‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationale (volume 2)Chapitre 26 sur 79 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Conspiration Cellamare. — • Richelieu renfermé pour la troisième fois à la Bastille. — A quel prix il en sort.

La jeunesse, le caractère inquiet, entreprenant, résolu du duc de Richelieu, donnèrent au cardinal Albéroni le désir et l'espoir de l'entraîner dans la conspiration, assez mal conduite alors par l'Espagne et la duchesse du Maine , contre le régent. Il paraît certain que le duc reçut des lettres qui le compromettaient. Il fut conduit pour la troisième fois à la Bastille.

Albéroni, ministre tout-puissant en Espagne, n'avait que des idées et des plans sublimes, et, s'ils ne pouvaient être exécutés, c'était à cause de leur trop grande élévation et de leur étendue. Il avait, outre la profondeur du génie, une grande érudition, et les observateurs de ses opérations et de sa politique étaient étonnés comment, de l'état de simple curé de campagne et sans aucun moyen pour acquérir des connaisances , il avait pu remplir sa tête d'une si prodigieuse instruction. 11 connaissait parfaitement toute l'administration du feu roi Louis XIV et l'ancienne constitution de la monarchie. Il disait qu'en Europe on n'avait rien fait de bien depuis trente ans , ni en France depuis un siècle. Nos assemblées nationales, présidées par leur souverain traitant avec elles des finances et de la législation, lui paraissaient préférables au conseil privé du roi avec ses ministres. Il savait que Louis XIV n'avait établi des impôts dans le royaume que d'une manière illégale , arbitraire, et au mépris des droits de la nation , et voyait dans le clergé de France et dans les pays d'états un reste de nos antiques privilèges tombés en désuétude dans les autres provinces. Plein de ces idées, il avouait que des impôts ne pourraient jamais payer la dette nationale, et que les états convoqués avaient seuls le droit de pourvoir à l'assurance et au payement.

On disait que le roi seul avait , en France comme en Espagne, le pouvoir de nommer un régent, pouvoir que les rois partageaient avec la nation assemblée ; que le parlement , n'ayant point maintenu le testament du roi , n'avait pu par conséquent accorder la régence au duc d'Orléans ; que la seule nation assemblée pouvait la déférer et la reconnaître, quand un prince tel que le roi d'Espagne, appelé par la loi de l'État à cette dignité , n'en était point pourvu ; et il concluait que la régence appartenait au roi d'Espagne, en qualité de plus proche parent du roi.

Albéroni voyait d'ailleurs dans la triple et quadruple alliance des traités trop onéreux à l'Espagne , et voulait que les états généraux de la France pussent les casser pour remettre en vigueur les maximes de l'ancienne cour. Enfin, par le même droit et en cas de mort de Louis XV, dont on était sans cesse menacé à cause de sa santé si chancelante , il voulait qu'on assurât sa succession à l'un des fils du roi Philippe et qu'on en éloignât le duc d'Orléans. Mais, pour y réussir, il fallait enlever ce prince, le mettre en lieu de sûreté , non en France , mais à Madrid , sous le pouvoir du roi d'Espagne ; convoquer en France les états généraux , traiter avec eux de la succession et du gouvernement de l'État , et se servir même du mécontentement des protestants, s'il était possible, pour aider ce grand projet.

Fous serez le bienfaiteur de votre patrie > disait Albéroni au duc de Richelieu dans la lettre qu'il lui écrivait à ce sujet, vous serez le bienfaiteur de votre patrie en donnant vos soins à cette grande révolution. Fous la remettrez dans son état de gloire et dans toute sa splendeur. Écrasée d'impôts, surchargée d'une dette énorme, elle ne peut que succomber sous un tel fardeau ; la nation assemblée peut seule délibérer et choisir les moyens de payer sa dette. Albéroni demandait ensuite au duc de Richelieu , au nom du roi d'Espagne , de lui faciliter la prise de la ville de Bayonne, lui promettant la protection spéciale du roi , de la reine, et un très-grand avancement.

Albéroni avait remis sa lettre à un officier, quija porta en

France avec plusieurs autres; mais elles furent interceptées , rendues à Dubois, et l'officier fut arrêté. Pour mieux dévoiler les intrigues de Richelieu, d'Argenson, ancien lieutenant de police, homme habile dans les artifices de l'espionnage, lui envoya un Napolitain nommé Marin, qui parlait bien l'espagnol , jf avait d'ailleurs tout l'air d'un étranger. Il lui rendit les lettres originales d'Albéroni interceptées , que Dubois avait eu le soin de bien recacheter. Ce Marin lui fit d'abord des offres secrètes ; il lui parla de l'Espagne et des projets qui allaient éclater; il le conjura, de la part du roi Philippe, d'aider les troupes étrangères à s'emparer de Bayonne , place frontière occupée par son régiment. Il lui dit qu'il était aimé du soldat , que tous ses officiers lui étaient dévoués , et qu'il aurait bientôt gagné par ses charmes son ami intime du Saillant, colonel de l'autre régiment qui était en garnison à Bayonne. On savait que le jeune duc de Richelieu était tour à tour et passionnément l'amant des bons et des mauvais goûts; il ajouta qu'il connaissait son attachement pour ce Corydon et leurs tendres sentiments respectifs. Il lui renouvela la promesse déjà faite d'un prochain avancement; c'était, entre autres, en attendant, le régiment des gardes-françaises, qu'avait Grammont; enfin il termina ses insidieux propos par le récit de tout ce qui était contenu dans la lettre qu'il lui donna , et dont il reconnut le sceau intact. A ces propos Marin disparaît et laisse Richelieu à ses réflexions.

Le régent, instruit de ses démarches , ne tarda pas d'en parler au Palais-Royal. Mademoiselle de Valois lui envoya sur-le champ madame Pichet, sa femme de chambre, qui lui remit de sa part la lettre suivante. On la conserve ici avec le chiffre comme un monument historique de ce temps-là. Quelques personnes croyaient faussement que mademoiselle de Valois avait cabale de concert avec Richelieu contre son père. Voici comment elle s'exprime sans orthographe dans sa lettre; la moitié était écrite en chiffres ; on a déchiffré le reste,

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1. Je compte en savoir je vous le dirai; mais ce le mander, c'est que cela mère,

8 1 14 1, qui croyait que je le savais, et qui, quand elle a vu que je n'en savais rien, nCafort recommandé de n'en rien dire. Je n'ai perdu un moment pour vous en avertir ; mandés-moi si vous êtes sans inquiétude, car j'avoue que je n'y suis plus.

Dans un billet suivant, mademoiselle de Valois avertissait

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encore Richelieu que M. le duc d'Orléans disait assez publiquement qu'il avait entre les mains des pièces originales qui devaient bientôt le convaincre des complots qu'il avait formés contre lui. Cet avis de mademoiselle de Valois lui fit comprendre qu'il avait été trompé par Marin , et il s'attendait d'être renfermé à la Bastille quand une demoiselle qui voyait le régent , et avec qui Richelieu couchait , l'avertit de ce qui lui était préparé.

Richelieu rêvait sur sa destinée, qui le condamnait à rentrer, pour la troisième fois, dans cette demeure infernale, lorsque, le 29 mars, Dubois envoya chez lui, à dix heures du matin, Duchevron, lieutenant de la prévôté, suivi de douze archers, c'est-àdire de l'appareil qui suit la capture des scélérats ; ce qui fit dîre à toute la pairie , qui en porta ses plaintes au régent, que l'abbé Dubois, chargé de l'expédition, n'était pas fait pour être instruit des égards dus à la dignité d'un pair de France. Rafé, laquais affidé du duc, charmant jeune homme de son âge, eut la liberté de le suivre à la Bastille, et , comme elle se trouvait toute pleine de prisonniers, ou peut-être comme le régent était plein de jalousie et de courroux contre Richelieu, qui lui^ enlevait toutes ses maîtresses, et qui en possédait une qu'il aimait éperdument, ils furent jetés tous deux dans une espèce de cachot octogone, qui- ne recevait de jour et ne communiquait avec l'atmosphère que par un trou étroit et longitudinal, qu'on peut voir des environs de la prison.

Cet affreux appartement était si humide qu'en y entrant une odeur de moisi leur donna mal au cœur. Les pierres de la prison n'avaient pu résister a cette action de l'humidité, et leurs habits, au bout de quelques heures, se trouvèrent pénétrés de la transpiration de aes murailles et de l'air qui s'y trouvait renfermé. Ils ne trouvèrent d'ailleurs en y entrant ni table , ni lit, ni livres, ni chaises, ni fauteuils, et quand ils en demandèrent on leur répondit que, la Bastille étant pleine de prisonniers, tous les meubles étaient pris. On apprit dans le monde

ce traitement cruel , digne des peuples barbares ; et le régent, pour se disculper, affectait de dire qu'il avait des lettres d'Albéroni, adressées à Richelieu , dont trois étaient signées de ce cardinal. 11 était d'usage, à l'époque où parurent ces Mémoires, d'exagérer le tableau des rigueurs de la Bastille, que ni mademoiselle de Launay, ni Marmontel, ni Dumouriez n'ont représentée sous de si sombres couleurs.

Cet emprisonnement de Richelieu jeta dans la consternation mademoiselle de Charolais, qui aimait toujours le duc, et l'autre princesse , fille du régent. Elles étaient furieusement jalouses l'une de l'autre , et même ennemies ; mais, quand elles apprirent qu'il était détenu à la Bastille , elles se réunirent pour sauver , de concert , l'objet de leur amour. Le régent, irrité , jie cessait de publier qu'on allait le juger comme criminel d'État, et parlait déjà de lui faire couper la tête, quoiqu'il n'eût. peutêtre pas cette intention, mais celle plutôt d'obtenir seul les faveurs de ses maîtresses, en leur accordant sa grâce. Ses menaces toutefois alarmant les deux princesses, elles résolurent de se liguer pour sauver Richelieu , et mademoiselle de Charolais , pour animer davantage sa cousine , lui promit même de ne plus le voir , si elle pouvait obtenir de son père sa délivrance.

La princesse commença donc par se brouiller avec le régent, qui renfermait son ami avec tant de rigueur, lui demandant sa délivrance hautement , en présence de tout le monde , dans le ton du désespoir , et le menaçant d'un coup d'éclat , d'un acte de folie, s'il n'était bientôt délivré de sa prison. Le régent, voyant la princesse désespérée et craignant des scènes trop éclatantes , lui rappela toutes les complaisances qu'il avait eues pour le duc , ses bienfaits et son ingratitude ; il lui dit qu'au lieu d'avoir fait un ami reconnaissant il n'avait trouvé qu'un ennemi cruel , qui voulait sa ruine et lui arracher la liberté et la régence pour appeler en France le roi d'Espagne, son ennemi. Il reprocha à la princesse de se liguer avec un tel personnage et de livrer son père, ajoutant que la trahison de Richelieu méritait

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la peine de mort , et que son procès lui serait fait. La princesse, épouvantée, se tint, dès ce moment, avec le régent dans une plus grande réserye , pour obtenir la grâce de son amant s'il devait en effet être condamné à mort.

Cependant il fut permis à mademoiselle de Valois de parvenir dans le cachot; elle vint y pleurer avec Richelieu , lui renouveler sa tendresse , et lui promettre qu'elle ne consentirait jamais à épouser le duc de Modène et qu'elle ne partirait jamais pour l'Italie qu'elle n'eût obtenu sa délivrance. Elle savait que mademoiselle de Charolais avait gagné les officiers de la Bastille, pendant sa détention de 1716, pour entrer secrètement dans la prison. Pour corrompre les gardes , comme sa cousine , mademoiselle de Valois sacrifia 200,000 livres que son père lui avait données en «billets, et s'associa à mademoiselle de Charolais , qui se rappelait les moyens qu'elle avait mis en usage pour obtenir l'ouverture de sa prison. Ces deux princesses venaient le soir, en grand silence, avec des bougies. des briquets , des bonbons , et beaucoup de billets de banque , en cas de besoin. Richelieu se concertait avec elles sur les réponses qu'il devait faire le lendemain aux interrogatoires insidieux des Leblanc et des d'Argenson. L'amour, ingénieux dans ses conseils, fut pour lui d'une grande ressource pour éluder les interrogatoires insidieux de d'Argenson et combattre ses faux arguments.

Ce ne fut qu'au bout de six mois que le régent parut se rendre aux prières de sa fille , et surtout aux instances du cardinal , archevêque de Paris , qui lui remontrait qu'étant attaqué de dyssenterie Richelieu mourrait probablement de cette maladie, ce qui le ferait accuser de cruauté , puisqu'il n'y avait contre lui , disait-il , que de simples soupçons. Le régent se laissa fléchir, permit que le duc de Richelieu sortît de la Bastille, à condition que le cardinal et la duchesse de Richelieu, sa bellemère , iraient le prendre à la prison et le garderaient à vue à Confions, jusqu'à ce qu'il fût en état de partir pour Richelieu ,

où il resterait jusqu'à nouvel ordre. Le style des lettres de cachet peut intéresser les curieux ; on va les copier dans ces Mémoires. « Mon cousin, ayant jugé à propos, de l'avis de mon oncle « le duc d'Orléans, de vous permettre de sortir de mon château < de la Bastille, où vous êtes détenu en conséquence de mes « ordres, je donne ceux nécessaires à cet effet au gouverneur de « mondit château , et je vous écris en même temps eette lettre « pour vous dire qu'en sortant de mondit château de la Bas- « tille vous ayez à vous rendre sur-le-champ et sans délai « dans celui de Gonflans sous Charenton , dans lequel mon in- « tention est que vous restiez ensuite, sans en désemparer sous « quel prétexte que ce soit, jusqu'à nouvel ordre de moi. Et, « ne doutant pas que vous ne vous conformiez à ce qui est « en cela de ma volonté , je ne vous ferai la présente, plus « longue que pour prier Dieu qu'il vous ait en sa sainte et di- « gne garde. » Signé LOUIS. Et plus bas : LEBLANC.

Tout cela s'effectua le 30 août 1719, et, comme la maladie n'était que fictive, Richelieu employa les quinze jours qu'il passa à Gonflans à recevoir ses amis pendant le jour et à aller remercier ses amies pendant la nuit, escaladant les murs du jardin de Conflans pour sortir et pour rentrer le matin ; ce qui engagea le régent, dix jours après, à l'envoyer quatre lieues plus loin , par une autre lettre de cachet qui fut expédiée en des termes aussi bénins et aussi polis que dans la lettre précédente. Il avait cependant quelques raisons, car Richelieu lui avait déjà enlevé quelques-unes de ses maîtresses. « Mon cousin, ayant « jugé à propos, pour des raisons particulières , que vous vous « rendiez incessamment en ma ville de Saint- Germain en Laye, « je vous écrits cette lettre , de l'avis de mon oncle le duc d'Or- « léans , régent, pour vous dire qu'aussitôt qu'elle vous aura « été remise vous ayez# à partir de l'endroit où vous l'aurez « reçue , et à vous rendre par le plus court et le plus droit « chemin en ladite ville de Saint-Germain en Laye, où mon « intention est que vous restiez , sans en désemparer, jusqu'à

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« nouvel ordre de moi , trouvant bon , néanmoins , que vous « voyiez, pendant le temps que vous y resterez , telle personne « que vous estimerez à. propos , et puissiez chasser et vous pro- « mener aux environs , sans cependant pouvoir découcher de « ladite ville, sous quel prétexte que ce soit ; ayant au surplus « chargé le sieur Dulibois , lieutenant- colonel réformé de dra- « gons , de vous accompagner et de rester avec vous jusqu'à « ce que je l'en rappelle. Et, ne doutant pas que vous ne vous « conformiez à ce qui est en cela de ma volonté , je ne vous « ferai la présente plus longue que pour prier Dieu qu'il vous « ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde. Écrit à Paris, le « 10 septembre 1719. » Signé LOUIS. Et plus bas : LEBLANC.

Ce Dulibois était le personnage qu'il fallait à Richelieu pour continuer librement ses courses et ses promenades nocturnes. Ce bon militaire , âgé de soixante ans , se couchait de bonne heure; le duc le faisait bien souper, bien boire, et, quand il commençait à ronfler réellement ou qu'il en faisait semblant , Richelieu sautait du lit où il avait feint de se coucher ; des chevaux étaient prêts , et, avec des phaétons légers et volants , il allait à l'ordinaire témoigner de nuit sa reconnaissance à ses deux bienfaitrices , mais surtout à la fille du régent.

11 apprit tout ce qui avait été fait pour le délivrer de sa prison , et la complaisance de mademoiselle de Valois qui , pour obtenir sa délivrance , tout attachée qu'elle était aux plaisirs et aux agréments de la cour du régent , avait consenti d'aller passer sa vie à Modène, dans un petit coin de l'Italie, et de s'exiler, pour ainsi dire , pour que le duc ne le fût pas.

Elle tint parole , épousa le duc de Modène, vécut bien avec lui, mais sans oublier Richelieu, qui ne l'oubliait pas davantage. On va voir dans le chapitre suivant comment ils se retrouvèrent à Modène.

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