CHAPITRE IX
Le jansénisme à la cour du régent. — Mademoiselle d'Orléans, abbesse de Chelleô. — Sa vie d'artiste, de savante et de femme du monde, sous le voile. — Son entrevue , sous l'habit d'une converse, avec le cardinal de Bissy. — Les princesses filles du régent — Mœurs de la cour. — Rivalités entre ce prince et le duc de Richelieu. — Deux femmes se battent en duel pour lui.
Qui le croirait? le jansénisme, en horreur sous le feu roi , fut, par cette raison peut-être, favorisé sous la Régence, et faisait de tels progrès à Paris et en France qu'il s'introduisait même parmi les princes et les princesses du sang. Le duc de Chartres en étudiait la doctrine dans son éducation , et s'attachait si cordialement à la croyance des jansénistes que le reste de sa vie il en fît sa plus grande occupation , écrivant, dès l'âge tendre , des traités sur la grâce , et des in-folio de dissertations sur toutes les affaires de cette nature. Son père en était désolé, et ses maîtresses voulaient lui donner le ton de la cour. Dès l'âge de dix-huit ans, de jeunes débauchés furent appelés pour lui donner du sentiment; mais le prince, toujours timide, réservé et dévot, n'y toucha pas!
A peu près dans ce temps-là, mademoiselle d'Orléans, pleine de dépit contre son père et de jalousie contre sa sœur, mademoiselle de Valois , donna à l'Europe le spectacle de voir une princesse du sang , connue par son amour pour les plaisirs du grand monde , s'y soustraire tout à coup et se retirer dans un couvent, où elle devint janséniste outrée par les soins d'un directeur.
Elle porta cependant avec elle a l'abbaye de Chelles l'amour des beaux-arts et des plaisirs , qu'elle tenait de son père , et attirait des troupes de musiciens dans le couvent, pour des con-
certs. Elle faisait des courses dans les environs avec des équipages qu'elle avait à elle, accompagnée de plusieurs religieuses qu'elle s'était attachées, et spécialement de madame de Fretteville, qui avait obtenu son intimité. L'abbesse, madame de Villars, ne pouvant s'opposer à cette vie mondaine, demanda à se retirer et proposa de laisser l'abbaye à mademoiselle d'Orléans, quand elle serait professe ; le régent y consentit , et sa fille fut abbesse. Alors elle fit démolir une partie du monastère pour le rebâtir; les clôtures furent renversées, une compagnie brillante d'hommes et de femmes profita des brèches pour entendre sa musique et se trouver aux soupers délicats où l'abbesse venait au dessert.
Tout Paris s'amusait des nouvelles qui arrivaient chaque jour de l'abbaye de Chelles ; le régent , personnellement intéressé à faire cesser ces bruits , engagea sa fille à changer de conduite. Elle avait été jusqu'alors zélée moliniste, étant conduite par le Père Trévoux , jésuite , qui l'avait attachée à sa compagnie et à sa faction. A Chelles elle prit un confesseur bénédictin, nommé Le Doux, qui la fit janséniste , et la condamna à des méditations et à penser à la mort. Ses progrès dans la vie spirituelle furent tels qu'elle fracassa un matin, dans un accès de dévotion , tous ses instruments , et en fit un grand feu qu'elle alluma avec ses cahiers de musique. Elle ne donna plus de soupers et de collations qu'à de simples religieux, et médita sur la mort , comme le lui avait inspiré le bénédictin, au point qu'elle voulut un soir, à dix heures, en se levant de table , aller visiter sa place dans le tombeau qu'elle • avait fait creuser pour elle. Chaque religieuse , un flambeau à la main , se rendit avec elle dans l'église ; on fit l'ouverture du caveau; on descendit par une échelle; elle essaya de sa couche et parut contente de son futur séjour.
Devenue habile janséniste par les soins du bénédictin son directeur , elle voulut être savante dans les Écritures et en extraire les passages qui paraissaient favorables à ses sentiments.
Deux secrétaires choisissaient ces passages , et elle y ajoutait les réflexions. Elle écrivit aussi au cardinal de Noailles, adhérant à tout ce qu'il avait fait.
Quand cette conduite eut acquis grande publicité , le régent, qui avait alors des affaires avec la cour de Rome, qui nous refusait des bulles pour plusieurs évêques nommés , pria sa fille de ne pas montrer autant de zèle et lui envoya son ancien directeur , le Père Trévoux , pour la changer ; elle ne voulut ni le reconnaître , ni le recevoir, et lui fit défense de jamais reparaître devant elle ; ce qui engagea le duc d'Orléans à envoyer en exil le confesseur janséniste qui montait ainsi l'esprit de sa fille.
Les jésuites ne cessèrent alors de la tourmenter; on gagna madame de Fretteville, la plus intime de ses favorites, qui fit tout ce qu'elle put pour convertir l'abbesse ; mais, plus ferme dans son parti à mesure qu'elle rencontrait des oppositions, elle demanda son confesseur à son père, qui venait la voir à Ch elles tous les mardis, et tourmenta tellement madame de Fretteville, son ancienne favorite, qu'elle l'obligea à quitter le couvent. Furieuse contre les chefs de la faction jésuitique , qui avaient fait exiler son confesseur, elle s'en vengea un jour de cette manière.
Madame de Rohan , abbesse d'Hières , fréquentait madame de Chelles , qui allait la voir à son tour.
Un jour le cardinal de Bissy, chef du parti moliniste, allant voir madame de Rohan et lui demandant quelle était la conduite de sa maison relativement à la bulle, celle-ci lui répondit qu'elle n'avait qu'une sœur converse qui ne voulût pas obéir à la bulle. Bissy dit qu'on la fît venir , et madame de Rohan lui envoya madame d'Orléans, qui ne fut pas reconnue, ayant pris le costume de converse.
Bissy parla de soumission, et l'abbesse de Chelles lui parla d'appel et de réappel. Le cardinal , qui se mit en colère, menaça de la mettre en pénitence ; et la sœur , d'un ton très-assuré , lui fit l'histoire de sa vie, et lui dit qu'il ne jouait son rôle que par
ambition. Lafureur s'empara du cardinal, étonné, qui dità la sœur converse qu'elle ignorait ce qu'était un prince de l'Église ; mais la sœur , qui avait le talent de la parole, en dit tant qu'elle le déconcerta. Madame de Rohan, qui écoutait ces propos, éclata de rire, et Bissy, qui observa de plus près la figure de la sœur converse , reconnut madame d'Orléans. Alors, se levant de son fauteuil , il lui fit les excuses les plus humbles. La princesse lui tourna le dos et lui dit : Profitez de la leçon. Le cardinal, plein de dépit, ne voulut plus dîner avec madame de Rohan , qui l'avait invité , de concert avec madame de Chelles ; il sortit de l'abbaye en murmurant.
Ce que l'abbesse de Chelles fit de plus louable et de plus humain dans son couvent fut de se déclarer la protectrice de tout ce qui était persécuté par la faction jésuitique. L'abbaye de Chelles était l'hospice de tout ce qui fut exilé , quand le jésuitisme triompha, sous le cardinal de Fleury. Bissy, qui avait encore le cœur ulcéré de l'aventure de l'abbesse d'Hières, porta des plaintes contre la réception distinguée qu'elle faisait à ceux qu'il punissait. La princesse , toujours courageuse , répondit au roi qu'elle ne connaissait pas ceux que Sa Majesté exilait, qu elle ne savait pas que ceux qu'elle recevait eussent le malheur de lui déplaire, et que, si elle avait secouru quelques persécutés , elle ne pouvait s'en repentir , étant obligée à l'hospitalité, surtout envers les malheureux. Madame l'abbesse, forte de se voir reléguée dans un couvent , ne pouvait redouter de la faction des jésuites un plus sévère châtiment. Les jésuites le reconnurent aisément et se liguèrent avec sa mère , madame d'Orléans , qui lui représenta avec vivacité l'indécence de sa conduite si décidée. L'abbesse, encore plus constante , cessa delà voir, se brouilla avec elle, et il fallut, pour la réunion, que madame d'Orléans la recherchât ensuite la première.
Les jésuites , qu'elle outrageait , s'en vengaient en attaquant cette princesse de toutes manières. On fit courir le bruit qu'elle avait accepté la constitution, et tout Paris en fut persuadé. Elle
répondit par une espèce de manifeste dont nous conservons ici les principales expressions, parce qu'elles font connaître davantage et l'esprit du temps et le caractère de cette princesse.
« L'acceptation qu'on m'attribue , dit-elle , ne pourrait avoir h que l'une de ces trois causes : des vues de politique , ou Lien « un attachement au parti que j'aurais pris et quitté sans exa- « men , ou enfin la conviction qui m'obligerait à me rendre à « un nouveau parti.
« A tout cela je réponds : 1° que je n'ai pas eu besoin de « politique, tant que M. d'Orléans a vécu, pour obtenir ce que « je désirais ; elle ne m'est pas moins inutile aujourd'hui que « je ne me mêle de rien.
« 2° Si on se figure que je me sois déclarée sans connaissance « de cause , on se trompe , et ceux qui me croient changeante « me connaissent peu. Quand la bulle arriva, j'étais jeune; « je n'avais que quinze ans. Les cris qu'elle excita dans tout le « royaume me donnèrent de la curiosité ; elle me parut r'enver- « sertoutce qu'on m'avait appris. La persécution que les cons- « titutionnaires exercèrent me déplut ; je fus convaincue que la & violence et la vérité étaient incompatibles. Des prélats, d'illus- « très persécutés s'adressèrent ensuite à moi ; la pitié et la « justice me firent prendre leur parti, et depuis ce temps-là je « fus janséniste... Le reproche de jansénisme n'a jamais rien « exprimé dont on doive rougir , et je l'ai mérité bien plus « qu'on ne pense... Les six premières années de ma retraite ont « été employées à étudier les matières , et ce travail m'a con- « vaincue que l'Évangile, saint Paul, saint Augustin, saint Pros- « per, saint Fulgence, saint Thomas, sont condamnés par la « bulle. »
L'abbesse de Chellesne s'était pas occupée uniquement de l'étude des matières jansénistes et molinistes; elle travaillait dans son abbaye à toutes sortes de métiers qu'elle faisait apprendre par de petites ouvrières qu'elle se faisait venir de Paris, Elle
savait faire toutes sortes de modes et de coiffures, des machines au tour et des ouvrages superbes en broderie. Elle s'amusait à faire des fusées volantes et des feux d'artifice ; elle avait une paire de pistolets avec lesquels , en tirant , elle faisait peur à toute sa maison. Ses talents allaient jusqu'à faire des perruques.
Ayant hérité du caractère vif de son père , son esprit était sans cesse en action; elle avait comme lui l'ambition de tout savoir et de s'occuper des sciences les plus abstraites et les plus étrangères à son état. La physique la conduisit à la chimie ; les connaissances de la chimie la portèrent jusqu'à la science des simples, et elle s'appliqua à la pharmacie; enfin la science des remèdes la mena jusqu'à la chirurgie, qu'elle voulut apprendre par principes, les instruments à la main. On pouvait dire, à sa mort , qu'elle était musicienne , artiste , brodeuse , habile dans les modes , dans l'art des coiffures , dans celui des perruquiers et dans la menuiserie. Elle était physicienne, chimiste, apothicaire , chirurgienne, théologienne , janséniste, et savait à fond toutes les parties de cette hérésie subtile qui a occupé les esprits les plus profonds du dix-septième siècle et la moitié du siècle suivant. Elle a fait une profession de foi qui annonçait qu'elle connaissait toutes les astuces de l'école. Enfin elle tournait habilement. Comme, pour mettre son tour enjeu, elle imprimait à la bascule le mouvement avec le pied , toutes les humeurs du corps se portèrent une fois sur la cuisse droite avec tant d'abondance qu'on craignit la gangrène ; ce qui ne l'empêcha pas , quand elle fut guérie , de reprendre le même amusement.
Quant à mademoiselle de Valois , troisième fille du régent , elle avait le teint d'une blancheur de lis ; elle était bien faite de sa personne , et elle avait hérité , comme ses sœurs , du tempérament de son père , de son inclination pour les plaisirs , et elle était devenue éperdument amoureuse du duc do Richelieu. Accoutumée à le placer près d'elle au jeu , une conversa-
tiou galante s'était d'abord établie entre leurs pieds, et, depuis la première fois que ce jeu les amusa, elle eut pour le duc et il eut pour elle un véritable attachement, qui ne scandalisa presque jamais le public. Les courtisans apprirent leurs sentiments réciproques. Leurs pieds avaient de fort tendres entretiens, en dépit des jaloux, sous la table du jeu; mademoiselle de Charolais, première amante du duc, s'en aperçut ; alors elle gagna les devants et avança les siens, que le duc attaquait selon son usage, les prenant quelquefois pour ceux de l'autre princesse. Mademoiselle de Charolais , dévorée de jalousie, eut la patience de longtemps continuer ce jeu , pour reconnaître quelle était la force de sa passion, et sentir, à l'aide d'un tact aussi obtus , jusqu'à quel point ils en étaient venus sur cet article-là' avec mademoiselle de Valois. Elle se leva à la fin du jeu comme une furie, avec des yeux et incelants qui semblaient sortir de la tête, et, sous prétexte d'incommodité, elle alla enrager chez elle de colère et de dépit contre mademoiselle de Valois , laissant le duc bien confus sur son erreur, et avec peu de désir, ce soir-là, de renouer un véritable commerce avec mademoiselle de Valois, qui , plus furieuse que sa rivale , s'était aperçue de leurs jeux. Aucune ne témoigna de ressentiment contre le duc , qui les trompait toutes les deux ; mais elles se déclarèrent la guerre, se jurèrent une inimitié éternelle, et firent publier des vers affreux l'une contre l'autre.
Le régent , furieux de ces tracasseries qui allaient s'introduire dans sa cour, fit donner, quelques jours après, un singulier avis au duc de Richelieu : il était relatif à l'amitié que lui témoignait la princesse sa fille. Il logeait dans son hôtel Montconseil, charmant jeune homme de figure et de caractère, bien reçu dans toutes les compagnies et chez le régent , et le soir il portait au bal un domino semblable à celui de Richelieu , causant avec mademoiselle de Valois d'un objet chéri qu'ils aimaient tous les deux. Le régent, qui soupçonnait déjà les intrigues de sa fille, s'approcha de Montconseil, assis à côté d'elle, et, croyant
reconnaître Richelieu avec ce domino : Masque, lui dit-il, prenez garde à vous, si vous ne voulez aller une troisième fois à la Bastille. Montconseil, pour détromper le régent, ôta son masque et se fit connaître; et le prince, d'un ton de colère, lui ajouta : Dites donc à votre ami Richelieu ce que je viens de vous dire à son intention; et, lui tournant le dos, il disparut.
On sut bientôt dans Paris de quelle princesse il était aimé, quels obstacles empêchaient leurs amours et pour quels motifs ils étaient contrariés. Les princes et les princesses du sang donnaient cependant alors un exemple scandaleux à toute la France ; car la duchesse douairière vivait publiquement avec Law;la duchesse de Bourbon, méprisée de son mari, se consolait avec Duchaila; ia princesse deConti, fille du roi, demi-dévote, souvent agitée de scrupules et de remords, et tourmentant sans cesse la princesse sa fille à cause de ses amours, était recherchée de La Vallière,son neveu. La jeune princesse de Conti , malgré la jalousie de son mari, aimait La Fare et Clermont, le plus beau seigneur de sa maison et son gentilhomme. On a dit de qui était aimée la belle Charolais ; sa cadette était folle du duc de Melun. Madame de Berry vivait avec Riom et avec d'autres, et l'abbesse de Chelles avec des pensionnaires dans son couvent. Marton idolâtrait mademoiselle de La Roche-sur-Yon, et le cardinal de Polignac n'était point rejeté de madame du Maine, malgré la jalousie d'un mari qui voulait conserver à Sceaux le cérémonial extérieur de la cour de Louis XIV. Ainsi les princesses et les princes de ce temps-là se vengeaient publiquement d'avoir été mis à la gêne par le feu roi. C'était l'impétuosité de l'écolier qui, du collège où il est retenu et observé , entre dans le monde en secouant l'autorité du précepteur. Laissons les détails ; l 'indication suffit pour apprendre aux souverains et aux princes que les courtisans qui les environnent toujours en tremblant, et en leur prodiguant les expressions flatteuses, écrivent secrètement la vérité, la transmettent à leurs enfants,
à la postérité. Tel homme public croit que ses fautes sont ensevelies dans l'oubli ; elles semblent sortir comme du sein de la terre quand les temps historiques sont arrivés.
Quant au régent, il ne cachait ni ses amours, ni son caractère changeant, ni ses dissolutions; les orgies de Saint-Cloud et du Palais-Royal inventaient chaque jour quelque plaisir plus sensuel ou quelque obscénité nouvelle. Devenu régent, il s'était attaché de nouveau à la Desmarre , en exilant Baron , qu'elle préférait en secret à ce prince. Fatigué d'elle', il aima la Fillon passagèrement , et la laissa pour s'attacher à une comédienne nommée Emilie , vertueuse , pleine de sentiment et de réserve ; puis à la Souris , autre fille de théâtre , ainsi appelée à cause de sa taille svelte et fine. Quant aux femmes de qualité , le régent aima toutes celles qui voulurent le permettre. Madame de Parabère, fille de madame de La Vieuville, dame d'atours de madame de Berry, qui était encore aimée de Béringhen, que le régent exila; madame d'Averne et la fameuse religieuse sœur du cardinal de Tencin avaient des complaisances pour le duc d'Orléans. Se permettant lui-même tous les plaisirs, il contrariait l'attachement de la princesse sa fille avec le duc de Richelieu, et celui-ci pour s'en venger, résolut de lui enlever la Souris, avec laquelle le prince vivait publiquement.
Pour exécuter ce projet insensé' Richelieu mit dans sa confidence un célèbre acteur de l'Opéra, favori de la Souris , qu'on nommait Thévenard, et lui donna deux cents louis pour les frais d'une fête villageoise , dans une maison que l'acteur avait à Auteuil. Il y eut un grand concours de peuple qui venait pour le bal, pour le feu d'artifice, pour l'illumination , et la Souris devait en être la reine. Tout devait passer pour être fait pour elle et pour ses plaisirs. Richelieu arriva Taprès-dîné dans un de ces chars qu'on nommait alors des phaétons; deux hommes avertis prièrent la Souris de venir près d'un grand seigneur qui voulait lui parler. On la fit monter dans le char, et on alla à
toute bride à Paris, sans que le régent parût déconcerté ni fâché de l'insulte. Ce fut alors qu'Emilie lui succéda.
Autant la Souris était libertine, infidèle, volage, inconséquente et capricieuse , autant celle-ci fut sage et pleine de sentiment, et ce fut une des maîtresses qui vécurent le plus longtemps avec le régent, dont le caractère trop inconstant ne pouvait se fixer. La Souris, lors même qu'elle était aimée du régent, n'avait cessé de lui faire des infidélités. Peu attachée à sa propre fortune, elle n'avait pas même pensé à gagner du bien, donnant tout ce qu'elle avait à un jeune page du duc de Luxembourg, qui le donnait lui-même à une autre fille. Emilie, qui n'accepta du régent qu'un simple entretien, ne voulut point quitter son état, et s'attendant, comme les autres maîtresses auxquelles elle avait succédé, à perdre les bonnes grâces du prince, elle résolut de ne plus s'attacher à personne quand cet accident lui arriverait, et de renoncer absolument à tous les plaisirs et aux amants. Fimarçon avait aimé Emilie en premier lieu. Parti pour l'armée, le duc deMelun , ravi de sa modestie , se l'attacha, et c'est à lui que succéda le prince.
Voulant un jour lui faire un présent de boucles d'oreilles de quinze mille francs, Emilie, qui avait déjà reçu quelques bijoux, répondit modestement que ces diamants n'étaient pas faits pour elle et qu'ils étaient trop beaux. Elle les refusa, priant le prince de les retenir et de lui donner à la place dix mille livres en argent, pour acheter une maison à Pantin, où elle voulait se retirer quand elle n'aurait plus le bonheur d'être aimée de lui , ajoutant qu'après avoir joui des bontés d'un aussi grand prince jamais personne n'était digne de lui succéder. Le régent lui promit fidélité , l'embrassa tendrement, et envoya chez elle vingtcinq mille livres en billets de banque, au lieu de quinze.
Emilie, toujours plus retenue, en prit dix et rendit le reste, disant que S. A. R. s'était trompée ; mais le régent, l'assurant qu'il avait eu l'intention de lui donner la somme entière, la rendit , ordonna de la garder, et lui assura qu'il avait pour
elle une estime qu'il accordait à peu de personnes de son sexe.
L'abbé Dubois , à son retour d'Angleterre , ayant à communiquer au régent des dépêches importantes , relatives aux affaires étrangères et au roi Georges, sur lesquelles il fallait répondre sur-le-champ , entra à sept heures du matin dans la chambre du régent, qu'il trouva couché avec Emilie. Dubois voulait se retirer et attendre qu'elle se levât ; mais le régent arrêta l'abbé , lui demandant pourquoi il venait ce jour-là d'aussi bonne heure. Emilie est secrète, ajouta le régent; elle a un excellent esprit; elle nous donnera un bon conseil. Dubois obéit et travailla avec le régent , qui demanda à Emilie ce qu'elle pensait de ce qu'elle venait d'entendre. Emilie répondit si bien que le régent , adoptant son avis , s'écria : Ne t'avais-je pas dit, l'abbé, qu'Emilie nous donnerait de bons conseils? Exécute donc ce qu'elle vient de prononcer. Dubois , mécontent de voir les secrets confiés à une maîtresse , oubliait que ses propres principes et sa conduite étaient bien plus répréhensibles que ceux de la courtisane , vertueuse dans son état.
L'attachement du régent pour Emilie dura plus de six mois ; mais Fimarçon , arrivé de l'armée à la fin de 1719, demanda son Emilie , alla la voir, la maltraita, et lui dit brutalement que, si elle retournait chez le régent, il la tuerait. Emilie en fut si effrayée qu'elle alla volontiers , et par son ordre, dans un couvent à Charenton , où il allait la voir. Sa passion et sa jalousie étaient si énergiques qu'il faisait observer le couvent par des espions qui rôdaient à l'entour, pour que personne n'en approchât, et, pour savoir qui l'oserait , il fit menacer les tourières de les brûler, avec toute la maison , si elles laissaient parler quelque autre que lui à Emilie. Il dépensa alors pour elle ou pour les espions deux cent mille livres qu'il avait gagnées aux actions. Richelieu , lié avec Fimarçon, ne savait ce qu'il devait admirer le plus , ou de la bonté du régent , qui se laissait encore
enlever une maîtresse par Fimarçon , lui qui avait exilé Baron et d'autres jeunes gens amoureux de ses maîtresses. Le régent le fit arrêter cependant Tannée d'après , et il fut mis au fort l'Évéque. Il avait donné un coup de canne à un gentilhomme, à cause d'une autre fille à laquelle il parlait. Il était condamné à un an de prison ; mais, à force d'argent, le guichetier le laissait sortir tous les soirs pour souper avec ses amis. Il venait chez Richelieu et réjouissait la compagnie du récit détaillé de ses aventures.
Les seigneurs et les dames les plus connues modelaient leur conduite sur tous les exemples de la cour du régent. Richelieu faisait sa cour à un très- grand nombre à la fois, et il est souvent arrivé à Rafé , son laquais affidé , de lui donner en rentrant dix à douze lettres de rendez-vous pour le même soir. Le duc ne prenait pas la peine d'ouvrir tous ces billets d'amour, parce que la plupart, ceux surtout des princesses, étaient en chiffres et demandaient beaucoup de temps. Il ouvrait la lettre de la personne chez laquelle il voulait aller, et renfermait les autres dans des cassettes sans les ouvrir -, il en a laissé le soin aux historiens de son temps , qui ont eu la communication de ses papiers. Richelieu s'amusait beaucoup à tromper les femmes, h envoyer, comme par erreur, à celle qu'il ne voulait plus, le billet doux de sa rivale. Des querelles de femmes , difficiles à terminer, en étaient la suite ; car elles étaient toutes infiniment attachées au courtisan. Il avait pour principe constant, qui lui a toujours réussi, de donner à toutes un peu de jalousie, de les animer entre elles , et de leur donner des soupçons de ses infidélités. Après leurs brouilleries elles restaient ses amies, et l'étaient ensuite dans tous les temps.
C'est dans ces circonstances qu'un duel jusqu'alors inouï , entre deux femmes bien connues pour leur amour des plaisirs, occupa la capitale , et surtout la cour du régent. On publia que madame de Polignae et madame de Nesle* s'étaient battues en duel, et au pistolet , au bois de Boulogne , lieu de leur rendez-
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vous , pour savoir à laquelle Richelieu resterait , si toutes les deux n'étaient pas tuées. Il avait eu beau donner des congés à madame de Polignac , elle était éperdument amoureuse de sa coquetterie; ses infidélités ne la blessaient pas; elle n'était inquiète que de ses railleries sur son retour périodique vers le duc, qui la fuyait depuis 1715; car il Pavait aimée lorsqu'il n'avait que dix-neuf ans. Jalouse de toutes les dames qui lui avaient succédé en grand nombre , non à la file , mais à la fois et ensemble , elle s'en prit un jour à madame de Nesle, et l'appela au bois de Boulogne, lui déclarant qu'il fallait y venir avec un pistolet.
La marquise de Nesle , bien décidée à tuer sa rivale , comptait pour peu de chose de rester sur le carreau. A la première entrevue dans le lieu de leur rendez-vous , et après une révérence préalable , ces dames , vêtues en amazones , se lâchèrent chacune un coup de pistolet ; on vit tomber madame de Nesle, dont le sein fut sur-le-champ tout ensanglanté.
Madame de Polignac, fière de sa victoire, allant rejoindre son carrosse : Va , dit-elle à son adversaire, je t'apprend?^ à vivre et à vouloir aller sur les brisées d'une femme comme moi. Si je tenais la perfide, je lui mangerais le cœur après lui avoir brûlé la cervelle.,.. — Vous êtes vengée, répartit un des témoins de madame de Nesle , et il ne convient pas d'insulter au malheur de votre ennemie que vous avez blessée; sa valeur doit vous la faire estimer... — Taisez-vous , jeune étourdi, repartit-elle; il vous convient encore moins de me faire des leçons.
Des personnes curieuses , que ce spectacle nouveau avait appelées, Rapprochant de madame de Nesle renversée par terre, la trouvèrent le sein inondé de sang, crurent qu'elle avait reçu un coup de feu mortel et que c'en était fait d'elle ; mais , à l'examen , on s'aperçut que le sang coulait d'une égratignure du haut de l'épaule , la balle n'ayant qu'effleuré légèrement madame de Nesle. Revenue elle-même de sa terreur, elle rendit
grâce au Ciel, disant qu'elle triomphait de sa rivale. Ces paroles firent comprendre aux assistants , déconeertés d'un combat de cette espèce , qu'il s'agissait de quelque amant , et les engagèrent à demander à madame de Nesle si cet amant en valait la peine* Oui , oui , dit la blessée , et il est digne qu'on répande pour lui un sang encore plus beau. On arrêta son sang avec des orties écrasées entre deux pierres; on banda la blessure avec des compresses ; on la porta du champ de bataille dans son carrosse, et, comme on lui demandait quel était l'heureux mortel pour qui elle répandait son sang : C'est , dit-elle , le plus aimable seigneur de la cour ; je suis prête à verser pour lui mon sang jusqu'à la dernière goutte. Toutes les dames lui tendent des pièges ; mais j'espère que la preuve que je viens de lui donner de mon amour me l'acquerra sans partage. Je vous ai trop d'obligation, ajouta-t-elle , pour vous cacher son nom ; c'est le duc de Richelieu, oui , le duc de Richelieu , le fils aîné de Vénus et de Mars.
Le lendemain, un page du régent, témoin de l'aventure, alla en porter la nouvelle au prince, à son petit lever; mais déjà la cour en était instruite ; le comte de Saint-Pierre et Noce en plaisantaient, et l'on demanda au page de la raconter comme il la savait, en ayant été le spectateur. La compagnie, au lieu de plaindre la pauvre de Nesle, éclata de rire quand le page dit avoir visité et pansé lui-même la blessure, et ajouta les expressions de madame de Nesle, qui voulait verser, disaitelle , son sang pour Richelieu . Le régent , à ces paroles : Tu veux briller, répondit-il , mouton de Champagne. Le page lui répliqua qu'il lui rendait la vérité même, sans ajouter une
syllabe.
Ces anecdotes nous éloignent insensiblement de l'année 1718.
Reprenons le fil chronologique de l'histoire.