‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationale (volume 2)Chapitre 20 sur 79 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Le régent et madame de Berry, sa iille, à l'Opéra. — - Bals masqués qu'on y donne. — Passion de mademoiselle de Charolais pour Richelieu. — Rendez-vous que donnaient les princesses. — Fêtes nocturnes chez le comte de Gacé. — Son duel avec Richelieu, qui est conduit pour la seconde fois à la Bastille. — Mademoiselle de Charolais vient l'y voir.

La volupté régnait en souveraine dans tous les lieux où le régent et madame de Berry se trouvaient. L'Opéra était ouvert trois fois la semaine en été et quatre en hiver ; les comédiens français et italiens y représentaient les jours où il n'y avait pas d'opéra. Le régent avait une petite loge , un cabinet séparé, dans lequel il avait fait mettre un lit de repos , et il y allait plus souvent que dans sa grande loge, destinée à la représentation. Madame de Berry en avait une semblable vis-àvis , où elle allait avec Riom et avec d'autres favoris. Les autres princesses avaient des loges aussi , mais elles n'étaient ni si grandes ni si commodes , quoique placées sur le théâtre ; elles y menaient leurs amants et les amis de ces amants. Le Père Sébastien , religieux carme , membre honoraire de l'Académie des Sciences, et habile ingénieur , avait trouvé la manière d'enlever facilement le plancher du parterre , entre l'amphithéâtre et le théâtre, et faisait de toute la salle un grand salon parfaitement régulier ; on y donnait des bals masqués , et le plus grand nombre de dames , se découvrant sous prétexte d'être incommodées de la chaleur, ne songeaient qu'à se faire admirer et à jaser avec tous les masques. Le régent descendait dans cette salle avec quelqu'une de ses maîtresses , qu'il promenait toute la nuit dans le bal, s'amusant de toutes les femmes qui s'y trouvaient. Ces parties de débauches et les veilles étaient d'autant

plus dangereuses pour lui que le lendemain matin il était peu en état de vaquer aux affaires , et il risquait de perdre entièrement le peu de vue qu'il avait , à cause de ses débauches en plus d'un genre , qui le privèrent à la fin d'un œil , en 1716.

Les fêtes et les divertissements devinrent encore plus fréquents à l'arrivée du duc et de la duchesse de Lorraine , sœur du régent, qui étaient venus pour rendre hommage au roi à cause de leur duché de Bar. Son beau-frère les logea au Palais-Royal, ainsi que la maîtresse du duc , sans que la duchesse y trouvât à redire; au contraire, elle en avait fait sa meilleure amie, tandis que le mari était le favori du duc. Ainsi les cours étrangères se mettaient à l'unisson et venaient imiter en France celle du régent, dont les fêtes libres étaient un jeu perpétuel du cérémonial et de l'étiquette qui contrariaient les plaisirs et les divertissements. Peu à peu s'introduisit en France cette maxime que les femmes devaient fermer les yeux sur les égarements de leurs maris , obligés d'avoir les mêmes attentions pour leurs femmes ; et bientôt , parmi les grands seigneurs , on regarda, à la cour, comme une folie inconcevable de se conduire bourgeoisement. On disait qu'il fallait laisser cette vie commune aux restes de la cour de l'ancien temps. Ces principes passaient de la cour du régent dans le reste de la France ; les princes étant pervertis , la corruption se communiquait aisément.

Les princes du sang, à l'exemple du régent, jouissaient aussi de la liberté des temps, et le roi était à peine expiré que mademoiselle de Charolais , par exemple , se prit d'une telle passion pour le duc de Richelieu , que, malgré ses infidélités, elle ne cessa jamais d'aimer éperdument. Ceux qui l'entouraient furent si touchés de ses tourments qu'ils tâchaient de les tempérer en favorisant leurs entrevues secrètes, mais que, peu après, le duc divulgua. La princesse sa mère, furieuse de cos amours, maltraitait sa fille, ne pouvant souffrir qu'elle imitât une conduite dont elle lui donnait l'exemple ; mais le jeune seigneur allait faire l'amour pendant la nuit à l'hôtel ; Tappar-

tement de la jeune princesse étant au rez-de-chaussée sur le jardin, dont il avait une clef, il arrivait chez elle par la fenêtre, sans que personne s'en doutât.

Les gens à la fin tes devinèrent. Peu contents de ce qu'ils n'avaient plus besoin de leur ministère, ils ne cessaient de les épier et de les suivre de l'œil ; car le souverain bonheur de ceux qui environnent les princes et les grands est de les tenir dans leur dépendance de cette manière. Ils trahirent donc les deux amants pour les obliger de traiter avec eux. C'était un esclavage que le duc de Richelieu n'était point dans le dessein de faire endurer à sa princesse. 11 la connaissait capable de tout entreprendre pour conserver ses habitudes avec lui ; il forma donc une ligue avec les princesses qu'il savait avoir des amants et les mêmes besoins que lui. Il traita avec madame la princesse de Conti , sœur de son amante , à laquelle le marquis de La Fare était attaché , malgré la jalousie de son mari, et il associa encore à la faction amoureuse madame deBerry, alors aimée de Riom, qui était son ami.

Mademoiselle de Charolais , madame de Conti , sa sœur , madame de Berry donnaient des rendez-vous à La Fare, à Riom et au duc de Richelieu, tantôt chez l'une des princesses, tantôt chez l'autre , pour tenir des conseils sur les dangers de la ligue. Mademoiselle de Charolais faisait des vers sur les affaires du temps ; elle avait de l'esprit , de la hardiesse dans le caractère, et plus de sens que de libertinage dans l'esprit. Madame de Berry au contraire réunissait tout; ce qui rendait les entrevues extrêmement piquantes pour des jeunes gens de cet âge. Mais bientôt la ligue se dissipa ; car, quoique la mère ne pût ni empêcher que ses deux filles allassent se voir, ni que madame de Berry les reçût chez elle , on sut bientôt que les plaisirs les plus vifs qu'on prenait en commun étaient le motif des visites, qui avaient l'appareil extérieur de la bienséance ; on sut aussi que La Fare et Riom s'y trouvaient avec le duc de Richelieu. La mère redoutable déclara alors une guerre ouverte à sa fille.

que celui-ci ne put voir davantage, car elle était maltraitée ; et, comme on lui défendit avec hauteur de le revoir, il prit fantaisie un jour à son amante de s'échapper de sa loge , où elle était seule avec ses dames, pour voler dans la sienne. Cette imprudence fut aperçue de beaucoup de monde ; on la donna comme la nouvelle *du jour , on la répéta, elle devint l'objet de la conversation de toutes les sociétés, et la princesse fut obligée d'ôter à sa fille tout ce qu'elle lui avait accordé de liberté. Les mères des princesses du sang , moins puissantes que les autres mères, doivent, dès leurs plus tendres années, veiller sur les corrupteurs qui les environnent. La mère de la princesse avait à se reprocher une trop grande négligence ; car Duchayla, homme d'esprit , à fines réparties , avec une tête farcie d'anecdotes , avait le talent de l'amuser et de lui plaire. La mère ne pouvait à la fois s'occuper de sa fille et du comte Duchayla, et les obstacles qu'elle voulut , mais trop tard, opposer à ces amours, augmentèrent la passion de la jeune princesse.

La cour du régent, qui jouissait scandaleusement de tous les plaisirs, donnait le ton aux princes et à tous les rangs ; partout on voulait imiter les orgies de Saint-Cloud et du Palais-Royal.

On publia que des seigneurs distingués , se permettant des fêtes nocturnes chez le comte de Gacé , avaient commis des actions dignes des temps d'Héliogabale ; on nommait madame de Nesle, le prince de Soubise, le comte et la comtesse de Gacé. La méchanceté alla jusqu'à attaquer madame de Gacé d'une manière plus atroce que les autres dames. On accusa le duc de Richelieu d'avoir dévoilé ce qui se faisait dans ces obscures débauches ; on lui prêta des propos, qu'il n'avait pas tenus, sur le compte de madame de Gacé. Ce bruit irrita tellement le comte son" époux ( depuis comte de Matignon ) qu'il demanda une épigramme sanglante contre Richelieu à quelque auteur satirique de ce temps-là, qui lui fit une chanson. La première fois que Gacé le rencontra au bal de l'Opéra , il la chanta devant lui, et dit à l'oreille d'une femme avec laquelle Richelieu conversait : « Belle

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« princesse, n'écoutez pas un masque aussi perfide en amour; « il dévoilera tout. » Richelieu se leva en fureur ; l'autre le suivit, et ils s'arrêtèrent au milieu de la rue Saint-Thomas du Louvre, où le combat fut très-animé. Richelieu blessa Gacéaubras et en deux autres endroits , mais légèrement ; Gacé , supérieur en forces et en âge , allongea mieux le bras et lui passa l'épée à travers le corps, sans offenser les entrailles ; alors on les sépara. Gacé, à peine blessé, rentra au bal. Cette affaire se passa le 17 février 1716, en présence d'un grand concours de monde qui dans l'instant s'était rassemblé ; elle fit dans Paris un tel bruit que le parlement, qui avait alors des querelles interminables avec les Pairs , voulut en prendre connaissance. Voici en peu de mots l'objet de ces différends de la pairie avec le parlement.

Le feu roi eut à peine les yeux fermés que les présidents arrêtèrent de refuser le salut aux Pairs, et ordonnèrent que, si les Pairs persistaient à le demander et s'ils donnaient leur avis le chapeau sur la tête, les voix ne seraient pas comptées. Les Pairs , au contraire , voulaient absolument qu'on les saluât du bonnet , et que , dans les audiences des bas sièges , le rang et la suite des Pairs ne fussent pas interrompus par un conseiller, que la cour ferait toujours placer au fond du banc. Il y avait bien d'autres querelles aussi minutieuses et aussi ridicules ; mais tout ce qui tient aux étiquettes de rang est en France une affaire d'État , les formes monarchiques exigeant une expression apparente de la différence des rangs, qui, dans les républiques, sont confondus.

Le parlement et la pairie, qui ne font qu'un même corps , étaient donc divisés ; mais le régent , qui avait promis de les réunir sur l'article du sahit , ce qui était le grand obstacle , les laissa au contraire dans leur désunion et leur animosité. Il suivait en cela les pratiques du feu roi , qui voyait volontiers l'antipathie perpétuelle des seigneurs de la cour contre le reste du parlement. La réunion d'un corps de magistrature qui raisonne

et d'un corps militaire qui agit eût été redoutable à l'autorité que ce monarque avait consolidée , et le duc d'Orléans ne conserva que trop les principes de l'ancien ministère sur cet article délicat.

Le régent sut que le parlement allait procéder contre l'affaire de la rue Saint-Thomas du Louvre . Cette cour avait en effet rendu un arrêt, le 27 février, signifié à l'hôtel de Richelieu, portant que , dans quinze jours à dater de la signification le duc serait tenu de se remettre dans les prisons du palais , pour se justifier d'un combat avec le comte de Gacé. Richelieu présenta au roi une requête dans laquelle il remontrait que, revêtu de deux duchés, qu'il tenait en pairie de Sa Majesté, il ne po.uvait connaître d'autres juges naturels qu'elle et ses pairs ; il la suppliait donc de présider le jugement ou de nommer une commission pour le juger, récusant le parlementa cause du procès pendant entre cette cour et les Pairs, et demandant les formes usitées à la pairie.

Deux jours après, l'archevêque de Reims, les évêques de Laon et de Langres , Pairs ecclésiastiques , les ducs de Sully , de La Force, de Charost, de Chaulnes, d'Uzès , de Saint-Simon, de Luxembourg, de Tresmes et d'Antin, chargés de la procuration des Pairs, présentèrent une requête au roi contre la démarche du parlement, qu'ils qualifièrent d'usurpation. Ce n'est plus, disaient-ils au roi, aux honneurs extérieurs attachés à la pairie , à la décence d'un salut, à l'ordre des séances , ni au droit d'opiner que se bornent les entreprises du parlement; il attaque jusqu'à t essence de la pairie en voulant juger les Pairs.

Pour soutenir sa juridiction le parlement cita au roi huit exemples de ces jugements des Pairs, tous sans application à la cause présente; mais les Pairs répliquèrent par cinquantesix autres qui établissaient depuis six cents ans leur indépendance. Cependant , sans attendre la décision du roi , le parlement avait mis en exécution son arrêt du 27 février, pour

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^affaire, malheureusement trop publique, de la rue Saint-Thomas du Louvre. Une simple lettre de cachet arrêta toutes les formalités, et, le 5 mars 1716, Richelieu reçut Tordre, de même que Gacé, d'aller à la Bastille.

Le parlement ne discontinuant point ses poursuites, le régent lui abandonna, le 18 mai, cette cause, en vertu d'une déclaration du roi , laissant cependant les deux adversaires sous la sauve-garde du roi. Le parlement nomma Ferrant pour les interroger, et ils jurèrent tous les deux qu'ils ne s'étaient point battus en duel. Il ne se présenta pas de témoins, quoiqu'on publiât des monitoires, et, le 19 juin, les Pairs appelés par le roi, se trouvant assemblés en parlement, prononcèrent un plus ample informé sur cette affaire.

Les juges étaient bien assurés qu'ils s'étaient battus a outrance, mais les informations leur furent favorables. On avertit alors Richelieu qu'il serait fait une visite des corps , ce qui rendait l'affaire plus délicate. Pour prévenir les suites de ce nouveau genre de preuves, Richelieu imagina découvrir sa blessure d'un léger taffetas , et d'appeler un peintre expérimenté pour qu'il lui donnât un ton de couleur semblable à la peau naturelle et environnante; alors toutes sortes de preuves déposèrent qu'il ne s'était pas battu en duel.

Cependant deux mois s'étaient écoulés dans la Bastille sans qu'il vit sa princesse chérie ; une pluie d'or lui ouvrit les portes de sa prison , et la promesse des plus grandes récompenses , faite par deux princesses du sang, éblouissant les gardes et les guichetiers, il fut visité par l'amour. L'autorité a beau menacer de punir de mort quiconque trahit le secret des prisons d'État , on les ouvrit à des profanes , et l'amoureuse Charolais, moins surveillée parla vieille princesse sa mère, profitant de sa liberté pour exécuter un plan de corruption, pénétra jusqu'à Richelieu à la Bastille. Elle se faisait accompagner par madame la princesse de Conti, sa sœur, et, déguisées toutes deux en femmes du commun , elles arrivaient chez lui après la

brune. Elles multiplièrent ainsi leurs dangereuses visites , sans que la princesse, ni la cour du régent, ni le gouverneur de la Bastille en eussent le moindre avis ni soupçon. C'est peut-être aussi le premier exemple d'une pareille preuve d'amour dans une princesse du sang.

On peut croire ce qui en arriva; la blessure de Richelieu se rouvrit , quoiqu'elle fût souvent traitée par des mains douces qui en tempéraient la douleur. Mais la cour, que la police parvient à instruire de tout, eut quelques avis enfin de ces courses invincibles, et le gouverneur, qui eut l'ordre d'examiner quelles étaient ces femmes charitables qui lui apportaient de l'onguent, les ayant nommées au régent , toute communication fut dès lors interrompue; ce qui accéléra la guérison et referma les blessures. Les preuves du combat ne s'étant point manifestées , le parlement les déclara absous d'un prétendu duel ; et le 21 août 1716 Richelieu sortit de la Bastille, après avoir vu et embrassé Gacé , et avoir dîné avec lui chez le gouverneur.

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