‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationale (volume 2)Chapitre 24 sur 79 · H 4 MÉMOIRES · texte numérisé non relu

H 4 MÉMOIRES

« debout, et découverts, jusqu'à ce qu'il les fît couvrir et as- « seoir; qu'ils alloient souvent lui tenir compagnie et manger « avec lui.

« En 1698, M. de Cinq-Mars passa du gouvernement des « isles Sainte-Marguerite à celui de la Bastille. En venant en « prendre possession , il séjourna avec son prisonnier à sa terre « de Palteau. L'homme au masque arriva dans une litière que « précédoit celle de M. de Cinq-Mars ; ils étoient accompagnés « de plusieurs gens à cheval. Les paysans allèrent au-devant « de leur seigneur. M. de Cinq-Mars mangea avec son prison- « nier, qui avoit le dos opposé aux croisées de la salle à man- « ger, qui donnoient sur la cour. Les paysans, que j'ai inter- « rogés , ne purent voir s'il mangeoit avec son masque ; mais « ils observèrent très-bien que M. de Cinq-Mars , qui étoit à « table vis-à-vis de lui , avoit deux pistolets à côté de son as- « siette. Ils n'avoient, pour être servis, qu'un seul valet de « chambre , qui alloit chercher les plats qu'on lui apportoit « dans l'antichambre , fermant soigneusement sur lui la porte « de la salle à manger. Lorsque le prisonnier traversoit la « cour y il avoit toujours son masque noir sur le visage. Les « paysans remarquèrent qu'on lui voyoit les dents et les lèvres , « qu'il étoit grand et avoit les cheveux blancs. M. de Cinq-Mars « coucha dans un lit qu'on lui avoit dressé auprès de celui de « l'homme au masque. M. de Blainvilliers m'a dit que lors de « sa mort, arrivée en 1704, on l'enterra secrètement à Saintce Paul, et que Von mit dans le cercueil des drogues pour con- « sumer le corps. Je n'ai point ouï dire qu'il eût aucun accent « étranger. »

Arrivé à la Bastille, du.Tonca, lieutenant du roi, enregistra en ces termes l'arrivée du masque dans le livre de cette prison, et c'est le Père Griffet , jésuite, qui , le premier, a publié ces deux lambeaux curieux, tirés des archives d'un château d'où jamais aucun papier ne sortait; mais il était confesseur de la Bastille, et les jésuites et le gouverneur avaient

bien, sans doute, leur raison en publiant ces anecdotes.

« Jeudi 8 septembre 1698, dit du Jonca, à trois heures « après midi, M. de Cinq-Mars, gouverneur de la Bastille, est « arrivé pour sa première entrée , venant des îles Sainte-Mar- « guérite et Saint-Honorat , ayant mené avec lui dans sa litière « un ancien prisonnier qu'il avoit à Pignerol , dont le nom ne « se dit pas, lequel on a fait tenir TOUJOURS MASQUÉ, « et qui fut d'abord mis dans ïa tour de la Basinière , en at- « tendant là nuit, et que je conduisis moi-même sur les « neuf heures du soir, dans la troisième chambre de la tour a de la Bertaudière , laquelle chambre j'avais eu soin de faire « meubler de toutes choses avant son arrivée, en ayant reçu « l'ordre de M. de Cinq-Mars... En le conduisant dans ladite « chambre, j'étois accompagné, ajoute M. du Jonca, du sieur « Rosarges , que M. de Cinq-Mars avoit amené avec lui , le- « quel étoit chargé de servir et de soigner ledit prisonnier, qui « étoit nourri par le gouverneur. »

Les dernières anecdotes qu'on a puisées sur le masque de fer ont été publiées par M. Linguet, qui, longtemps détenu à la Bastille, obtint quelques renseignements des plus anciens officiers ou serviteurs du château; il donna ses notes à M. de La Borde , qui les a publiées en ces termes dans un petit ouvrage sur ce masque :

« 1° Le prisonnier portoit un masque de velours , et non de « fer, au moins pendant le tems qu'il passa à la Bastille.

« 2° Le gouverneur lui-même le servoit et enlevoit son « linge.

« 3° Quand il alloit à la messe , il avoit les défenses les « plus expresses de parler et de montrer sa figure; l'ordre « étoit donné aux invalides de tirer sur lui s'il se faisoit con- « noître ; leurs fusils étoient chargés à balle ; aussi avoit-il le « plus grand soin de se cacher et de se taire.

« 4° Quand il fut mort, on brûla tous les meubles dont « il s'étoit servi; on dépava sa chambre; on ôta les plafonds;

« on visita tous les coins, recoins, tous les endroits qui pou- « voient cacher un papier , un linge ; en un mot , on vouloit « découvrir s'il n'y aurait pas laissé quelque signe de ce « qu'il étoit. M. Linguet m'a assuré qu'à la Bastille il y avoit « encore des hommes qui tenoient ces faits de leurs pères , « anciens serviteurs de la maison, lesquels y avoient vu « l'homme au masque de fer. »

Ce malheureux prisonnier, après un long martyr, mourut enfin en 1703 , à la Bastille , après y avoir resté cinq ans et deux mois ; et le même qui avait enregistré son arrivée constata sa mort , dans le livre des prisonniers , en ces termes :

« Du lundi 19 novembre 1703, Le prisonnier inconnu , lou- « jours masqué d'un masque de velours noir, que M. de Cinq- « Mars avoit mené avec lui, venant de l'isle Sainte-Marguerite, « qu'il gardoit depuis longtemps , s'étant trouvé hier un peu « plus mal, en sortant de la messe, il est mort aujourd'hui , « sur les dix heures du soir, sans avoir eu une grande mala- « die ; il ne se peut pas moins. M. Guitaut, notre aumônier, le « confessa hier. Surpris de la mort , il n'a pu recevoir ses sa- <( crements, et notre aumônier l'a exhorté un moment avant que « de mourir. Il fut enterré le mardi 20 novembre , à quatre <« heures après midi , dans le cimetière de Saint-Paul , notre « paroisse; son enterrement coûta quarante livres. »

On cacha cependant son nom et son âge aux prêtres de la paroisse, et les registres de ce jour annoncent son inhumation en^es termes, extraits des registres:

« L'an mil sept cent trois , et le dix-neuf novembre, Mar- « chialy, âgé de quarante-cinq ans ou environ, est décédé « dans la Bastille; duquel le corps a été inhumé dans le ci- « metière Saint-Paul, sa paroisse, le 20 du présent, en présence « de M. Rosarges. major, et de M. Reilh, chirurgien-majo: « de la Bastille , qui ont signé, Rosarges, Reij^h, »

Il est encore très-certain qu'après sa mort on eut ordre de brûler généralement tout ce qui avait servi à son usage, comme linge , habits, matelas, couvertures, et jusqu'aux portes de sa prison , le bois de lit et ses chaises. Son couvert d'argent fut fondu , et l'on lit regratter et blanchir les murailles de la chambre où il avait logé ; on poussa les précautions au point d'en défaire les carreaux, dans la crainte, sans doute, qu'il n'eût caché quelque billet ou fait quelque marque qui eût pu faire connaître qui il était.

On abandonne toutes ces pièces historiques et ces notes sur le prisonnier masqué à l'examen des curieux et des critiques ; mais il résultera toujours que ce masque était un très-grand personnage ; que le soin habituel de lui ordonner de cacher sa Ogure , sous peine de mort , annonçait un grand danger en la montrant; qu'à la seule vue de ses traits on pouvait reconnaître par conséquent qui il était; qu'il nourrissait dans luimême le désir de se faire connaître plutôt que le désir de s'évader; que aucun prince n'ayant disparu en France à l'a mort de Mazarin , le masque ne pouvait être qu'un personnage important et inconnu dans ce temps-là , et qu'il fallait que la maison royale eût beaucoup d'intérêt de cacher son nom , ses aventures et sa situation , puisqu'on avait donné l'ordre de le tuer s'il se faisait connaître.

Il résulte encore (et ces remarques sont bien plus frappantes) que, partout où se trouva ce grand infortuné , soit dans une île de Provence, soit en voyage, soit à Paris, il lui fut ordonné sans cesse de cacher sa figure.

L'aspect de son visage pouvait donc, dans tous les lieux de la France, dévoiler le secret de la cour.

Il faut considérer d'ailleurs que sa figure fut cachée depuis la mort de Mazarin jusqu'à celle du prisonnier, arrivée au commencement de ce siècle , et que le gouvernement porta la précaution jusqu'à donner Tordre de lui balafrer le visage ou de le faire enterrer sans tête , comme d'autres l'ont dit.

Sa figure pouvait donc le faire connaître pendant un demisiècle, et d'un bout de la France à l'autre.

Il y eut donc , pendant un demi-siècle , une tête remarquable et connue dans toutes les contrées de la France , toujours comparable à celle du prisonnier et toujours sa contemporaine.

Or quelle était cette figure si généralement reconnaissable , sinon la figure de Louis XIV, son frère jumeau, dont la ressemblance était si redoutable ? Le secret de l'État , ou plutôt le crime de Louis XIV, paraît donc bien avéré , et, s'il reste désormais quelque doute sur cet objet , il sera occasionné par l'invraisemblance des ordres féroces donnés à des gouverneurs, même des prisons d'État , d'assassiner de sang-froid un aussi grand prince , s'il dévoilait son secret. Cette barbarie ne paraît point compatible avec ce que nous connaissons du caractère de Louis XIV, qui était honnête homme. Tous ceux qui ont parlé du prisonnier assurent cependant que l'ordre était donné.

Louis XV se montra bien plus humain que Louis XIV. A sa majorité il aurait fait sortir le prince masqué de sa prison, s'il eût vécu à cette époque. Pour être instruit de ses aventures , il avait souvent questionné le régent, qui avait toujours répondu que Sa Majesté ne pouvait en être instruit qu'à sa majorité. La veille du jour qu'elle devait être déclarée au parlement , le roi demandant encore s'il en serait du secret comme du royaume de France. Oui, Sire, répartit le régent en présence d'un grand nombre de seigneurs ; en dévoilant aujourd'hui le secret , je manquerais à mon devoir ; mais demain je serai obligé de répondre aux questions qu'il plaira à Votre Majesté de me faire.

Le lendemain, le roi, en présence des seigneurs de sa cour, tirant ce prince à l'écart pour être instruit du secret , on vit le duc d'Orléans émouvoir la sensibilité du j.eune monarque. Les courtisans ne purent rien entendre ; mais le roi dit tout hau"

en quittant le duc d'Orléans : Eh bien! s'il vivait encore je lui donnerais la liberté.

Louis XV fut plus fidèle au secret que le duc d'Orléans ; cependant, quand le Père Griffet, jésuite, et Saint-Foix agitèrent dans leurs écrits si connus la question du secret, il échappa à Louis XV de dire ces paroles en présence de plusieurs courtisans : Laissez-les disputer ; personne n'a dit encore la vérité sur le Masque de fer. Le roi dans ce moment avait dans ses mains le livre du Père Griffet.

On a su aussi que le Dauphin, père de Louis XVI , demanda souvent au feu roi de lui faire connaître quel était ce fameux prisonnier. Il est bon que vous l'ignoriez, lui répondit le roi son père; vous en auriez trop de douleur.

On a su encore que M. de Laborde, premier valet de chambre de Louis XV, avec qui ce prince s'entretenait quelquefois de divers sujets d'histoire , de littérature et de beaux-arts , parla un jour au roi de quelque anecdote nouvelle sur le Masque de fer... Fous voudriez bien, lui dit ce prince, que je vous dise quelque chose à ce sujet. Fous n'en saurez pas plus que les autres; mais vous pouvez être assuré que la prison de cet infortuné n'a fait tort à qui que ce soit de la cour, et qu'il n'a jamais eu ni femme ni enfants-

Louis XV avait eu la même réserve avec madame de Pompadour et avec ses autres maîtresses, toutes curieuses de savoir de lui quel était ce mystérieux personnage ; mais elles tourmentèrent vainement le roi , qui ne voulait pas même qu'on lui en fît la demande.

On observera enfin que le goût du prisonnier pour le linge très-fin , que la femme du gouverneur du fort des îles Sainte- Marguerite s'était chargée de lui procurer, provenait nécessairement de sa vie perpétuellement sédentaire. Les variations du grand air, les mouvements ordinaires du corps dans les habitudes de la société, l'exercice de tous les sens n'avaient point ôté à ses organes cette excessive sensibilité qui appartient aux

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