CHAPITRE XII
Richelieu à Modène sous le costume d'un colporteur de livres. — Ses entrevues avec la duchesse — 11 est surpris par le duc, mais lui donne le change. — Retour à Paris. — Discours de réception à l'Académie française. — Particularités galantes.
Il avait reçu plusieurs lettres , toutes remplies d'amour et de serments de ne jamais l'oublier; elle lui faisait part, en même temps, que son mari était instruit de leur ancienne tendresse, et qu'il fallait avoir la plus grande circonspection. Elle l'engageait pourtant à venir la voir , mais à emprunter quelques déguisement. Richelieu , qui aimait à vaincre les difficultés, et pour qui toute espèce d'obstacle était toujours un nouvel aiguillon, forma aussitôt le projet d'aller à Modène.
Il part sans suite , prend un nom supposé et arrive en Italie. L'homme qui l'accompagnait s'était muni de brochures et de livres sur les affaires du temps. Il descend à Modène dans une auberge, sous le nom de Gasparini, et se fait passer pour un colporteur, ainsi que La Fosse, son confident, qui avait métamorphosé son nom en celui de Romano. Le premier jour ils parcourent seulement la ville, et font accroire dans l'auberge qu'ils sont des marchands qui gagnent leur vie à brocanter.
Ils ne tardent point à se rendre au palais de la princesse, qui était instruite de l'arrivée du duc. 11 devait se trouver sur son passage quand elle irait à la messe. Romano et Gasparini étalent leurs livres; des curieux s'empressent de les entourer, et Romano trouve son profit dans le déguisement. Gasparini épiait l'instant où Ta princesse sortirait; elle paraît, il met en vue sa marchandise et a soin d'éloigner les importuns qui pourraient, empêcher la princesse de l'apercevoir. Elle s'arrête un instant
MÉAiOIBES Dlî MCI DE RICHELÎEtf. 13$
auprès de ses prétendus marchands , regarde leurs livres , et continue son chemin pour aller à la chapelle.
Richelieu crut qu'il n'avait pas été reconnu ; il avait cependant présenté des livres à la princesse , il lui avait parlé , et était désolé qu elle n'eût pas fait plus d'attention à lui. Cette comédie ne lui plaisait qu'autant qu elle devait lui procurer un tête-à-tête. Il avait fait ce voyage pour donner, disait-il, un héritier au duc de Modène , dont l'épouse n'était point encore grosse. Il espéra qu'il serait plus heureux au retour de la princesse , et il continua de débiter sa marchandise , que Romano vit vendre avec grand plaisir.
Madame de Modène revint aux marchands, examina avec plus d'attention leurs livres, fixa les yeux sur le duc, parla à Romano , lui demanda de quel pays il venait , s'il était bien fourni en livres , et, s'adressant ensuite à Richelieu , lui dit de lui procurer un livre qu'elle nomma. Richelieu l'assura qu'il était à son auberge , et que dans un moment elle l'aurait. La princesse parut satisfaite , et donna ordre de laisser entrer dans une heure ce colporteur dans son appartement.
Le duc , enchanté du rendez-vous qui lui était donné , quitte promptement sa boutique ambulante et va à son auberge attendre l'instant du bonheur. Il y avait huit mois qu'il n'avait vu madame de Modène , et sa possession devenait presque une nouveauté pour lui. D'ailleurs le plaisir de tromper un prince jaloux était déjà une jouissance fort agréable.
Il se rend au palais de la princesse , est introduit , et se trouve seul avec une femme qui l'adore. Rien ne peut dépeindre la joie qu'elle eut de le voir et de le lui témoigner. Elle lui sut un gré infini du rôle qu'il jouait pour elle, et le dédommagea amplement des petits désagréments qu'il lui avait fait essuyer. Elle trouva son cher duc plus enchanteur encore sous le nom de Gasparini. Son déguisement ne lui était point avantageux ; mais il annonçait de l'amour, et cette idée lui donnait bien des charmes.
Quoique très-animée , cette première entrevue fut troublée par la crainte d'être surpris. La prudence , cette vertu si peu écoutée des amants , avertit ceux-ci qu'un long entretien pouvait être suspect. La princesse n'avait point osé défendre l'entrée du cabinet où elle était , de peur d'éveiller le soupçon. Il fallut se séparer avec promesse de se revoir promptement. Le prince devait aller à la chasse deux jours après ; ce jour fut choisi pour se livrer avec plus de sécurité à de nouveaux transports.
Il arriva, quoique lentement au gré de leur impatience. Le duc de Modène part pour aller faire la guerre à de timides animaux, et Richelieu vient occuper sa place auprès de sa femme. 11 était censé lui porter de nouveaux livres ; et madame de Modène, devenue plus hardie par Péloignement de son mari, avait ordonné de la laisser seule.
La duchesse avait fait préparer la veille un cabinet délicieux, destiné, disait-elle, à la lecture. Des emblèmes allégoriques, que Richelieu et elle seule pouvaient expliquer, leur rappelaient ces premiers plaisirs, dont le souvenir est toujours enchanteur, qu'ils avaient goûtés à 'Paris. Une tresse de cheveux, qu'elle avait alors dérobée à son amant , était sur un petit autel , surmontée d'une couronne, où l'on voyait deux cœurs enlacés. Elle lui montra ce trésor , lui dit qu'il avait été depuis son mariage son unique consolation, qu'elle n'était pas un seul jour sans le visiter , sans le couvrir de baisers , et souvent sans l'arroser de ses larmes. Elle se jette ensuite dans les bras du duc, qui s'empresse du lui faire oublier son chagrin et ses malheurs.
Plusieurs rendez-vous se succédèrent et ne furent point troublés par des importuns. Nos amants y libres et sans crainte , tâchèrent de réparer le temps qu'ils avaient perdu. La princesse désirait avoir une image vivante de son amant; elle était impatiente de posséder un gage de sa tendresse , et voulait qu'il ne se séparât pas d'elle sans qu'il fût renfermé dans son sein. Quel plaisir elle se promettait de soigner elle-même et d'élever en rejeton de l'homme qu'elle préférait à tout !
Le duc de Modène retourna à la chasse. Ce jour-là ^ la ferveur des deux amants fut plus grande encore , et le temps avait fui avec plus de rapidité. Richelieu devait partir incessamment. La duchesse ne pouvait se décider à le quitter ; elle avait toujours quelque chose de plus à lui dire, et l'heure s'était écoulée sans qu'ils y fissent attention. On entend du bruit ; mais ce ne fut que quand il eut augmenté qu'ils y prirent garde ; c'était le duc de Modène qui revenait de la chasse plus tôt que de coutume ; elle avait été heureuse , et il venait en faire part à sa femme. Les amants sortirent promptement de leur distraction et s'apprêtèrent à faire tête à l'orage. Richelieu, qui avait de la présence d'esprit, rassura la princesse, en la suppliant de n'être point effrayée et de se fier à lui.
Le prince entre dans le cabinet , et Richelieu , qui Tavait entendu venir, tenait sous le bras les livres qu'il avait apportés. Il assura la princesse, en la saluant, qu'il lui procurerait le lendemain ceux qu'elle lui faisait l'honneur de lui demander. Le duc de Modène regarde attentivement ce colporteur , qui se préparait à sortir, lui dit de rester , et l'interroge sur son commerce. Richelieu répond hardiment : il parle un mauvais français mêlé d'italien ; et , interrogé de nouveau sur le lieu de sa naissance, il se dit Piémontais.
Après plusieurs questions, le prince lui demande s'il a été à Paris. Le marchand répond que oui , et que c'est dans cette ville qu'il a fait un meilleur commerce; que les satires contre le sytèmes de Law , et les brochures qui traitaient des amours de l'abbé Dubois, ainsi que de la manière dont il avait été sacré archevêque de Cambrai , ayant reçu le même jour la prêtrise, le diaconat, le sous-diaconat , les quatre mineurs , la tonsure, ce qui avait fait dire au célébrant impatienté : « Ne fraudra-t-il pas qu'il reçoive aussi le baptême? » à quoi quelques plaisants répondirent que c'était au moins le jour de sa première communion ; que toutes ces brochures auraient fait sa fortune si le nouvel archevêque n'eût donné des ordres très-précis de mettre
à Bicêtre ceux qui les colporteraient ; que lui avait été menacé d'être arrêté , et était venu en Italie continuer son petit commerce. Et là-dessus il supplia Son Altesse de lui accorder sa protection.
La duchesse de Modène n'était pas tout à fait tranquille ; cependant l'assurance avec laquelle parlait son amant et le ton de vérité qu'il empruntait pour débiter ses mensonges calmèrent bientôt ses inquiétudes. Le duc , son époux , qui prit plaisir à écouter ce prétendu colporteur, l'interrogea encore sur différents objets et lui demanda s'il avait vendu de ses brochures à beaucoup de seigneurs ennemis de la Régence et de l'archevêque, qui en était l'âme. Le duc de Richelieu , très au fait des intrigues de cette cour , amusa le prince par le récit qu'il lui en fit et les anecdoctes qu'il raconta. Dans la conversation , qui s'animait, le prince lui demanda s'il avait eu occasion de vendre de ses livres au duc de Richelieu. Celui-ci l'assura que c'était une de ses meilleures pratiques, qu'il ne paraissait rien de nouveau sans qu'il le lui portât, et qu'il avait causé plus d'une fois avec lui, comme il avait l'honneur de le faire avec Son Altesse.
Leduc de Modène parut très-charmé que ce colporteur connût un homme qui lui était suspect et dont il avait tant entendu parler. « Je suis bien fâché, lui dit-il , de ne l'avoir pas vu durant le séjour que j'ai fait à Paris. J'ai cependant soupe avec lui, mais il était loin de moi, et je n'y fis pas alors attention. Avez-vous entendu parler de ses aventures? Sont-elles aussi vraies et aussi multipliées qu'on le dit ? — Monseigneur , reprit Richelieu , j'ai entendu dire partout qu'il avait eu les premières femmes de la cour , qu'il avait été adoré de différentes princesses , et qu'il avait un talent tout particulier pour séduire les femmes. On ne parlait que de ses bonnes fortunes , tout le temps que j'ai demeuré à Paris , et des tours qu'il jouait aux maris et aux mères. — Il est donc bien séduisant et bien adroit ? répliqua le prince. — Au point, Monseigneur, que , s'il avait gagé de venir dans votre palais à votre insu pour y tenter quel-
ques aventures extraordinaires, je serais de la moitié du pari: — Oh ! pour cela , ce serait un peu fort , et je lui défie bien , malgré toute son adresse, de me jouer un pareil tour. »
Le colporteur se retira, après avoir reçu ordre du prince de lui apporter différents livres en même temps qu'il remettrait ceux de la princesse. Richelieu jouit intérieurement de la scène qui venait de se passer, et ne put s'empêcher de bénir l'influence de son étoile , qui le mettait à même de posséder une princesse charmante et de tromper si plaisamment son mari. »
Il se rendit aux ordres du prince et eut encore avec lui une conversation à peu près pareille. On peut se figurer combien les amants , qui se réunirent quelques jours après , s'amusèrent de tout ce qui s'était passé. Ils se firent de nouveaux serments de s'aimer et décidèrent qu'enfin il fallait se séparer. La princesse ne s'arracha pas de ses bras sans répandre des pleurs ; elle lui dit qu'elle emploierait tous les moyens de faire un voyage en France , et que cette espérance soutiendrait son courage. ,
Richelieu , que de nouveaux triomphes attendaient à Paris , quitta Modène avec plaisir ; il commençait à être las du rôle qu'il jouait : c'était la complaisance qui en avait prolongé la durée. Il avait écrit aux femmes qui s'intéressaient à lui qu'il était obligé de faire un voyage à Richelieu ; et il avait envoyé de Modène toutes ses lettres à un homme qui les faisait partir pour cette ville, d'où elles revenaient à Paris. Avec cette précaution , il avait éloigné le soupçon de son voyage , et faisait partager à toutes ses maîtresses l'ennui où il se disait plongé. De retour à Paris , des soins littéraire se mêlèrent à ses galantes intrigues.
Le marquis de Dangeau mourut , et le duc de Richelieu fut unanimement nommé pour occuper sa place. Aussitôt plusieurs beaux esprits furent chargés du soin de composer son discours de réception. Fontenelle, qui ne négligeait aucune occasion de faire sa cour aux grands, prit la plume pour le duc ; Destouches,
Campistron l'imitèrent, et il n'eut que l'embarrras du choix. Il corrigea lui-même ce qu'il trouva de défectueux dans ces ouvrages, et , guidé par un tact que la nature lui avait, donné, il fut moins éloquent que ces auteurs , mais plus concis ; ne s'attachant qu'aux choses , il ne dit que ce qu'il fallait précisément. Son discours devint son ouvrage et lui fit honneur. On ne trouve cependant, dans les matériaux qu'il a laissés , que quelques idées, peu de logique , et point d'orthographe.
Dans ce discours, il saisit avidement l'occasion de louer Louis XIV. Quelques phrases mettront à même de voir qu'il le regardait comme le plus grand roi. On conservera l'orthographe de l'académicien.
« Il manquait , dit-il , à la gloire de l'Académie , et à la per- « fection des heureux desseins de M. le cardinal de Richelieu, « que le plus grand roi du monde les honorât de sa protec- « tion. Il était bien juste qu'un prince sous le reigne duquel « les arts et les belles-lettres ont eu tant d'éclat fût le chef « d'un corps qui doit et mérite d'en être juge. Louis le Grand « voulait l'être partout, et faire triompher l'esprit et \egoust dans « le seint de son royaume , comme il a fait longtemps triom- « pher ses armes au dehors. Il avait allumé le flambait de la « guerre et répandu la terreur chez ses ennemis ; mais en même « temps il voulait que ses conquêtes ne devançassent pas « l'ordre et la tranquillité.
Il ajoute encore , en parlant toujours du même prince : « Je « dirai seulement que je l'ai vu réunir la fierté la plus redou- « table à ses ennemis, la bonté d'un père de famille. Sa court « a été Yasyle des princes malheureux. Jamais roi n'est monté « sur le trône avec une majesté plus grande, ni n'en a rendus « l'accès plus facile, prêt à toutes les heures du jour à écouter « le moindre de ses sujets et prêt à lui rendre justice , charmé « qu'elle lui pût être favorable. Front h répandre ses bienfaits , « il savait les accompagner de grâces qui en redoublaient le « pris. Respecté de ses sujets, redouté de ses ennemis, adoré
« de ses domestiques, il est mort avec un courage héroïque et « crétien, regretté de tout son royaume et admiré de FEu- « rope antière. »
Que dirait-on de plus d'un souverain qui aurait fait continuellement le bonheur de son peuple ? Richelieu pensait ce qu'il disait; Louis XIV était pour lui le premier des rois, et c'est sans doute mettre en contradiction ses principes et sa conduite que de placer dans sa bouche la critique de ce règne.
Toutes les femmes qui s'intéressaient à lui , et le nombre en était grand, voulurent assistera sa réception académique. Son discours, qu'on assura être de lui, fut à leurs yeux une nouvelle preuve de son esprit : tout est beau dans ce qu'on aime. Fort enclines à Fadmiration , ces dames savourèrent les éloges prodigués au récipiendaire , qui leur parut une connaissance plus digne encore d'être cultivée.
Quelquefois trop de mérite devient à charge; le duc de Richelieu en fit le soir même l'expérience. Couvert des lauriers littéraires, l'amour lui destinait encore une triple couronne. Il reçut trois billets indicatifs d'autant de rendez-vous donnés par mademoiselle de Charolais, mesdames de Duras et de Villeroi. D'autres lettres , sans en indiquer positivement , annonçaient le désir qu'on avait de le voir. Richelieu se décida bientôt à ne faire aucune infortunée.
La duchesse de Villeroi, comme la plus nouvelle maîtresse , fut réservée pour la dernière : c'était avoir la pomme : il trouva seulement qu'il était prudent de déranger l'heure des rendezvous , pour les fixer à sa guise. Mademoiselle de Charolais fut la première à le complimenter de ses succès. Sa tête était exaltée; elle eut besoin que Facadémicien* tempérât l'effervescence de ses sentiments. Richelieu, toujours prêt à obliger les belles , porta le calme dans cette âme agitée. 11 courut dans la même journée recevoir les félicitations de la marquise de Duras , et finit par répondre très-éloquemment aux compliments de madame de Villeroi.
Après tous ces travaux académiques , il passa quelques jours dans l'intérieur de son hôtel à prendre du repos. Cependant il envoyait sa voiture se promener dans Paris et s'arrêter aux portes qu'il désignait, pour faire croire qu'il était toujours occupé et ne se reposait jamais.