaquer un autre courtisan. C'est ainsi qu'il en usa avec ceux de ses favoris qui lui disaient du mal de Law ou d'autres gens indignes de ses faveurs. Amoureux de toutes les jolies femmes qu'il voyait, il n'était jaloux d'aucune, préférant les jouissances aux délicatesses de l'amour. Libre dans ses discours, il savait dissimuler, et, quoiqu'il connût parfaitement le monde , il en usait avec lui comme s'il ne le connaissait pas.

Il se fit peu à peu une telle habitude de ces assemblées nocturnes qu'elles furent nécessaires à son bonheur, et , quand il n'avait point passé la nuit de cette manière , il l'avait employée à courir avec ses compagnons de débauche. Sa facilité de marcher de nuit avec peu de monde , et souvent à pied, alarmait ses amis et toute sa famille ; souvent il allait, comme un

simple particulier, dans des sociétés connues par la hardiesse de leurs principes ou par la facilité de la conduite des voluptueux qui les composaient; et toutes les compagnies lui étaient bonnes, si l'esprit , les beaux-arts , la littérature, le libertinage y dominaient. Telle était sa vie privée ; on ne tait ici que les détails indignes de l'histoire.

Tel était le caractère du régent et des seigneurs de sa cour secrète. Les princesses , qui avaient conservé le ton de l'ancienne cour, vivaient au contraire avec beaucoup de retenue et de décence, et madame d'Orléans , fille de Louis XIV et de madame de Montespan , ne se désista jamais de ce ton de réserve dans les propos et dans les manières qu'elle tenait de son père. Elle n'était que légitimée de France.

Elle tenait néanmoins à tel prix d'être la fille de Louis XIV qu'elle fit toujours entendre qu'elle honorait le duc d'Orléans par son mariage. Elle porta à un tel point toutes ses prétentions que la faction contraire aux princes légitimés lui donnait le nom de madame Lucifer y expression que le régent son époux employait quelquefois, et même publiquement, pendant les affaires des princes légitimés. De là cette froideur qu'elle marqua toute la vie pour son époux , et les manières de grandeur qu'elle affecta toujours avec lui, sans témoigner aucune inclination particulière quand il se montrait à elle comme époux , ni jalouse quand il s'échappait d'elle , n'ayant d'autre crainte que de manquer à Louis XIV, son père , qui avait profité de son néant , avant de l'avoir légitimée, pour en faire un enfant soumis et sans volonté.

La duchesse de Berry , fille du régent, était douée d'un grand esprit , d'une imagination brillante , mais folle , qui lui faisait envisager, comme à son père , les entreprises les plus hardies comme les plus louables. Sa figure était imposante et sa conversation pleine de charmes ; mais un tempérament violent, et pressé de jouir des plaisirs , gâta tout ce qu'il y avait de beau , de grand , de naturel dans cette princesse , et lui fit

goûter les principes de son père, qui l'appela jusqu'aux orgies nocturnes que le prince se permettait avec des femmes suspectes ou libertines et avec tous les compagnons de ses débauches. La duchesse de Berry, devenue veuve, prit dans cette société un ton de facilité dans les mœurs , un dégoût pour l'étiquette et un tel amour pour la liberté qu'elle s'abandonna à tous les mouvements de son caractère et à toute l'impulsion des sens. Outre ses amours, qu'on lui reprocha sans cesse, avec s. p..., elle euttoujours plusieurs autres amants, qu'elle changeait souvent pour les reprendre de nouveau. Elle eut d'abord l'écuyer de la grande écurie , nommé Salvert. La Haye , page du duc de Berry, lui succéda , avec le titre de son gentilhomme ; ce qui lui fit donner un nom scandaleux (1) , à cause de la proximité du domicile, joint à la qualité d'amant. Malgré ce sobriquet , que toute la ville s'entendit , pour ainsi dire , à lui conserver, le marquis de La Rochefoucauld lui succéda ; il était capitaine de ses gardes et fut nommé comme celui qui l'avait précédé. Le marquis de Bonivet , chambellan du duc de Berry vint après, et puis le comte Daidie, officier des gardes-françaises.

Malgré ce caractère facile et libertin, madame de Berry était souvent déchirée de remords. Élevée en partie dans les principes de l'ancienne cour, élevée aussi dans ceux de la nouvelle, elle était tourmentée tour à tour des transes des libertins religieux et des libertins sans religion. Quand elle était travaillée de repentirs , elle quittait le monde et retournait au Dieu des pécheurs , avec lequel elle se réconciliait ; on la voyait alors s'ensevelir dans le fond d'un couvent de Carmélites ; elle jeûnait et priait , se levant la nuit pour dire l'office avec elles , gémissant sur les égarements de sa vie passée et prenant la discipline, Ensuite , quand le besoin des plaisirs la tourmentait de nouveau, elle ressuscitait comme de l'autre monde, laissait ses

(I) M. Tout-prêt.

rosaires et ses confesseurs , revenait à Riom ou à La Haye , et tenait sa cour ; en sorte que sa vie fort courte se passa dans de perpétuelles alternatives de repentirs et de jouissances ; et comme Louis XIV et le grandDauphin avaient donné le ton d'épouser leurs maîtresses, madame de Berry voulut épouser son amant. Maurepas dit , dans ses Mémoires , que la duchesse de Berry se maria avec Riom dans sa chapelle , ajoutant que ce fut le curé de Saint-Sulpice qui en fit la cérémonie secrètement. Riom ne voulut jamais avouer son mariage > mais il ne le nia pas. Il traitait alors sa princesse avec une rigueur extrême , ayant appris , disait cet insolent époux , qu'il fallait traiter durement les princesses du sang amoureuses pour en faire quelque chose. Sa brutalité allait même jusqu'à la battre, et la duchesse de Berry eut une fausse couche pour l'avoir été. Riom cependant n'avait rien en lui-même qui pût charmer cette princesse; il était mal fait, il avait la figure d'un Chinois. Il était recherché néanmoins , et même couru des femmes , ayant le talent surtout de les persuader. Il avait fait accroire à madame de Berry que les rois d'Espagne étaient les usurpateurs des États de ses aïeux , qui régnaient autrefois en Aragon, et madame de Berry, haute et glorieuse, avait conçu l'espérance de s'y voir rétablir par son père.

La dernière maladie de cette princesse fut affreuse. Après ses couches elle partit pour Meudon , où Lafosse , son chirurgien , lui dit qu'elle pouvait aller se promener, même dans les jardins ; elle y prit une fraîcheur si contraire aux nouvelles accouchées qu'elle en eut ce qu'on appelle un lait répandu. Elle traîna environ un mois , et mourut avec intrépidité et avec quelques témoignages de repentir, souvent visitée par le Père Honoré, carme, parle Père de La Tour, jésuite , et par le curé de Saint-Sulpice. Elle ne fut regrettée ni de son père ni de personne , et tout Paris répéta alors un bon mot qu'on lui attribuait , et qu'elle répondit aux médecins qui l'exhortaient à prendre quelques remèdes , pour allonger sa vie qui était en

danger. Eh bien, leur répliqua-t-elle , ma vie sera courte^ mais bonne,

Riom , son époux , était alors à l'armée , à la tête de son régiment , et y était dans une espèce d'exil , que son insolence lui avait procuré; car, soupant avec madame de Berry et avec le régent, et ce prince lui reprochant, en présence de saiille , quelques anecdotes scandaleuses qu'il avait apprises de la police, Riom, chaud d'un peu de vin, répondit au régent qu'il ne descendait pas , comme lui , de son rang dans ses amours. Le régent, piqué, obligea Riom de sortir de Paris, avec défense d'y rentrer.

Aussitôt que madame de Berry eut expiré, M. de Mouchy, qui savait combien il était haï de toute la maison, et craignant d'être insulté de ceux qu'il avait maltraités , et toujours impunément, prit son épée, s'évada le plus secrètement qu'il put par le bois de Boulogne , et, sa femme l'ayant secrètement suivi peu de temps après, tous les deux disparurent de Paris et de la cour et n'y revinrent jamais.

Quant au comte de Riom, qui avait toujours été, excepté avec sa princesse, le plus doux et le plus obligeant des hommes, il fut regretté de tout le monde , et sa fortune fut si médiocre qu'il put à peine s'entretenir honnêtement et garder son carrosse. Il regretta moins la fortune qu'il n'avait pas faite qu'une bonne amie dont il avait abusé , et qui avait pour lui une amitié véritable et la plus grande confiance , malgré ses mauvais traitements. De retour à Paris, un an après, il fit rarement sa cour au régent et n'en fut pas reçu volontiers. La duchesse , près de mourir, avait chargé un courrier de plusieurs pierreries de grand prix pour les porter à Riom , dernier témoignage de son amitié pour lui ; mais le régent, en ayant été averti par La Vrillière , secrétaire d'État , lui demanda ces pierreries, comme héritier.

Madame de Berry avait imité de son père la facilité de recevoir tout le monde et d'aller dans tous les lieux sans cérémo-

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niai ; elle était curieuse de savoir ce que le public disait d'elle , et disparaissait fort souvent du palais du Luxembourg, où elle habitait , pour entendre seule les propos qu'on y tenait le soir dans des cercles.

* Le discours qu'elle y tenait un soir, en se promenant avec les dames de Mouchy, de La Rochefoucauld et d'Arpajon, engagèrent quelques clercs de procureur à les insulter en les accostant; elles , curieuses de savoir jusqu'où se porterait cette audace , répondirent aux agresseurs par des éclats de rire ; mais, les clercs annonçant impudemment ce qu'ils désiraient, elles crièrent au secours et appelèrent les suisses , qui parurent sur-le-champ et délivrèrent ces dames. Madame de Berry se crut obligée de fermer son jardin, ce qui excita un murmure général, parce qu'on n'en sut pas sur-le-champ la véritable cause. Cependant, malgré sa popularité envers les gens du commun , elle était haute envers ceux de son rang , affectant le ptas grand mépris pour les enfants légitimés de Louis XIV , qu'elle humiliait à chaque instant , et ne pouvant souffrir sa mère , parce qu'elle était du nombre des légitimées. Un jour elle frappa l'huissier qui , pour elle , avait ouvert les deux battants; et tandis qu'elle marquait beaucoup de soumission pour ceux de ses amants qui savaient s'emparer de son esprit , tandis que Riom ou La Haye la dominaient despotiquement et l'assujettissaient à leurs volontés, à leurs goûts, à leurs caprices , rien ne pouvait dompter sa superbe , et ni sa mère , ni son mari ne purent jamais obtenir qu'elle eût pour eux la moindre condescendance , ce qui eût été plus difficile encore au duc d'Orléans , quoiqu'il eût sur elle le triple avantage de régent, de père et d'amant.

Les autres enfants du régent, quoique retenus sans cesse par madame d'Orléans, étaient encore, en 1715, en bas âge. Le duc de Chartres, né en 1703, était élevé par des jansénistes , suivant le parti qu avait pris son père de s'attacher à leur faction ; Louise-Adélaïde , qui avait dix-neuf ans , reçut

les impressions de ce parti; Charlotte-Aglaée , mademoiselle de Valois, depuis duchesse de Modène, n'avait encore que seize ans ; mademoiselle de Montpensier , depuis reine d'Espagne, et mademoiselle de Beaujolais, dans l'enfance, devaient se ressentir un jour des principes d'une cour licencieuse ; mais Charlotte-Elisabeth de Bavière, duchesse d'Orléans, douairière, veuve de Monsieur , frère unique du roi, et mère du régent, tenait encore sa cour au Palais-Royal à l'âge de soixante-six ans , et la tenait avec dignité. Elle avait conservé toutes les bienséances, toute l'étiquette de l'ancienne cour; elle en aimait le faste , les plaisirs et la représentation ; elle avait conservé aussi tout ce qu'il y avait autrefois de brusque et de sauvage dans les mœurs de sa jeunesse et de son pays natal , étant encore tout Allemande dans ses principes et dans ses propos. Elle était franche , sans finesse , sans détours , sans pruderie , et toujours l'ennemie déclarée de madame de Mainteaon , qu'elle n'appelait jamais que la vieille truie, la sorcière, la bigotte , la veuve Scarron.

Madame portait des perruques d'homme; elle avait une meute de chiens , montait à cheval , et les plus indomptables elle les domptait; elle allait à la chasse, maniait l'épée, le fusil , toutes sortes d'armes , et savait courre le cerf. Elle aimait passionnément le régent son fils, parce qu'elle voyait en lui beaucoup de choses qu'il ne tenait que d'elle , et son attachement se montrait même en faveur de tous les enfants illégitimes du prince , dont elle prenait soin. Quand elle était seule chez elle, elle passait son temps à écrire à toutes les cours d'Allemagne , et disait qu'elle y avait adressé dans sa vie plus de dix volumes in-folio d'anecdotes de la cour de France. Elle se nourrissait comme les paysans ; elle avait une santé de fer, et si bien établie qu'à l'âge de soixante ans elle n'avait jamais été malade.

Le prince de Condé, qu'on appelait communément M. le Duc , avait deux frères et six sœurs; l'aînée, qui était bossue, fut

religieuse à l'abbaye Saint- Antoine ; la seconde fut mademoiselle la princesse de Conti , troisième douairière ; la troisième , mademoiselle de Charolais , qui avait pour le duc de Richelieu une passion bien décidée ; la quatrième , mademoiselle de Clermont ; la cinquième , mademoiselle de Sens , et la sixième , mademoiselle de Vermandois. Les comtes de Charolais et de Clermont étaient ses deux frères. Le père de tous ces enfants ayant été frappé de mort subite , cet événement avait fait partir sur-le-champ toute la famille pour Versailles , pour demander ses charges au feu roi. Madame la duchesse, la princesse de Conti , première douairière , et son fils surprirent le monarque à son petit lever, et Monseigneur, cette fois-ci, se mêla de parler pour le jeune prince, craignant que le roi ne donnât la plupart de ces charges au duc du Maine , qu'il haïssait , et qui n'oublia jamais de la vie le tort que Monseigneur et la maison de Condé faisaient à sa fortuûe , que le roi augmentait alors chaque jour.

Ainsi monsieur le Duc avait été revêtu, à l'âge de quatorze ans, des charges que son père avait eues, et se trouva l'aîné de sa maison. Son père l'avait toujours traité fort durement ; mais, devenu maître de sa personne, il quitta ses études et ne s'occupa que de plaisirs , même à l'armée de Flandre , où il se distinguait par son courage et par ses bontés pour le soldat. La vie qu'il y menait lui attira un ordre mortifiant de la part du feu roi, qui le fit observer jusque dans sa tente et recommanda sa conduite au maréchal de Villars. C'est pour ces mêmes raisons que la princesse de Conti , première douairière , résolut de le marier , dans un âge encore fort tendre , avec la fille du prince de Conti , qui était haïe et persécutée de sa mère ; mais ce mariage ne le détourna pas de ses passions accoutumées ^ il refusa même à son épouse de consommer son mariage. Elle devint ensuite toute bossue et contrefaite, ce qui l'éloîgna d'elle pour toujours.

En 1713 le duc de Berry blessa ce prince à lâchasse, et

U en perdit l'œil gauche , frappé d'un grain de plomb qui se fixa dans l'orbite de l'œil et qui fut extrait à sa mort par des chirurgiens , à l'ouverture de son corps. Il ne fréquentait , pendant sa maladie , que le marquis de Gesvres , son ami , qui voulait le servir exclusivement. Enfin, après sa guérison, il s'attacha à madame de Nesle , parce qu'on lui dit qu il était du bon ton d'avoir une maîtresse titrée , et madame de Prie , comme nous le dirons dans son temps , remplaça madame de INesle.

Le duc du Maine avait quelques connaissances dans les lettres et les arts ; il avait le talent , dans la conversation , de plaire à tout le monde, d'y paraître aimable, et même de se faire désirer ; mais , dans le fond de son cœur, il n'aimait personne que lui-même, vivant dans une apathie parfaite sur ce qui ne lui était pas personnel , et traitant souvent avec indif- • férence ses propres intérêts , s'ils exigeaient de lui quelque contention d'esprit ou quelque travail. Jamais il n'avait rendu de bons services à personne quand il jouissait de la faveur du feu roi, et souvent il en rendait de mauvais. Il n'avait pas cependant de grands vices, mais aussi il n'avait aucune vertu d'éclat. Faible de son naturel , il se laissait maîtriser par sa femme , qui tenait à Sceaux une cour superbe et qui ajoutait à tout l'extérieur de la grandeur et du cérémonial les agréments et les lumières de l'esprit. Elle avait pris sur le duc du Maine , son époux , un tel empire que ce prince était presque nul dans son château. Intrigante et tracassière, elle avait l'art de cacher ses dangereux talents et ses mouvements pour l'agraudissement de sa maison sous les dehors d'une vie entièrement occupée de plaisirs , de fêtes et de littérature , attirant chez elle les poètes du temps, les beaux-esprits , et tout ce qu'il y avait de courtisan à la mode dans ce genre-là. Elle imaginait avec eux des fêtes d'un genre nouveau , des fêtes nocturnes , par exemple , qu'elle appelait ses grandes nuits , par opposition à celles du duc d'Orléans, qu'elle haïssait, et qui n'avaient pour but que la débauche , tandis que les fêtes nocturnes de madame du Maine

se passaient avec tout l'appareil de la représentation. Elle imagina une fois de personnifier les divinités nocturnes avec tous leurs attributs; mais ces farces, qui s'éloignaient delà belle nature, qui n'avaient rien que d'arbitraire et d'idéal, et qui ne pouvaient rendre rien de ce que la nature exécute , la rendirent ridicule aux yeux de toute la cour , et surtout du feu roi , qui avait le goût exquis sur toutes les matières de ce genre , sur les fêtes et sur les plaisirs. On ne put approuver qu'on eût imaginé à Sceaux des fantômes enveloppés de crêpes noirs , qui dansaient , chantaient et récitaient des vers analogues aux circonstances ou relatifs à la princesse. Ce mauvais goût ne dura pas; le jeu, la danse et les pièces de théâtre lui succédèrent.

Madame la duchesse du Maine imagina ensuite un nouveau genre d'amusement ; elle institua l'ordre des Abeilles et l'assujettit à des statuts. Les plus grands seigneurs de la cour ambitionnèrent d'être admis dans cet ordre , qui leur donnait le droit d'avoir des rapports immédiats avec madame du Maine ; les dames n'en furent pas exclues; et, tandis que ces espèces de folies de Sceaux avaient l'air d'être imaginées pour passer le temps, la princesse s'en servait adroitement pour parvenir à ses fins , qui étaient l'agrandissement de sa maison.

Les gens de talent qui venaient à Sceaux étaient l'abbé de Chaulieu, vieillard aveugle, sourd, octogénaire, et qui avait encore la coquetterie d'une femme et l'imagination d'un jeune homme de vingt-cinq ans; ses contrastes, qui amusaient la cour de Sceaux, le rendaient curieux et intéressant. Le marquis de Lassay, homme savant en anecdotes; La Grange-Chancel , qui avait été page , qui en avait conservé la facilité et le ton avec beaucoup d'esprit, et qui apprit à Sceaux les anecdotes vraies et fausses des Philippique s qu'il lut plusieurs fois à cette société et avec applaudissement ; l'abbé Genest, ecclésiastique toujours décent et connu par ses saillies brillantes ; le premier président, et le duc de Brancas, qui y portait son imagination vive

et légère, et qui avait l'art de plaire au duc d'Orléans et au duc du Maine , étaient reçus dans cette société.

Mais , autant la cour de Sceaux était bruyante et expressive dans ses plaisirs et ses goûts, autant le comte de Toulouse était modeste, réservé; aussi était-il aimé et respecté de tout le monde, même du régent, qui n'aimait pas les enfants légitimés de Louis XIV. Le comte de Toulouse vivait dans une espèce de recueillement perpétuel , sans liaison particulière comme sans haine, attentif seulement, par ses propos et ses actions, à plaire à tout le monde.

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