‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationale (volume 2)Chapitre 28 sur 79 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

D'Argenson est fait garde des sceaux par Pinfluence de Dubois et des roués. — Sa naissance. — Il est d'abord lieutenant de police. — Nécessaire à madame de Maintenon, il se rend redoutable à Paris. — Ménage dès ce temps-là le duc d'Orléans. — Ses goûts pour l'habitation des couvents. — Quels rapports entre lui et Richelieu, qui pénètre

' sous un costume de religieuse dans l'abbaye de Tresnel. — Agréable existence que s'y fait d'Argenson.

D'Argenson était d'une très-ancienne famille peu fortunée , dont le nom était Le Voyer. Il avait été d'abord simple lieutenant général à Angoulême, sa patrie. Louis XIV ayant envoyé tenir les grands jours dans le royaume, l'abbé Pelletier, conseiller d'État, l'un des commissaires, goûtant l'esprit de ce jeune homme, l'engagea à venir à Paris, lui accorda sa protection alors puissante , son frère étant contrôleur général , lui donna une place dans son carrosse , le nourrit , le logea , et le fit choisir, malgré quelques obstacles, procureur général de la chambre des amortissements, commission ministérielle du temps pour des affaires de finance. Fermet , receveur général d'Angoulême , l'aidait à se soutenir dans la capitale par des secours d'argent qu'il lui prêta , ce qui servit à d'Argenson pour acheter une charge de maître des requêtes ; et par son esprit et par sa protection il fut fait lieutenant de police de Paris.

Cette place, avant lui, n'avait été qu'une charge de Chatelet. D'Argenson , qui connut et le besoin que madame de Maintenon avait d'espionnages, et quelle était la curiosité du feu roi , qui voulait être instruit des nouvelles secrètes de sa capitale, la changea en place ministérielle , importante et lucrative, correspondant directement avec le roi quand ce magistrat le voulait. Une double armée était soudoyée par lui ou à ses ordres ; la première était une puissance véritablement militaire, pour exé-

cuter ministériellement ses volontés arbitraires; la seconde était une armée invisible d'espions de tous états , de tous sexes, qui se répandaient dans la société sans se connaître, pénétraient dans toutes les maisons , se mêlaient dans tous les corps , jusque dans le parlement , pour suivre les intrigues,^ les affaires secrètes , et aller jusqu'à la source des événements. Par ces moyens uniques d'Argenson était instruit de tout ce qui se passait ; il connaissait l'intérieur des maisons et par les valets, et par les gens en sous-ordre, et par les commensaux, et par les visites.

Nécessaire à madame de Maintenon , il s'attacha à elle comme à la colonne de sa place; il l'informait de tout ce qu'elle désirait savoir et punissait quiconque ne la respectait pas. Ayant introduit dans son ministère l'usage des lettres de cachet, cette nouvelle administration fut la terreur delà capitale. Auparavant , quand le lieutenant de police ordonnait d'arrêter quelque citoyen , un appel au parlement le livrait sur-le-champ à la justice ; mais , par le changement nouveau , il était puni ministériellement quand le lieutenant de police le jugeait nécessaire; ce qui rendit cette place tous les jours plus dangereuse à la liberté publique , provoqua les parlements , malgré leur profond respect pour toutes les institutions de Louis XIV , et mécontenta le peuple de Paris, qui , pendant longtemps, n'appelait point ce magistrat autrement que le damné. D'Argenson en avait la figure et les formes. Un visage épouvantable , une perruque , des sourcils noirs et refrognés écartaient les regards de tout le monde. 11 faisait peur aux enfants qui le voyaient pour la première fois , et jamais il ne plut aux femmes qu'à force d'argent. Ces formes extérieures et son habileté le rendirent bientôt si redoutable à tout Paris qu'il fut plus craint que le roi, c'està-dire qu'il avait tous les talents possibles de son état , et la nature l'avait créé pour être lieutenant de police, et, en termes plus vrais , l'inquisiteur du royaume de France.

Le jansénisme était un autre spectre qui l'avait encore rendu terrible à bien du monde. Le Tellier, confesseur du vieux monar-

DU DUC DE RICHELIEU. \4o

que, attribuait cette hérésie à ceux qu'il voulait perdre ; d'Argensou était son général d'armée , et il ne fit pas mal la guerre contre les jansénistes ; il les châtia par des exils et des emprisonnements , pour apprendre aux Français que , sous un roi chrétien, sous une favorite dévote et sous un confesseur jésuite et orthodoxe , il n'était pas permis d'avoir, en fait de religion, des systèmes que le roi avait fait condamner par une bulle à Rome. D'Argenson, néanmoins, si redoutable quand il fallait exécuter les désirs ou les ordres du roi, savait rendre service aux grands , au parlement et aux jansénistes mêmes , en cachant leurs fautes , leur opiniâtreté , et en ne rendant au roi que leurs éclats et les actions connues de tout le monde. La persécution n'était en lui que l'effet d'un caractère dévoué à toutes les volontés du roi pour se maintenir dans sa place et ne pas mettre des obstacles à son élévation ; sa figure épouvantable s'adoucissait même dans la société avec ses familiers ; il avait des agréments dont ceux-ci seulement pouvaient avoir quelque connaissance , car il recevait avec une espèce d'humeur au premier abord ceux qui se présentaient à lui. C'est lui qui avait appris aux ministres et aux gens en place cette ridicule grimace, depuis si longtemps connue, d'aborder toujours froidement. Des paroles sévères , menaçantes, dures et difficiles'a sortir de sa glotte , une physionomie à Callot, hideuse même , précédait la décision des affaires qu'il traitait ; mais , à mesure que d'Argenson écoutait et qu'il avançait une affaire ou accordait une grâce , cette figure épouvantable s'humanisait , pour ainsi dire , son front devenait serein , son visage prenait des formes plus tranquilles , et il ne renvoyait qu'avec des expressions douces ou agréables, favorables ou flatteuses. C'est ainsi qu'il se comporta toujours envers le duc de Richelieu dans les différentes visites qu'il lui fit la troisième fois qu'il fut conduit à la Bastille, où il vint l'interroger, le consterner, le saisir d'effroi et d'épouvante, lui montrant le lieu où Biron avait été décapité.

i D'Argenson , en habile homme , avait prévu sous Louis XIV que le duc d'Orléans gouvernerait un jour le royaume de France ; il cachait au feu roi les aventures de ce prince , ses courses nocturnes, et les détails scandaleux de ses orgies. Son attention pour le faire garder, quand de nuit il courait dans les rues , et quelquefois à pied , fut telle qu'il remit une fois , à la fin de l'année, au duc d'Orléans, le journal nocturne de ses débauches et des anecdotes dégoûtantes de tout ce qui s'était passé. On doit dire ici à sa louange que, malgré la haine que les princes légitimés et madame de Maintenon avaient vouée au duc d'Orléans , il ne cessa de prouver et de persuader au roi Louis XIV que son neveu n'était pas coupable des crimes qu'on lui imputait ; mais la cabale tâchait de détruire la réputation que d'Argenson voulait établir, et ne s'apercevait pas que le magistrat avait le coup d'œil plus fin et voyait plus loin qu'elle-même en faisant sa cour au prince qu'elle voulait anéantir. Aussi le lieutenant de police n'était redoutable qu'au peuple, qui le craignait, et à ceux que la cour voulait perdre ou tourmenter ;. il était même si implacable pour ces derniers qu'il se jouait des cours de justice et de toutes les formes établies pour exécuter la volonté bien connue du roi , de la favorite ou du confesseur. Cependant, malgré cette crainte que le peuple avait de d'Argenson , ses ennemis , dans une occasion de disette , ayant fait courir le bruit qu'il y contribuait par des monopoles, le peuple de Paris, redoutable, avec raison, quand il a faim ou qu'il est écrasé, fit paraître son indignation. D'Argenson voulant sortir de son hôtel , le peuple s'attroupa en criant : Voilà le démon! voilà d'Argenson! et fit pleuvoir sur lui une grêle de pierres , qu'il eut le bonheur d'éviter en accélérant sa fuite. Une autre fois, les dames de la place Maubert s'attroupèrent près de l'église de Saint- Nicolas du Chardonnet , le saisirent à la descente de sa voiture , le placèrent sous une gouttière qui versait encore les restes d'une grosse pluie, et lui lavèrent sa vilaine figure en le me*

naçant, et ne cessant de lui répéter qu'il était un nègre, ouiy un nègre et un démon. Tu es un sorcier , disait la plus spirituelle de la Halle , tu es un enchanteur ; car je ne sais quelle force invisible empêche nos bras de f étrangler. Le magistrat, sans laquais (ils avaient été mis en déroute), demande grâce; quand le peuple lui eut accordé de s'évader , il entre dans l'église sans émotion et en plaisantant. Quelques années après, à l'époque de sa mort y les mêmes dames de la Halle se permirent aussi des facéties semblables : quand on vint l'enterrer dans cette église , le convoi fut mis en déroute à la même place.

Tel était l'homme public dans M. d'Argenson; l'homme privé est curieux aussi, parce qu'il est lié avec le magistrat. En effet, ce grave personnage fit de la lubricité son plaisir continuel et l'objet de ses délassements. Il s'attacha d'abord à madame de ïenciu, qui, depuis quelques années échappée de son couvent, pressée par la misère , tracassière de son naturel , intrigante , spirituelle, insinuante, active et sensée quand elle le voulait, servit de plusieurs manières le magistrat. Cette dame , par le crédit de l'abbé de Louvois , son amant , était parvenue à obtenir de Rome la dispense de ses vœux , ou peut-être simplement de la clôture , et s'était retirée dans un appartement hors du couvent de la Conception ; c'est là que d'Argenson prit du goût pour les plaisirs des couvents; mais il se dégoûta bientôt de la Tencin, étant devenu amoureux d'une novice des hospitalières du faubourg Saint-Marceau.

11 avait si bien séduit cette jeune personne qu'il lui avait promis les moyens de sortir de son couvent, et elle avait accepté. La supérieure, avertie du projet, en empêcha l'exécution, ce qui mit d'Argenson dans une telle colère qu'il suspendit un bâtiment commencé en faveur de ce couvent.

D'Argenson avait, en effet, en qualité de lieutenant général

de police, la commission et le droit d'inspection de ces couvents;

il les inspectait si bien qu'il les parcourait fort souvent , allant

à la recherche des plus belles vierges dévouées à Dieu, sous pré-

texte de visiter les murs de la maison et de veiller à leur conservation. Le roi lui avait permis de disposer d'une somme annuelle prise sur les loteries en faveur des monastères délabrés , qui ne pouvaient , de leurs revenus , subvenir à faire leurs réparations. La supérieure du couvent de la Conception le fit supplier de venir l'entendre , et ce qu'elle lui dit persuada si bien le lieutenant général de police qu'il fit reprendre les bâtiments.

D'Argenson , se dégoûtant bientôt de cette supérieure, s'attacha à une autre abbesse , à laquelle il accorda un quinze pour cent de loterie. Les toiles peintes , les autres étoffes venant des Indes , qui étaient alors des marchandises de contrebande , ne lui coûtant rien, il destinait ces casuels du fisc à l'ornement des cellules de ces bonnes dames. Enfin , de jouissance en jouissance , il parvint à la Madeleine de Traisnel , où se fixa son cœur volage. Voici comment on fut instruit de la conduite secrète du magistrat dans ce couvent.

Ce Fermet qui avait prêté quarante mille écus à d'Argenson, quand il devint maître des requêtes, avait une jolie fille à qui Richelieu faisait la cour ; mais, comme le père Fermet détestait si femme, dont il était adoré, et idolâtrait sa fille, dont il était détesté, parcequ'elle n'aimait que Richelieu dans le monde, Fermet se consolait avec une nièce de sa femme , amie de sa fille , nommée mademoiselle Husson , que d'Argenson en étant devenu amoureux, plaça au couvent de Traisnel.

Ce fut à l'aide de cette demoiselle que Richelieu alla voir au couvent mademoiselle Fermet; elles étaient logées dans l'intérieur, et accessibles seulement pour d'Argenson; mais, comme Richelieu était encore jeune, d'une figure adolescente et d'une taille fine et légère, il lui était aisé de prendre des habits de femme et de profiter de la permission donnée à un autre, dont il prenait le nom, pour entrer dans le couvent. Husson lui montra au chœur la supérieure, qui avait les plus beaux yeux et la plus belle peau du monde , et qui était jolie comme les

amours. D'Argenson , eu veuaut chez mademoiselle Husson , était devenu si éperdument amoureux de cette supérieure qu'il trouva le prétexte d'ordonner des bâtiments pour y venir souvent. Le produit des loteries lui permit de se bâtir à lui-même une maison contiguë , pour s'y retirer à la fin de ses jours. Les cellules furent tapissées de toiles peintes des Indes , et la piété de d'Argenson allajusqu'à bâtir dans l'église une chapelle dédiée à saint Marc, son patron , dans laquelle il voulait, à la mort, être déposé. La cour du feu roi avait appris à tout le monde la possibilité du mélange de tous les plaisirs avec la dévotion, pourvu que rien n'éclatât. C'est dans cette solitude que lé chef delà magistrature cachait au reste des hommes, comme le sultan dans un sérail , le secret de ses plaisirs. 11 était jaloux du monde entier ; il n'avait point une excellente opinion de la fidélité des femmes, et c'est parce qu'il était sans cesse tourmenté du démon de la jalousie que Richelieu avait encore plus de plaisir à violer la clôture de ces asiles respectables, pour sonder jusque dans leur profondeur les secrets mystérieux de M. d'Argenson. Mademoiselle Husson n'avait rien de caché pour lui. Voici la vie du magistrat dans ce couvent.

Sa Grandeur ( car c'était le titre que le feu roi avait consenti qu'on donnât à ses ministres ) se retirait presque tous les soirs dans son appartement, qui communiquait avec celui de la supérieure. En arrivant il se mettait dans son lit et s'y tenait assis. Il était revêtu d'une superbe robe de chambre , que ces dames lui aidaient à passer, et il était comme perdu dans un tas d'oreillers de duvet que ces bonnes filles plaçaient elles-mêmes pour délasser la tête, les épaules et les bras de monseigneur... Une cérémonie encore plus plaisante se renouvelait ensuite toutes les fois qu'il venait coucher au couvent, et, quelque dé* goûtante, quelque désagréable qu'elle fût , la mère supérieure y avait habitué plusieurs religieuses : c'était de frotter avec de Peau-de-vie les pieds de monseigneur , qui demandait qu'on les lui grattât fort doucement. Les plus jeunes elles plus jolies re-

ligieuses faisaient le service autour du lit ; les plus belles mains vidaient ses poches et ses portefeuilles ; les plus doux yeux lisaient les lettres et les placets, et, les entrailles et l'humanité de ces filles s'attendrissant plus d'une fois au récit des punitions, elles changeaient souvent ce qu'il y avait de dur et d'austère dans lesdécisions de monseigneur. Des malheureux s'adressèrent souvent , et toujours avec fruit, à la supérieure, qui, dans peu de temps , se vit chargée de toutes sortes de présents , qu'elle acceptait.

Après le travail venaient les plaisirs de la conversation, les lectures délassantes. Après ces amusements on servait le souper. lies propos galants l'assaisonnaient et continuaient encore Taprèssouper. A onze heures le sérail se retirait; on embrassait Monseigneur, on le dorlotait; les mains les plus fines s'appliquaient à son menton, elles en faisaient le tour, et Monseigneur s'endormait. Telle fut la retraite du magistrat dans ses vieux jours ; la mort l'alla trouver au milieu de ses religieuses, que son ombre effraya le reste de leur vie (!}.

(I) Le maréchal de Richelieu avait bien recommandé à l'auteur de ces Mémoires de ne point passer sous silence cet article de d'Argenson ; il répondit qu'il était difficile de parler avec décence des plaisirs des couvents. Richelieu lui dit que l'histoire ne pouvait être écrite que par un citoyen qui ne devait être d'aucun état. On lui répliqua que l'histoire défendait les détails scandaleux, et Richelieu dit qu'il se chargeait de tout. Fiendrez-vous de Vautre monde, lui ajouta-t-on encore, pour me retirer delà Bastille ? Carie marquis de Paulmy, qui est d'Argenson, va acheter le ministère; il demande déjà la Bibliothèque du Roi et offre d'y réunir la sienne. — Oui, s'il vous y envoie, je .promets de venir vous en délivrer, répondit Richelieu; car à la Bastille f ai fait des choses aussi étonnantes que de revenir de Vautre monde , et que vous ne saurez pas. — Eh bien ! reprit l'historien, si je ne le sais pas, je ne rapporterai point l'histoire du sérail de d'Argenson. Ainsi ce passait cette entrevue piquante, quand la troisième femme de Richelieu, qui ne cessait de veiller sur ses vieux jours, vint interrompre ce colloque. L'auteur de ces Mémoires n'est pas le seul qui ait été curieux des rapports de Richelieu avec d'Argenson. Le marquis de Paulmy ne cessa pas de lui faire la cour ,

Reprenons l'histoire. Quand le parlement apprit que d'Aguesseau était exilé à Frênes, et que d'Argenson, l'ancien ennemi de la magistrature , occupait sa place et celle de Noailles , il résolut de s'opposer par toutes sortes de moyens à ses opérations. Le parlement avait voulu, à la mort du roi, lui faire son procès , et ne cessait de s'en prendre jusqu'à ses secrétaires et à ses commis ; pour le surprendre lui-même en fraude de quelque manière on avait emprisonné le commissaire Cailly, son premier confident , et cinq autres fripons qu'il employait aux plus grandes et aux plus dangereuses expéditions de sa place. On les accusait de monopoles et de diverses exactions contre les marchands soumis à sa juridiction ; mais le régent étouffa toutes ces affaires, et d'Argenson , plein de ressentiment contre le parlement, prit possession de sa place, bien résolu de le dominer, de délivrer le régent de la gêne où il vivait avec cette cour, et de soumettre la magistrature à l'autorité absolue du roi, comme elle l'avait été sous Louis XIV. Il s'occupa aussi sur-lechamp des affaires de finances avec zèle et application., travaillant avec les ministres subalternes, tous fort habiles, qu'il avait conservés, et réglant les affaires avec eux aux heures où les autres allaient se coucher, quand il n'allait point coucher luimême au couvent de Traisnel. Il ne dînait point, pour avoir la tête libre ; il soupait tard ; il se levait matin ; il était homme de travail.

La chute de Noailles en entraîna bientôt une autre; car c'est le train des grandes disgrâces de la cour d'être suivies des disgrâces subalternes. Rouillé, homme de probité , fut assailli par les traitants et les fermiers généraux, et, sans attendre sa

il lui demanda souvent ses papiers et ses Mémoires relatifs à ses anciennes aventures ; mais ses écrits et ses compilations étaient si informes , ils sentaient si bien le ministre, que le duc, jugeant qu'il ne dirait pas la vérité, en chargea Fauteur de ces Mémoires, bien assuré que la vérité ne serait point altérée.

disgrâce , il alla lui-même la chercher chez le régent et le remercia de la faveur dont il l'avait honoré ; mais Desforts tint ferme dans son emploi de commissaire ou conseiller des finances , quoiqu'il ne fût pas bien avec d'Argenson.

L'abbé Dubois triomphait à Londres de Noailles et de d'Aguesseau; il avait conseillé au régent d'éloigner ces messieurs à formules et à rubriques, pour établir l'État sur un plan nouveau, et nourrissait dans son cœur le projet d'humilier le parlement, de le porter à enregistrer les lois relatives au plan des finances, que Law lui avait communiqué, sans ces représentations qui arrêtaient, disait-il, la marche du pouvoir. Dubois se préparait aussi de loin à abolir les conseils, qui avaient les mêmes inconvénients que cette cour de parlement; il avait d'ailleurs la parole du régent d'être fait ministre des affaires étrangères après la signature du traité qu'il avait projeté et qu'il négociait à Londres. Il était déjà conseiller d'État, et, quand il obtint du régent cette distinction , il était si méprisé dans le royaume que Madame , mère du régent, en montra sa surprise lorsqu'il alla la remercier , comme si elle-se fût intéressée en sa faveur. Cette princesse , qui était la vérité même dans ses expressions , lui dit qu'elle ne savait point ce dont il lui parlait et qu'elle n'y avait point eu de part. Je parle, Madame, lui dit-il, de la faveur que m'a accordée Monseigneur le régent en me nommant conseiller d'État. — Vous, conseiller d État ! répliqua Madame. Ahl voilà un beau conseiller ! Mon fils a voulu sans doute plaisanter l Puis elle lui tourna le dos.

Malgré ces affronts et le mépris qui poursuivaient partout l'abbé Dubois , il était dévoré d'une ambition démesurée, qui n'avait cessé de le tourmenter depuis qu'il avait été attaché au duc d'Orléans. On sait quels mots lui échappèrent en présence du feuroi, à qui il avait demandé le chapeau. Cette démangeaison d'être fait cardinal le suivit à Londres , et malheureusement les princes étrangers qui avaient besoin de lui se servaient habilement de son ambition pour en obtenir ce qu'ils voulaient.

On sait que l'Autriche , l'Espagne et la France ne présentent aucun sujet pour être fait cardinal qu'avec l'approbation des trois puissances ; ainsi Dubois , pour avoir le chapeau , vendait aux étrangers les intérêts de l'État, et son exemple déplorable et funeste n'a été que trop souvent imité depuis. Un jour , recevant de Paris des dépêches , il lut une lettre qui lui apprenait qu'on s'était moqué de lui au Palais-Royal ; on l'avait dépeint comme un fou qui aspirait vainement à bouleverser l'Europe, en ajoutant qu'il ne réussirait pas. Dubois, qui redoutait les orgies nocturnes et la petite cour du régent, répondit que, s'il était vrai qu'il fût un peu fou, il était vrai aussi que le cardinal de Richelieu avait eu des accès de folie , et qu'ayant ses talents et ses moyens pour s'élever jusqu'au cardinalat il gouvernerait un jour avec autant d'éclat que lui le royaume de France.

Mais quelle différence entre le génie de l'un et de l'autre cardinal. Le premier parut en France avec des principes nouveaux; il voulait créer une autre monarchie et la faire sortir triom» phante des guerres civiles ; Dubois , au contraire , parut au milieu de la paix et de la tranquillité publique-. Le premier avait eu le talent de soumettre à ses plans , à l'autorité royale , tous les esprits , qui se souvenaient encore de l'ancienne liberté , et il n'y a aucun doute que ce grand génie , après avoir conquis toute la nation à la volonté du roi, n'eût reconnu la nécessité , comme Henri IV, de rendre ce peuple heureux , malgré les principes de ce temps-là ; Dubois n'avait qu'à jouir, au contraire , de l'autorité déjà consolidée, se contentant de terrasser exclusivement ses ennemis personnels et de s'élever, sans aucun plan de grandeur ni d'utilité publique. Richelieu travailla pour la puissance du ministère , et Dubois travailla davantage à sa propre puissance. Le premier avait posé les plans de l'abaissement de la maison d'Autriche, si redoutable sous Charles-Quint; il voulait dégager la France de cet ennemi redoutable et fortifier la maison de Bourbon ; le second désunit les deux branches de cette maison, s'attacha à l'Autriche, qui flatta son ambition ridicule,

et porta ses projets jusqu'à faire la guerre à l'Espagne contre le petit-fils du roi Louis XIV, qui avait tant fait verser de sang français pour y élever ce jeune prince. Enfin la mémoire du cardinal de Richelieu , malgré ses coups d'État que l'histoire ni les Français ne lui pardonneront point, présente encore je ne sais quoi d'étonnant et de terrible qui entraîne les regards de la-postérité, et celle de Dubois n'a laissé que les sentiments de sa bassesse, de ses ridicules, et de la médiocrité de son esprit.

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