‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationale (volume 2)Chapitre 25 sur 79 · Î20 MÉMOIRES · texte numérisé non relu

Î20 MÉMOIRES

religieuses , aux jeunes gens élevés mollement et aux femmes trop délicates. Le sang, pendant l'inaction, est poussé dans toutes les extrémités du corps ; l'épiderme qui le couvre en est vivifié ; le tact y est parfait , la sensibilité exquise , et l'action des objets extérieurs se fait sentir avec plus de force au moyen d'un tact aussi délicat. Les personnes , au contraire , accoutumées à voyager ou à faire un grand exercice , les gens de la campagne et ceux qui s'occupent de travaux pénibles sont moins sensibles à l'impression des objets extérieurs. On ne doit donc pas être surpris que ce prince, renfermé depuis son jeune âge., et qui ne connaissait ni l'usage des pieds , ni l'action du grand air sur ses sens , ni le mouvement d'un homme libre , eût la peau d'une délicatesse extrême; il n'avait point le goût, mais un vrai besoin d'un linge très-fin.

Voilà tous les faits qu'on a pu recueillir sur cet étonnant personnage ; l'auteur de cet ouvrage désire qu'on fasse toutes les recherches possibles pour découvrir le nom de son instituteur ; qu'on visite les dépôts qui peuvent conserver les procèsverbaux de la naissance de Louis XIV. Il est bon aussi qu'on fouille dans la Chambre des comptes et dans la Bibliothèque du Roi ; car ces nouvelles anecdotes méritent l'attention des critiques et des érudits. Si leurs découvertes confirment que ce prisonnier était réellement un frère jumeau de Louis XIV, elles rendront plus chère encore à tous les Français la mémoire de cet intéressent prisonnier, qui fut pendant si longtemps l'objet d'une curiosité générale, et déshonoreront davantage les ordres arbitraires des ministres et des tyrans (1).

(I) Tant que M. le maréchal de Richelieu vécut, il fut très-réservé sur le secret du Masque de fer, dont l'emprisonnement déshonorait aussi la mémoire du cardinal de Richelieu , son grand-oncle. L'abbé Soulavie lui demanda un jour quelques moments d'entretien sur ce prisonnier et lui dit : « Vous avez eu la bonté, Monsieur le Maréchal, de me communiquer « des papiers bien curieux sur l'histoire de votre temps, et vous m'avez « raconté dies choses si secrètes qu'il me reste à vous demander une

Le duc d'Orléans ayant ruiné la maison des princes légitimés t madame tfu Maine, pleine de ressentiment contre lui , résolut de le perdre et de s'unir à tous ses ennemis.

a grâce plus particulière, celle de me dire ce qu'on doit croire du Mas- « que de fer» Il serait bien intéressant de laisser dans vos Mémoires ce « grand secret à la postérité. Louis XIV, depuis longtemps , n'est plus ; « Louis XV est mort depuis treize ans. Notre roi est si clément , si bon, « si tolérant, que, sous son règne, nous jouissons , en quelque sorte, de « la liberté de la presse. Les générations des princes intéressés au secret « se sont écoulées; et que pourrait craindre aujourd'hui le gouvernement « sur des événements arrivés il y a près d'un siècle? Vos liaisons avec le « feu roi, avec les favorites, toujours fort curieuses de secrets, et avec « toute l'ancienne cour, qui le fut sans cesse sur le mystérieux prisons nier, ont pu vous l'apprendre. Vous avez vous-même instruit Voltaire, « qui n'osa jamais publier le secret en entier. N'est-il pas vrai. Monsieur « le Maréchal , que ce prisonnier était le frère aîné de Louis XIV, né à « l'insu de Louis XIII? »

M. le Maréchal, à ces questions , parut embarrassé; il ne voulait pas s'expliquer, il ne voulait pas refuser une réponse. Il avoua que ce grand personnage n'était ni le frère adultérin de Louis XIV, ni le duc de Montmoulh , ni le comte de Vermandois, ni le duc de Beaufort, etc., comme il a plu à tant d'écrivains de le dire ; il appela , comme Louis XV , tous leurs écrits, des rêveries; mais il ajouta que ces auteurs avaient la plupart rapporté des anecdotes très- véritables; il dit que Tordre était donné, en effet, de faire périr le prisonnier s'il se faisait connaître. Enfin M. le Maréchal termina sa courte conférence sur ce prisonnier en avouant qu'il connaissait le secret de l'État, et dit en propres termes : Tout ce que je puis vous dire, Monsieur VAbbè, sur cet objet, c'est que ce prisonnier n'était plus aussi intéressant quand il mourut au commencement de ce siècle , très-avancé en âge, mais qu'il l'avait été beaucoup quand, au commencement du règne de Louis X1F, et par lui-même, ilfutrenfermé pour de grandes raisons d'état.

Ainsi répondit M. le maréchal de Richelieu; l'anecdote fut sur-le-champ écrite sous ses yeux par l'abbé Soulavie , qui la lui donna à lire. M. le, Maréchal voulut qu'il corrigeât quelques expressions; et, comme l'abbé Soulavie le suppliait encore d'ajouter quelques autres observations, qui, sans dévoiler le secret directement, pourraient satisfaire la curiosité de toute la France, le maréchal répliqua : Lisez ce que M. de Voltaire a publié en dernier lieu sur ce masque, ses dernières paroles surtout, et réfléchissez.

Les jésuites étaient envenimés contre ce prince : eile se ligua avec leurs chefs ; le comte de Laval , jeune seigneur, plein d'activité, de génie et d'ambition, était mécontent : elle se l'associa.

La cour d'Espagne, depuis longtemps jalouse du pouvoir absolu du régent, et toujours secrètement aigrie contre l'ancienne ambition de ce prince, qui avait jeté quelques regards de convoitise sur la couronne de Philippe V, était furieuse du traité de la quadruple alliance , qui éloignait la branche espagnole de la couronne de France , en cas de mort de Louis XV. Madame du Maine entra en liaison avec cette cour, et s'unit encore avec les enfants légitimés de Louis XIV, de l'un et de l'autre sexe, excepté avec le comte de Toulouse, qui ne voulait se mêler de rien. Quant à madame d'Orléans, elle abandonna lâchement les intérêts de son époux pour s'attacher secrètement à la faction des bâtards légitimés , et cette confédération redoutable , renforcée de tous les mécontents qu'on put découvrir, alla tenir à Sceaux ses assemblées nocturnes , chez madame la duchesse du Maine.

On fut embarrassé d'abord sur le choix des divers complots contre le régent. On forma des plans et des conjurations qu'on résolut de couvrir de quelque voile du bien public. On parla d'enlever sa personne , de convoquer les états généraux , de réformer l'État, d'éteindre la dette du feu roi , et de faire élire par la nation assemblée un nouveau régent. C'est ainsi que la duchesse du Maine, pleine de ressentiment et de colère , tramait des complots , de concert avec le cardinal de Polignac, contre le duc d'Orléans et contre le pouvoir despotique de sa régence.

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