‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationale (volume 2)Chapitre 23 sur 79 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

L'homme au masque de fer. — Conjectures et particularités diverses. — Ce qu'en savait Richelieu.

Sous le feu roi, il fut un temps où dans tous les ordres de la société on se demandait quel était ce fameux personnage connu sous le nom de Masque de fer ; mais on vit cette curiosité se ralentir quand, Cinq-Mars l'ayant conduit à la Bastille, on affecta de dire qu'on avait l'ordre de tuer ce prisonnier s'il se faisait connaître. Cinq-Mars faisait entendre aussi que celui qui aurait le malheur de dévoiler qui il était subirait le même sort. Cette menace d'assassiner le prisonnier et les curieux du secret fit dès lors une telle impression qu'on ne parla qu'à demimot, tant que le feu roi vécut, de ce personnage mystérieux. L'auteur anonyme des Mémoires secrets de la cour de Perse, publiés chez l'étranger, quinze ans après la mort de Louis XIV, fut le premier qui osa parler du prisonnier et rapporter quelques anecdotes.

Depuis ce temps-là , la liberté se manifestant tous les jours avec plus de hardiesse en France , dans la société et dans les livres , et la mémoire de Louis XIV perdant de plus en plus son ancienne influence , on raisonna librement sur ce prisonnier ; cependant on demande encore , soixante-dix ans après la mort de Louis XIV : Quel était ce prisonnier au masque de fer?

C'était la question que le duc de Richelieu faisait en 1719 à la princesse adorable que le régent aimait , mais dont il était détesté, parce qu'elle aimait éperdument le duc et parce qu'elle ne devait avoir que du respect pour ce prince. Cependant, comme on était persuadé dans ce temps-là que le régent était instruit du nom , des aventures et des causes de l'emprisonnement du masque , Richelieu tenta , plus curieux et plus

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hardi que tout autre, d'arracher le secret du régent par le moyen de sa princesse. Elle était accoutumée à rebuter le duc d'Orléans et à lui témoigner une grande aversion ; mais, comme il fut toujours passionnément amoureux d'elle , et qu'à la moindre lueur de quelque espérance de bonheur il lui accordait ce qu'elle lui demandait , le duc intéressa la charmante princesse, déjà fort curieuse de son naturel, dans son projet, et il l'engagea à faire entendre au régent qu'il serait heureux et qu'il serait satisfait s'il voulait permettre la lecture des Mémoires du masque de fer, qu'il devait avoir, outre les autres conventions.

Le duc d'Orléans n'avait jamais dévoilé aucun secret d'État ; il était d'une circonspection inouïe sur cet article , car Dubois , son précepteur, l'avait accoutumé à le garder, et il n'est pas hors de propos de faire observer ici que les gouverneurs des princes qui se proposent de s'assujettir leurs élèves , fondant leurs espérances sur la nullité de leur caractère , sur leur penchant pour les plaisirs , sur leur défaut d'instruction et sur leur facilité , ont tous l'adresse de leur inspirer le goût du secret , le caractère silencieux dans un prince étant la base de l'édifice que les gouverneurs ambitieux ont dessein d'élever.

Le duc d'Orléans, dont la conduite avait toujours été libre avec les compagnons de ses plaisirs , avait été avec eux dans la plus grande réserve ; il était très-secret, et il n'était pas probable qu'il délivrât ce Mémoire, qui pouvait dévoiler la condition et l'origine du prisonnier masqué. On sut même dans la suite que le jeune roi Louis XV, avant sa majorité, désolait sans cesse le régent pour apprendre quelques circonstances relatives à ce malheureux , et que sa curiosité allait en augmentant , à mesure que le duc d'Orléans se tenait dans une plus grande réserve, et qu'il répondait au roi que le devoir de sa place lui prescrivait le plus profond silence jusqu'à la majorité. Aussi la démarche de la princesse auprès du régent paraissait-elle au moins inutile; mais l'amour, et un amour aussi pressant *

il.» • ...»...•

Pour la récompenser, le régent lui délivra donc l'écrit, qu'elle envoya le lendemain , enveloppé d'un billet chiffré , au duc de Richelieu. Les lois de l'histoire veulent qu'on le rapporte ici en entier, comme un monument essentiel de notre histoire , dont on garantit l'authenticité. La princesse écrivait en chiffres quand elle parlait le langage de la galanterie , et elle disait dans ce billet quel traité avait été conclu, de son côté, pour avoir le Mémoire , et du côté du régent pour arriver au but si désiré. L'histoire défend les détails ; mais, en empruntant le langage modeste des patriarches, on peut dire que, si Jacob, pour avoir en mariage celle des filles de Laban qu'il aimait le plus , fut obligé de l'acheter deux fois , le régent exigea de la princesse encore plus que le patriarche. Voici le billet chiffré; le Mémoire historique le suivra :

Le u o

sec

es c a

Relation^ la naissance et de l'éducation du prince infortuné soustrait par les cardinaux de Richelieu et Mazarin à la société , et renfermé par l'ordre de Louis XIV.

( Composée par le gouverneur de ce prince , au lit de la mort. )

« Le prince infortuné que j'ay eslevé et gardé jusques vers la « fin de mes jours nasquit le 5 septembre 1638, à 8 heures

« et demie du soir, pendant le souper du roy. Son frère, à pré- « sent régnant, estoit né le matin à midy, pendant le disner de « son père ; mais , autant la naissance du roi fut splendide et « brillante , autant celle de son frère fut triste et cachée avec « soin ; car le roy, adverti par la sage-femme que la reyne de- « voit faire un second enfant, avoit fait rester en sa chambre le « chancelier de France , la sage-femme , le premier aumos- « nier , le confesseur de la reyne , et moi , pour estre témoins « de ce qu'il en arriveroit et de ce qu'il vouloit faire s'il nais- « soit un second enfant.

« Déjà depuis longtemps le roy estoit adverti par prophéties « que sa femme feroit deux fils ; car il estoit venu depuis plu- « sieurs jours des pastres à Paris qui disoient en avoir eu ins- « piration divine , si bien qu'il se disoit dans Paris que, si la reyne « accouchoit de deux Dauphins , comme on l'avoit prédit , ce « seroit le comble du malheur de l'État. L'archevesque de Paris, « qui fit venir ces devins, les fit renfermer tous les deux à Saint- <c Lazare, parce que le peuple en estoit esmeu, ce qui donna beauce coup à penser au roy à cause des troubles qu'il avoit lieu de « craindre dans son Estât. Arriva ce qui avoit esté prédit par « les devins , soit que les constellations en eussent adverti par « les pastres, soit que la Providence voulust advertir Sa Majesté « des malheurs qui pouvoient advenir à la France, Le cardinal, à « qui le roy, par un messager, avoit fait sçavoir cette prophé- « tie , avoit respondu qu'il falloit s'en adviser , que la naissance « de deux Dauphins n'estoit pas une chose impossible, et que « dans ce cas il falloit soigneusement cacher le second , parce « qu'il pourroit à l'avenir vouloir estre roy, combattre son frère « pour soutenir une seconde ligue dans l'État et régner.

« Le roy estoit souffrant dans son incertitude , et la reyne , « qui poussa des cris, nous fit craindre un second accouchement. « JN ous envoyasmes quérir le roy , qui pensa tomber à la renverse. « Pressentant qu'il alloit estre père de deux Dauphins , il dit à « monseigneur i'évesque de Meaux, qu'il avoit prié de secourir

« la reyne : Ne quittez pas mon espouse jusqu'à ce qu'elle soit « délivrée ; fen ay une inquiétude mortelle. Incontinent après « il nous assembla, l'évesque de Meaux, le chancelier , le sieur « Honorât, la dame Peronette, sage-femme, et moi, et il nous « dit en présence de la reyne , afin qu'elle peust l'entendre , « que nous en respondrions sur notre teste si nous publions « la naissance d'un second Dauphin , et qu'il vouloit que sa « naissance fust un secret de l'Estat , pour prévenir les malci heurs qui pourroient arriver, la loy salique ne déclarant rien « sur l'héritage du royaume en cas de naissance de deux fils « aînés des roys.

« Ce qui avoit été prédit arriva, et la reine accoucha , pence dant le souper du roy, d'un Dauphin plus mignard et plus « beau que le premier, qui ne cessa de se plaindre et de crier « comme s'il eust déjà esprouvé du regret d'entrer dans la vie, « où il auroit ensuite tant de souffrances à endurer. Le chan- « celier dressa le procès-verbal de cette merveilleuse naissance, « unique dans notre histoire. Ensuite, Sa Majesté ne trouva pas « bien fait le premier procès-verbal, ce qui fit qu'elle le brusla « en notre présence , et ordonna de le refaire plusieurs fois , « jusqu'à ce que Sa Majesté le trouvast de son gré, quoique pust « remontrer M. l'aumosnier, qui prétendait que Sa Majesté ne « pouvoit cacher la naissance d'un prince. A quoy le roy respon- « dit qu'il y avoit. en cela une raison d'État.

ce Ensuite le roy nous dit de signer nostre serment ; le chance celier le signa d'abord, puis M. l'aumosnier, puis le confes- « seur delà reyne, et je signay après. Le serment fut signé aussi « par le chirurgien et par la sage-femme qui délivra la reyne , « et le roy attacha cette pièce au procès-verbal , qu'il emporta , « et dont je n'ai jamais ouï parler. Je me souviens que Sa Mac< jesté s'entretint avec monseigneur le chancelier sur la forée mule de ce serment, et qu'il parla longtems fort bas de monte seigneur le cardinal. Après quoi la sage-femme fut chargée « de l'enfant dernier né, et, comme on a toujours craint qu'elle

MLIOTHECA 1 J

« ne parlast trop sur sa naissance , elle m'a dit qu'on l'avoit « souvent menacée de la faire mourir si elle venoit à parler ; on « nous défendit même de jamais parler de cet enfant entre nous « qui estions les témoins de sa naissance.

« Pas un de nous n'a encore violé son serment; car Sa « Majesté ne craignoit rien tant, après elle, que la guerre civile « que ces deux enfants, nés ensemble, pouvoient susciter, et « le cardinal Fentretint toujours dans cette crainte, quand il « s'empara ensuite de la surintendance de l'éducation de cet « enfant. Le roi nous ordonna aussi de bien examiner ce malc heureux prince, qui avoit une verrue au-dessus du coude gau- « che, une tasche jeaunastreà son col, du côté droit, et une « plus petite verrue au gras de sa cuisse droite , parce que Sa « Majesté, en cas de décès du premier né , entendoit, et avec « raison , mettre en sa place l'enfant royal qu'il alloit nous don- « ner en garde. Pourquoi il requit notre seing du procès- verbal, « qu'il fit sceller d'un petit sceau royal , en notre présence , « et nous le signâmes selon l'ordre de Sa Majesté , et après « elle. Et pour ce qu'il en fut des bergers qui avoient prophé- « tisé sa naissance , jamais je n'ai pu en entendre parler ; mais « aussi je ne m'en suis enquis. Monsieur le cardinal , qui prit « soin de cet enfant mystérienx , aura pu les dépayser.

a Pour ce qui est de l'enfance du second prince , la dame « Peronnette en fit comme d'un enfant sien d'abord , mais « qui passa pour le fils bastard de quelque grand seigneur « du temps, parce qu'on reconnut , aux soins qu'elle en pre- « noit et aux dépenses qu'elle faisoit, que c'estoit un fils riche « et chéri, encore qu'il fust désavoué.

« Quand le prince fut un peu grand , monsieur le cardi- « nal Mazarin , qui fut chargé de son éducation , après mon- « seigneur le cardinal de Richelieu, me le fit bailler pour Tins-' « truire et l'eslever comme l'enfant d'un roy, mais en secret. La « dame Peronnette lui continua ses offices jusqu'à la mort , « avec attachement d'elle à lui et de lui à elle, encore davan-

DU DUC DE RICHELIEU. 10i

« tage. Le prince a été instruit en ma maison en Bourgogne, « avec tout le soin qui est deu à un fils de roi et frère de roi.

« J'ai eu de fréquentes conversations avec la reyne mère , « pendant les troubles de la France , et Sa Majesté me parut « craindre que, si jamais la naissance de cet enfant étoit connue « du vivant de son frère, le jeune roy, quelques méeontens • n'en prissent raison de se révolter , parce que plusieurs mé- « decins pensent que le dernier né de deux enfants jumeaux « est le premier conçu, et, par conséquent, qu'il est roi de droit, « tandis que ce sentiment n'est pas reconnu par d'autres de « cet état.

« Cette crainte néanmoins ne put jamais engager la reine à « détruire les preuves par écrit de sa naissance , parce qu'en « cas d'événement et de mort du jeune roy elle entendoit faire « reconnoistre son frère, quoiqu'elle eust un autre enfant. Elle « m'a souvent dit qu'elle conservoit avec soin ces preuves par « écrit dans sa cassette.

« J'ai donné au prince infortuné toute l'éducation que je « voudrois qu'onme donnât à moi-même, et les fils des princes « avoués n'en ont pas eu une meilleure ; tout ce que j'ai à me re- « procher, c'est d'avoir fait le malheur du prince, quoique sans c le vouloir ; car, comme il avoit, à 19 ans, une envie étrange de « savoir qui il estoit, et comme il voyoit en moi la résolution de « le lui taire , me montrant à lui plus ferme quand il m'acca- « bloit de prières, il résolut dès lors de cacher sa curiosité « et de me faire accroire qu'il pensoit qu'il étoit mon fils , né « d'amour illégitime. Je lui dis souvent là-dessus , quand il « m'appeloit son père , quand nous étions seuls , qu'il se trom- « poit ; mais je ne lui combattois plus ce sentiment, qu'il affec- « toit peut-estre pour me faire parler, le laissant accroire , « moi, qu'il estoit mon fils, sanscombattreenlui ce sentiment « et lui se reposant là-dessus, mais cherchant des moyens de « reconnoistre qui il estoit. Deux ans s'étoient écoulés , quand « une malheureuse imprudence de ma part , de quoi j'ai bien

« à me reprocher , lui fit connoistre qui il estoit. Il savoit que « le roi m'envoyoit , depuis peu de tems , des messagers , et « j'eus le malheur de laisser dans ma cassette des lettres de la « reyne et des cardinaux ; il lut une partie et devina l'autre, par « sa pénétration ordinaire , et il m'a avoué dans la suite qu'il « avoit enlevé la lettre la plus expressive et la plus marquante « sur sa naissance.

« Je me souviens qu'une habitude hargneuse et brutale suc- « céda à son amitié et à son respect pour moi , dans lequel je « l'avois eslevé ; mais je ne pus d'abord reconnoistre la source « de ce changement , car je ne me suis advisé jamais comment « il avoit fouillé dans ma cassette , et jamais il n'a voulu m'en « avouer les moyens, soit qu'il ayt esté aidé par quelques ou- « vriers qu'il n'a pas voulu faire connoistre, ou qu'il ait eu d'au- « très moyens.

« Il commit cependant un jour l'imprudence de me deman- « der les portraits du feu roy Louis XIII et du roy régnant ; « je lui respondis qu'on en avoit de si mauvais que j'attendois « qu'un ouvrier en eust fait de meilleurs pour les avoir chez « moi.

* Cette response, qui ne le satisfit pas, fut suivie de la demande « d'aller à Dijon. J'ai su dans la suite que c'estoit pour y aller « voir un portrait du roy et partir pour la cour, qui estoit à Saiut- « Jean-de-Luz , à cause du mariage avec l'infante , et pour s'y « mettre en parallèle avec son frère et voir s'il en avoit la « ressemblance. J'eus connoissance d'un projet de voyage de « sa part , et je ne le quittai plus.

« Le jeune prince estoit alors beau comme l'Amour , et « l'amour l'avoit aussi très-bien servi pour avoir un portrait « de son frère ; car, depuis quelques mois, une jeune gouver- « nante de la maison estoit de son goust, et il la caressa si bien « et la contenta de mesme que, malgré la défense à tous les « domestiques de ne rien lui donner que par ma permission, elle « lui donna un portrait du roy. Le malheureux prince serecon-

« nut ; et il le pouvoit bien, puisqu'un portrait pouvoit servir « à l'un et à l'autre , et cette vue le mit dans une telle fureur « qu'il vint à moy en me disant : Voilà mon frère , et voilà « qui je suis , en montrant une lettre du cardinal Mazarin , « qu'il m'avoit volée. La scène fut telle dans la maison.

« La crainte de voir le prince s'échapper et accourir au « mariage du roi me fit craindre un pareil événement ; je des- « peschai un messager au roy pour l'informer de l'ouverture « de ma cassette et du besoin de nouvelles instructions.

« Le roy fit envoyer ses ordres par le cardinal , qui furent « de nous renfermer tous les deux jusqu'à des ordres nouveaux, « et lui faire entendre que sa prétention estoit la cause de notre « malheur commun . J'ai souffert avec lui dans notre prison , « jusqu'au moment que je crois que l'arrest de partir de ce « monde est prononcé par mon juge d'en haut, et je ne puis « refuser à la tranquillité de mon âme ni à mon eslève une « espèce de déclaration qui lui indiqueroit les moyens de sortir « de Testât ignominieux où il est , si le roy venoit à mourir sans « enfans. Un serment forcé peut-il obliger au secret sur des « anecdotes incroyables qu'il est nécessaire de laisser à la « postérité? »

Voilà le Mémoire historique que délivra le régent à la princesse, et qui doit occasionner une foule de questions piquantes. On demandera en effet quel était ce gouverneur du prince. Était-il Bourguignon? ou simplement propriétaire d'un château ou d'une maison en Bourgogne? A quelle distance de Dijon était sa possession? C'était, sans contredit, un homme remarquable, puisqu'il était à la cour de Louis XIII, jouissant de l'intime confiance du roi, de la reine et du cardinal de Richelieu, par charge ou en qualité de favori. Le nobiliaire de Bourgogne pourrait-il nous dire quel personnage, dans cette province, disparut alors de la société, avec un jeune élève d'environ vingt ans , inconnu , et dont il avait soin dans sa maison ou château? Pourquoi ce Mémoire, qui paraît avoir près d'un siècle

de vétusté, est-il anonyme? A-t-il été dicté par le moribond sans pouvoir être signé de lui , et comment est-il sorti de la prison? Voilà les idées que ce Mémoire suggérera; il ne certifie pas que ce jeune prince fût le même prisonnier que celui qui est connu sous le nom de prisonnier au masque ; mais tous ces faits conviennent si bien à ce personnage mystérieux, dont nous avons quelques anecdotes, qu'il semble remplir la grande lacune de ses Mémoires et nous en faire connaître le commencement. On joindra ici les anecdotes authentiques que nous en avons depuis qu'il fut livré à Cinq-Mars , le complément ou la continuation de son histoire , sans parler des débats littéraires qu'il excita.

En effet, les Mémoires de la cour de Perse avaient été à peine publiés qu'une foule de gens de lettres se disputèrent sur le fond du secret. Voltaire , qui rapporta des faits et qui ne le dévoila pas , quoiqu'il fût plus instruit que personne ; Saint-Foix , le Père Griffet , La Rivière , Linguet , la Grange- Chancel, l'abbé Papon, Palteau, M. Delaborde, plusieurs auteurs dans divers journaux , et notamment dans le Journal de Paris, en ont publié diverses anecdotes; on rapportera celles qui paraissent les plus authentiques , en se contentant d'écrire en lettres italiques les expressions qui ont paru caractériser dans ce prisonnier un très-grand personnage et indiquer davantage ce qu'il était.

Le premier auteur qui ait parlé du personnage est l'anonyme des Mémoires secrets de la cour de Perse; il cite quelques faits certains et qu'on a toujours pris pour tels; mais il se trompe sur le fond du secret, croyant que le prisonnier masqué était le comte de Vermandois. « Ce prisonnier, dit-il, fut remis « au commandant des isles Sainte-Marguerite, qui avoit reçu « d'avance l'ordre de Louis XIV de ne le laisser voir à per- « sonne. Le commandant de l'isle Sainte-Marguerite traitoit « son prisonnier avec le plus profond respect ; il le servoit lui- « mesme et prenoit les plats à la porte de l'appartement,. de la

« main des cuisiniers, dont aucun n'a jamais vu le visage du « prisonnier. Ce prince s'avisa un jour de graver son nom « sur le dos d'une assiette avec la pointe d'un couteau ; un es- « clave entre les mains de qui elle tomba crut faire sa cour « en la portant au commandant et se flatta d'être récompensé ; « mais ce malheureux fut trompé : on s'en défit sur-le-champ, « afin d'ensevelir avec cet homme un secret de la plus grande « importance. Le masque de fer resta plusieurs années dans k le château de l'isle Sainte-Marguerite ; on ne l'en ôta que pour « le transférer à la Bastille , lorsque Louis XIV, en reconnois- « sance de la fidélité de ce commandant , lui en donna le gou- « vernement. Il étoit en effet de la prudence de faire suivre « au masque le sort de celui à qui on l'avoit confié , et c'eust « été agir contre toutes les règles que de se donner un nouveau « confident, qui auroit pu estre moins fidèle et moins exact. On « prenoit la précaution, à l'isle Sainte-Marguerite et à la Bastille, « de faire mettre un masque au prince , lorsque , pour cause « de maladie ou pour quelque autre sujet, on étoit obligé de « l'exposer à la vue de quelqu'un. Plusieurs personnes dignes « de foi ont affirmé avoir vu ce prisonnier masqué , et ont « rapporté qu'il tutoyoit le gouverneur, qui au contraire lui « rendoit des respects infinis. »

« Quelques mois après la mort du cardinal Mazarin (dit « Voltaire dans le Siècle de Louis XIV, qui est le second ou- « vrage où il ait été parlé du prisonnier), il arriva un événe- « ment qui n'a point d'exemple, et, ce qui est non moins « étrange, c'est que tous les historiens l'ont ignoré. On envoya « dans le plus grand secret , au château de l'île Sainte-Mar- « guérite , dans la mer de Provence , un prisonnier inconnu , « d'une taille au-dessus de la médiocre, jeune et de la figure la « plus belle et la plus noble. Ce prisonnier , dans la route , « portoit un masque dont la mentonnière avoit des ressorts « d'acier qui lui laissoient la liberté de manger avec le masque « sur le visage. On avoit ordre de le tuer s'il se découvroit. Il

« resta dans l'isle jusqu'à ce qu'un officier de confiance, nommé « Cinq-Mars , gouverneur de Pignerol , ayant été fait gouver- « neur de la Bastille, en 1690, l'alla prendre à l'île Sainte-Mar- « guérite et le conduisit à la Bastille, toujours masqué. Le « marquis de Louvois alla le voir à cette isle avant sa trans- « lation , et lui parla debout et avec une considération qui « tenoit du respect. Cet inconnu fut mené à la Bastille et « logé aussi bien qu'on peut l'être dans ce château. On ne lui « refusoit rien de tout ce qu'il demandoit. Son plus grand goût « étoit pour le linge d'une finesse extraordinaire et pour les « dentelles. Iljouoit de la guitare; on lui faisoit la plus grande « chère , et le gouverneur s'asseyoit rarement devant lui. « Un vieux médecin de la Bastille, qui avoit souvent traité cet « homme singulier dans ses maladies , a dit qu'il ri* avoit ja- « mais vu son visage, quoiqu'il eût souvent examiné sa langue « et le restant de son corps. 11 étoit admirablement bien fait> « disoit ce médecin; sa peau étoit un peu brune. 11 intéressoit « par les seuls sons de sa voix, ne se plaignant jamais de son « état et ne laissant point entrevoir ce qu'il pouvoit être. Un « fameux chirurgien , gendre du médecin dont je parle , et qui « a appartenu au maréchal de Richelieu (1), est témoin de ce « que j'avance, et M. de Bernaville, successeur de Cinq-Mars, « me l'a souvent confirmé. Cet inconnu mourut en 1704, et fut « enterré la nuit à la paroisse de Saint-Paul. Ce qui redouble « l'étonnement, c'est que, quand on l'envoya aux isles Sainte- « Marguerite, il ne disparut dans l'Europe aucun homme con- « sidérable.... M. de Chamillardfut le dernier ministre qui « stit cet étrange secret. Le second maréchal de La Feuillade, « son gendre, m'a dit qu'à la mort de son beau-père il le « conjura à genoux de lui apprendre ce que c' étoit que cet « inconnu , qu'on ne connut jamais que sous le nom de l'homme

(I) Ce qui est en lettres italiques a été ajouté dans les dernières éditions des œuvres de M. de Voltaire.

« au masque de fer ; Chamillard lui répondit que c' étoit le « secket de l'État , et qu'il uvoit fait serment de ne le « révéler jamais.

« Le gouverneur mettoit lui-même les plats sur la table du « masque , quand il étoit aux isles , et se retiroit après l'avoir a enfermé. Un jour le prisonnier écrivit son nom, avec un cou- « teau i sur une assiette d'argent , et jeta l'assiette par la fe- « nêtre . vers un bateau qui étoit au pied de la tour. Un « pêcheur, à qui le bateau appartenoit, ramassa l'assiette et la « porta au gouverneur. Celui-ci, étonné, demanda au pêcheur : « Avez-vous lu ce qui est écrit sur cette assiette , et quelqu'un « l'a-t-il vue entre vos mains ? — Je ne sais pas lire, répondit « le pêcheur; je viens de la trouver; personne ne Va vue. Ce « paysan fut retenu jusqu'à ce que le gouverneur fût bien in- « formé qu'il n'avoit jamais lu et que l'assiette n'avoit été vue « de personne. Allez, lui dit-il ; vous êtes bien heureux de ne « savoir pas lire. Parmi les témoins de ce fait , il y en a un , « digne de foi, qui vit encore (1). »

« L'auteur du Siècle de Louis XI V (dit encore M. de Vol- « taire dans des Mélanges ) est le premier qui ait parlé de « l'homme au masque de fer dans une histoire avérée. C'est « qu'il étoit très-instruit de cette anecdote , qui étonne le « siècle présent , qui étonnera la postérité , et qui n'est que « trop véritable. On l'avait trompé sur la date de la mort de « cet inconnu , si singulièrement infortuné ; il fut enterré à « Saint-Paul le 3 mars 1703, et non en 1704. »

« Il avoit été d'abord enfermé à Pignerol avant de l'être c< aux isles de Sainte-Marguerite, et ensuite à la Bastille, tou- « jours sous la garde de ce même homme , de ce Cinq-Mars « qui le vit mourir. Le Père Griffet, jésuite, a communiqué au

Cl) L'auteur cité ci-dessus (p. 105), dit que le pécheur, ou paysan, ou esclave , fut mis à mort. Est-ce le même fait avec des variantes ? ou bien le masque écrivit-il plusieurs l'ois son nom sur une assiette d'argent?

4 « public le journal de la Bastille , qui fait foi des dates. Il a eu « facilement ce journal , puisqu'il avoit l'emploi délicat de con- « fesser les prisonniers renfermés à la Bastille.

« L'homme au masque de fer est une énigme dont chacun « veut deviner le mot. Les uns on dit que c'étoit le duc de « Beaufort; mais le duc de Beaufort fut tué par les Turcs à la « défense de Candie, en 1669, et l'homme au masque de fer « étoità Pignerol en 1672. D'ailleurs , comment auroit-on ar- « rêté le duc de Beaufort au milieu de son armée, comment « l'auroit-on transféré en France sans que personne en sût « rien, et pourquoi l'eût-on mis en prison > et pourquoi ce « masque?

« Les autres ont rêvé le comte de Vermandois , fils naturel « deLouisXIV, mort publiquement de la petite vérole en 1683, « à l'armée, et enterré dans la petite ville d'Aire, non dans « Arras ; en quoi le Père Griffet s'est trompé , et en quoi il n'y « a pas grand mal.»

« On a ensuite imaginé que le duc de Montmouth, à qui le « roi Jacques lit couper la tête publiquement dans Londres « en 1675, étoit l'homme au masque de fer. Ilauroit fallu qu'il « eût ressuscité, qu'ensuite il eût changé l'ordre des tems, et « qu'il eût mis l'année 1662 à la place de 1685 ; que le roi « Jacques , qui ne pardonna jamais à personne, et qui par-là « mérita tous ses malheurs, eût pardonné au duc de Mont- « mouth , et eût fait mourir à sa place un homme qui lui « ressembloit parfaitement. 11 auroit fallu trouver ce Sosie , « qui auroit eu la bonté de se faire couper le cou en public « pour sauver le duc de Montmouth. Il auroit fallu que toute « l'Angleterre s'y fût méprise, qu'ensuite le roi Jacques eût « prié instamment Louis XIV de vouloir bien lui servir de « sergent et de geôlier. Ensuite Louis XIV , ayant fait ce petit a plaisir au roi Jacques, n'auroit pas manqué d'avoir les mêmes « égards pour le roi Guillaume et pour la reine Anne , avec « lesquels il fut en guerre, et il auroit soigneusement conservé

« auprès de cé§ deux monarques, sa dignité de geôlier, donf le « roi Jacques l'avait honoré.

« Toutes ces illusions étant dissipées , il reste à savoir qui « étoit ce prisonnier toujours masqué, à quel âge il mourut, « et sous quel nom il fut enterré. // est clair que, si on ne le « laissoit passer dans la cour de la Bastille , si on ne lui « permettent de parler à son médecin que couvert d'un « masque, c } étoit de peur qu'on ne reconnût dans ses traits « quelque ressemblance trop frappante ; il pouvoit mon- « trer sa langue, et jamais son visage. Pour son âge , il dit lui- « même à l'apothicaire de la Bastille , peu de jours avant sa « mort, qu'il croyoit avoir soixante ans; et le sieur Mar-

• soban , chirurgien du maréchal de Richelieu , et ensuite «s du duc d'Orléans, régent, gendre de cet apothicaire, me « l'a redit plus d'une fois. Enfin, pourquoi lui donner un

« nom italien, on le nomma toujours Marchiali Celui

« qui écrit cet article en sait peut-être plus que le Père Griffet; « il n'en dira pas davantage. »

La Grange- Chancel est le troisième historien qui ait parlé du prisonnier. Renfermé dans les îles Sainte -Marguerite quelque temps après la translation du Masque à la Bastille, il a pu s'instruire de quelques faits.

« Le séjour que j'ai fait, dit ia Grange-Chance! , aux « isles Sainte-Marguerite, où la détention du Masque de fer n'é- « toit plus un secret d'État dans le tems que j'y arrivai, m'en

• a appris des particularités qu'un historien plus exact que « M. de Voltaire dans ses recherches auroit pu savoir comme « moi, s'il s'étoit donné la peine de s'instruire. Cet événement « extraordinaire, qu'il place en 1661, quelques mois après la « mort du cardinal Mazarin, n'est arrivé qu'en 1669, huit « ans après la mort de cette Éminence. M. de La Mothe-Guérin,

• qui comrnandoit dans ces isles du tems que j'y étois détenu , « m'assura que ce prisonnier étoit le duc de Beaufort, qu'on « disoit avoir été tué au siège de Gaudie , et dont on ne put

« trouver le corps , suivant toutes les relations de ce tems-là. « Il me dit aussi que le sieur de Cinq-Mars , qui obtint le « gouvernement de ces isles après celui de Pignerol , avoit de « grands égards pour ce prisonnier ; qu'il le servoit toujours « lui-même en vaisselle d'argent, et lui fournissoit souvent des « habits aussi chers qu'il paraissoit le désirer ; que , dans les « maladies où il avoit besoin de médecins ou de chirurgiens, il « étoit obligé , sur peine de la vie , de ne paroître en leur pré- « sence qu'avec son masque de fer, et que, lorsqu'il étoit seul, « il pouvoit s'amuser à s'arracher le poil de la barbe avec « des pincettes d'acier très-luisant et très-joli. J'en vis une de « celles qui lui servoient à cet usage entre les mains du sieur « de Beaumanoir, neveu de Cinq-Mars et lieutenant d'une « compagnie franche , préposé pour la garde des prisonniers. « Plusieurs personnes m'ont raconté que lorsque Cinq-Mars « alla prendre possession de la Bastille , où il conduisit son « prisonnier, on entendit ce dernier, qui portait son masque « de fer , dire à son conducteur : Est-ce que le roi en « veut a. ma vie? — Non , MON PRINCE, répondit Cinq- « Mars, votre vie est en sûreté ; vous n'avez qu'à vous laisser « conduire.

« J'ai su, de plus, d'un homme nommé Dubuisson, caissier « du fameux Samuel Bernard, qui, après avoir été quelques « années à la Bastille, fut conduit aux isles Sainte -Marguerite, « qu'il étoit dans une chambre y avec quelques autres prison- « niers, précisément au-dessus de celle qui étoit occupée par cet « inconnu ; que, par le tuyau de la cheminée, ils pouvoient s'en- « tretenir et se communiquer leurs pensées ; mais que, ceux-ci

* lui ayant demandé pourquoi il s'obstinoit à leur taire son nom « et ses aventures, il leur avoit répondu que cet aveu lui cou- « teroit la vie , aussi bien qu'à ceux auxquels il auroit « révélé son secret...

« Quoi qu'il en soit , aujourd'hui que le nom et la qualité de

* cette victime de la politique ne sont plus des secrets où

« l'État soit intéressé, j'ai cru qu'en instruisant le public de ce « qui est venu à ma connoissance je devois arrêter le cours « des idées que chacun s'est forgées, à sa fantaisie , sur la foi « d'un auteur qui s'est fait une grande réputation par le mer- « veilleux, joint à l'air de vérité qu'on admire dans la plupart « de ses écrits, même dans la vie de Charles XII. »

L'abbé Papon, dans son Voyage en Provence, parle ainsi du Masque de fer :

« C'est à l'isle Sainte-Marguerite que fut transféré , vers la « fin du dernier siècle, le fameux prisonnier au masque de fer , « dont on ne saura jamais peut-être le nom; il n'y avoit que « peu de personnes attachées à son service , qui eussent la li- « berté de lui parler. Un jour que M. de Cinq-Mars s'entre - « tenoit avec lui , en se tenant hors de la chambre, dans une « espèce de corridor ; pour voir de loin ceux qui viendroient , « le fils d'un de ses amis arrive , et s'avance vers l'endroit « où il entend du bruit; le gouverneur, qui l'aperçoit, ferme « aussitôt la porte de la chambre , court précipitamment au- « devant du jeune homme, et, d'un air troublé, il lui demande « s'il a entendu quelque chose. Dès qu'il fut assuré du conte traire, il le fit repartir le jour même, et il écrivit à son ami « que peu s'en étoit fallu que cette aventure n'eût coûté cher « à son fils, et qu'il le lui renvoyoit de peur de quelqu'autre « imprudence.

« J'eus la curiosité, le 2 février 1778, d'entrer dans la « chambre de cet infortuné prisonnier ; elle n'est éclairée que « par une fenêtre, du côté du nord, percée dans un mur tort « épais, et fermée par trois grilles de fer , placées à une dis- « tance égale. Cette fenêtre donne sur la mer. Je trouvai dans « la citadelle un officier de la compagnie franche, âgé de « soixante-dix-neuf ans; il me dit que son père, qui servoit « dans la même compagnie , lui avoit plusieurs fois raconté « qu'un frater aperçut un jour , sous la fenêtre du prisonnier, « quelque chose de blanc qui flottait sur l'eau ; il l'alla prendre

« et l'apporta à M, de Cinq-Mars ; c'étoit une chemise très* « fine , pliée avec assez de négligence , et sur laquelle le pri- « sonnier avoit écrit d'un bout à l'autre.

« M. de Cinq-Mars, après l'avoir dépliée et avoir lu quel- « ques lignes, demanda au f rater , d'un air fort embarrassé , « s'il n'avoit pas eu la curiosité de lire le contenu. Celui-ci lui « protesta plusieurs fois qu'il n'avoit rien lu; mais, deux jours « après, il fut trouvé mort dans son lit. C'est un fait que l'of- « licier a entendu raconter tant de fois , à son père et à l'au- « mônier du fort de ce temps-là , qu'il le regarde comme in- « contestable. Le suivant me paroît également certain , d'après « tous les témoignages que j'ai recueillis sur les lieux et dans « le monastère de Lerins , où la tradition s'en est conservée.

« On cherchoit une personne du sexe pour servir le prison- « nier; une femme du village de Mongin vint s'offrir, dans « la persuasion que ce seroit un moyen de faire la fortune de « ses enfants ; mais, quand on lui dit qu'il falloit renoncer à les « voir , et même à conserver aucune liaison avec le reste des « hommes , elle refusa de s'enfermer avec un prisonnier dont « la connoissance coûtoit si cher. Je dois dire encore qu'on « avoit mis aux deux extrémités du fort , du côté de la mer, « deux sentinelles qui avoient ordre de tirer sur les bateaux « qui s'approcheroient à une certaine distance.

« La personne qui servoit le prisonnier mourut à l'isle Sainte- « Marguerite. Le frère de l'officier dont je viens de parler, « qui étoit, pour certaines choses, l'homme de confiance de « M. de Cinq-Mars , a souvent dit à son fils qu'il avoit été « prendre le mort, à l'heure de minuit, dans la prison, et qu'il « l'avoit porté sur ses épaules dans le lieu de sa sépulture; il « croyoit que c'étoit le prisonnier lui-même qui étoit mort; « mais c'étoit , comme je viens de le dire , la personne qui le « servoit, et ce fut alors qu'on chercha une femme pour le « remplacer. » 1

On savait, en 1698 , que Cinq-Mars, conduisant le prisonnier

à la Bastille, s'arrêta avec lui dans sa terre de Palteau. Fréron, en conséquence, pour contredire Voltaire , qui avait tant écrit sur le prisonnier, demanda des anecdotes au seigneur de Palteau, qui répondit la lettre suivante , insérée dans Y Année littéraire du mois de juin 1768.

« Comme il paroît par la lettre de M. de Saint-Foi, dont « vous venez de donner un extrait , que l'homme au masque « de fer exerce toujours l'imagination de nos écrivains, je vais « vous faire part de ce que je sais de ce prisonnier. Il n'étoit « connu aux isles Sainte-Marguerite et à la Bastille que sous « le nom de la Tour. Le gouverneur et les autres officiers « avoient des égards pour lui ; il obtenoit tout ce qu'ils pou- « voient accorder à un prisonnier. Il se promenoit souvent , « ayant toujours un masque sur le visage. Ce n'est que de- « puis que le Siècle de Louis XIV de M. de Voltaire a paru « que j'ai ouï dire que ce masque étoit de fer, et à ressorts. « Peut-être a-t-on oublié de me parler de cette circonstance; « mais il navoit ce masque que lorsqu'il sortoit pour prendre « l'air ou qu'il étoit obligé de paroître devant quelqu' étranger.

« Le sieur de Blainvilliers, officier d'infanterie qui avoit accès « chez M. de Cinq-Mars, gouverneur des isles Sainte-Mar- « guérite , et depuis de la Bastille , m'a dit plusieurs fois que, « le sort de la Tour ayant beaucoup excité sa curiosité, pour « la satisfaire il avait pris l'habit et les armes d'un soldat qui « devoit être en sentinelle dans une galerie sous les fenêtres « de la chambre qu'occupoit ce prisonnier aux isles Sainte- « Marguerite ; que de là il l'avoit très-bien vu , qu'il n'avoit « point son masque ; qu'il étoit blanc de visage i grand et bien « fait de corps , ayant la jambe un peu trop fournie par le bas , « et les cheveux blancs, quoiqu'il ne fût que dans la force de « l'âge. 11 avoit passé cette nuit-là presqu'entière à se prome- -* ner dans sa chambre. Blainvilliers ajoutoit qu'il étoit tou- « jours vêtu de brun; qu'on lui donnoit du beau linge et des « livres ; que le gouverneur et les officiers restoient devant lui

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