‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationale (volume 2)Chapitre 21 sur 79 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Lutte du parlement contre la noblesse; Mémoires de part et d'autre. — Guerre ouverte entre les princes légitimes et les princes légitimés. — Autres différends entre la haute noblesse et les Pairs. — Le mot d'états généraux prononcé.

Le régent n'ayant point voulu terminer, comme il l'avait promis , les différends des Pairs avec le parlement, ces deux partis se livrèrent à des querelles scandaleuses. Les Pairs dirent que le parlement était du tiers-état ; le parlement répliqua que leur chef, chancelier de France , était l'égal du connétable et des maréchaux de France, et que les présidents à mortier allaient de niveau avec les ducs et Pairs, qui étaient au-dessous du chef delà magistrature; et, comme les Pairs s'étaient permis des plaisanteries sur la naissance des présidents , ceux-ci , pour mortifier les Pairs , adressèrent au régent le fameux Mémoire manuscrit où ils attaquèrent presque toutes les familles titrées de la cour, prétendant qu'elles descendaient de quelque source honteuse et que leur crédit ou la seule faveur des rois les avait élevés a leurs dignités.

On peut voir à la fin de ce volume , dans les pièces justificatives (lettre A\ le Mémoire du parlement contre les ducs et celui des ducs contre les parlements.

La magistrature reprochait à la pairie que les ducs de Crussol sortaient d'un apothicaire, ennobli en 1304, par un évêque ; les Béthune , d'un aventurier ; les Wignerot, d'un domestique, joueur de luth chez le cardinal de Fleury; les ducs de Saint-Simon, del'écuyerde madame de Schomberg, et le duc de La Rochefoucauld, d'un Jean le Vert, boucher ; que les Villeroy étaient issus d'une poissarde ; les Noailles , d'un valet du vicomte de Turenne; les ducs deMazarin, d'un apothicaire ; les d'Harcourt,

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d'un bâtard d'un évêque de Bayeux , et les d'Épernon , d'un autre bâtard d'un chanoine de Leytour; enfin, que le maréchal de Villars était l'arrière-petit-fils d'un homme greffier de Condrieux en 1486.

Toute la pairie s'assembla pour réfuter le Mémoire du parlement, qu'elle appela un libelle infâme. Les préjugés sur la naissance étaient si puissants que ces grands du royaume ne pouvaient caractériser autrement le Mémoire des magistrats, qui leur enlevait la considération attachée à l'ancienneté d'une noblesse qu'ils s'efforçaient tous de faire monter jusqu'aux siècles inconnus de la chevalerie. Tous les Pairs attaqués dans leurnaissance s'assemblèrent, nommèrent des commissaires , portèrent leurs vieux parchemins pour prouver la noblesse de leur origine, et répondirent au Mémoire du parlement. Ils auraient bien voulu que le ministère prît quelque part à ces querelles d'orgueil; mais le conseil de régence, composé de personnages qui avaient intérêt que le parlement s'occupât de ces bagatelles et ne touchât point aux affaires d'État, se garda bien de juger la dispute; il ne prononça qu'un sursis jusqu'à la majorité du roi. Les Pairs avaient élevé des questions de droit public qui réveillèrent la noblesse française ; ils avaient traité de l'élection des rois y au défaut des princes du sang, ajoutant que les grandes sanctions de l'État étaient de leur ressort exclusif, qu'ils étaient les chefs de la noblesse, qu'ils formaient un ordre séparé , et qu'ils avaient seuls le droit de représenter les anciens Pairs du royaume.

A cette querelle en succéda une seconde plus délicate , celle des princes légitimés contre les princes du sang. Quand la Régence eut mis les esprits dans une nouvelle situation , la liberté voulut qu'on réprimât tous les excès de la puissance. M. le Prince avait 'dans sa succession des biens sujets à contestation entre M. le Duc, d'une part, et la duchesse du Maine et ses sœurs , de l'autre; on parla d'une transaction entre parents , et le duc du Maine ayant pris la qualité de prince du sang dans

l'acte qu'il signa, M. le Duc ajouta à sa signature qu'il protestait contre cette prétention.

Depuis ce moment-là les princes légitimes et les princes légitimés se firent la guerre ouvertement dans toutes les occasions, et leurs débats furent d'autant plus animés que les femmes s'en mêlèrent. Madame du Maine, altière, orgueilleuse, et regardant la gloire de sa maison comme son ouvrage, employait tout ce qu'elle avait de moyens dans son esprit, sa fortune et son rang , pour maintenir l'état de sa maison. Elle se rappelait toujours que le régent avait dépouillé le duc du Maine , son époux , de la puissance que le feu roi lui avait laissée par son testament , et cherchait l'ocdasion de se venger du duc d'Orléans. Elle recevait ses ennemis à Sceaux ; elle se faisait réciter des vers satiriques et chanter des chansons contre ce prince. Elle critiquait les opérations de la régence et se liait avec la cour d'Espagne , mécontente du régent.

Les princes du sang, toujours plus animés contre les princes légitimés , présentèrent leur requête au roi contre ceux-ci , qui répondirent par une autre requête. M. le Duc, le comte de Charolais, le prince de Conti se liguèrent plus étroitement. Le régent, charmé de voir le duc du Maine recherché et inquiété, était néanmoins dans une grande perplexité, n'osant pas trop décider cette grande affaire , et craignant avec raison que , le roi majeur adoptant les principes de son prédécesseur, il ne se fit des ennemis irréconciliables. Il nomma des commissaires pour examiner cette grande contestation. La ville et le royaume, comme dans toutes les affaires majeures, se divisa en deux partis , qui nous inondèrent d'écrits pour et contre les princes légitimés , et dans le nombre desquels on distingua le Mémoire des princes , composé par le cardinal de Polignac , Malezieu et Davisard, avocat général du parlement de Toulouse , qui avait la confiance de madame du Maine.

Cette princesse , qui joignait la théorie à la pratique dans cette grande affaire , se faisait envoyer des milliers de volumes sur

l'histoire de France ; on fouillait dans nos vieilles chroniques pour déterrer quelque prérogative des bâtards des souverains. Les jésuites, qui, pour flatterie roi, madame de Maintenon et ses élèves chéries , avaient commandé l'histoire de France de leur Père Daniel, donnèrent à madame du Maine un répertoire, contenant trois mille quatre cents citations , tant véritables que fausses, ou fondées sur des monuments apocryphes, en faveur des enfants naturels des rois. Madame du Maine étudiait ces passages et les appliquait à tous propos à l'objet de la conversation, et toute la cour en était devenue si savante qu'on n'y parlait plus que des affaires des princes légitimés , enfants de Louis XIV, et des bâtards de Charibert, de Clotaire et des plus anciens rois de la monarchie française.

Les princes du sang , dans leurs écrits , établissaient que les rois n'étaient en France que les usufruitiers de leur couronne , qu'ils ne pouvaient en disposer qu'après l'extinction des princes du sang , et que le plus beau titre de la nation française était de ne pouvoir être gouvernée que par le sang légitime des princes qu'elle avait élevés sur le trône.

Les princes légitimés se fondaient sur ce que les princes n'avaient pas réclamé dans le temps ; ils disaient qu'ils ne pouvaient être jugés que par les chambres assemblées , et que le parlement, qui avait enregistré l'édit en leur faveur, ne pouvait plus accepter des requêtes contraires à l'acte du feu roi , qu'il avait enregistré.

Les princes du sang répliquèrent que l'autorité absolue du feu roi leur avait imposé silence , que le parlement lui-même n'avait pu qu'enregistrer sans aucunes représentations, qui lui étaient depuis longtemps interdites.

Ces premières discussions en entraînèrent de plus importantes; les princes légitimés prétendirent que, dans la première race, les bâtards avaient été rois.

Tous les enfants légitimés de Louis XIV faisaient alors une espèce de société et de faction contre les princes du sang, et,

quoique madame d'Orléans , femme du régent , fût attachée à la maison du premier prince du sang, sa qualité de fille légitimée du feu roi lui était plus précieuse que le titre d'épouse du régent et de mère du duc de Chartres. Elle ne se rangea jamais du parti de son mari dans les querelles que les princes du sang eurent, pendant sa régence, contre les princes légitimés; elle reçut même avec douleur la nouvelle que son époux avait été déclaré régent par la cour du parlement , et que le duc du Maine avait été dépouillé du pouvoir que le feu roi lui avait attribué par son testament. Ainsi la cour était divisée en deux grandes factions si animées qu'elles faisaient oublier les devoirs de la nature et du sang.

Les querelles des Pairs et des princes contre les enfants légitimés de Louis XIV enfantèrent bientôt d'autres querelles entre les Pairs. La haute noblesse se crut offensée de ce que les Pairs prétendaient faire un corps séparé et juger le reste de la noblesse ; elle tint même des assemblées où il fut dressé des requêtes , signées des seigneurs de Ghâtillon , Listenai , Conflans, Laval, Mailly, d'Estain, d'Hautefort, de Surville, Montmorency-Fosseuse , et de plusieurs autres. Le conseil d'État, le 14 mai 1717, défendit à la noblesse de signer de semblables requêtes. On touchait à des questions délicates, qui regardaient les fondements de l'existence de la noblesse dans le royaume de France.

Le conseil de régence, quelques jours après, nomma des commissaires pour examiner la forme de juger l'affaire des princes ; mais la noblesse , toujours plus animée du maintien de ses privilèges, qu'elle croyait attaqués parles édits du roi Louis XIV en faveur des princes légitimés, fit signifier au parlement un acte protestant de nullité de tout jugement sur l'affaire des princes , qui ne pouvait être discutée et jugée que par les états généraux , dont elle fit la demande. C'est alors que le conseil de régence fut véritablement alarmé. L'assemblée de la nation était ou l'épouvantail ou la ruine du ministère. Tous les con-

seils, celui de régence surtout, se soulevèrent, etChâtillon, Vieuxpont , Baufremont, Rieux , Polignac et Clermont furent renfermés, les uns à la Bastille et les autres au château de Vincennes. L'huissier à verge qui avait signifié les actes fut interdit pour six mois de ses fonctions, et les seigneurs audacieux qui avaient été assez téméraires pour prononcer le mot d'états généraux furent renfermés si étroitement que le cardinal de Polignac ne put obtenir de voir son frère. Le duc de Chartres, qui faisait alors ses études, ayant apporté un ouvrage qui traitait des droits de la nation dans le choix d'un régent , montra à son père qu'il ne l'était que par usurpation , le par* lement n'ayant aucun droit de l'adjuger et la naissance n'étant pas un droit assez incontestable. Ce jeune prince , sollicitant la délivrance des seigneurs emprisonnés , l'obtint de son père un mois après.

Enfin le jour fatal aux princes du sang arriva ; au mois de juillet 1717, le roi révoqua redit de Louis XIV en faveur des enfants légitimés , à qui il ôta la qualité de princes du sang ; il laissa au comte de Toulouse les honneurs dont il jouissait, mais il en dépouilla le duc du Maine , contre lequel la vengeance du régent se dirigea plus particulièrement , parce qu'il lui attribuait avec raison de l'avoir perdu , de concert avec madame de Maintenon, dans l'esprit de Louis XIV, de l'avoir privé de l'autorité absolue de la régence pour s'en attribuer le pouvoir, et, enfin, parce qu'il avait quelques intelligences trop secrètes avec l'Espagne pour qu'elles ne fussent point suspectes.

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