CHAPITRE XIV
Dubois veut devenir cardinal.— Ce qu'était Tencin, chargé par lui de négocier à la cour de Rome. — Promesse qu'il arrache au cardinal Conti avant de le faire nommer pape. — Le régent donnant des coups de pieds à Dubois. — Il est cardinal. — Réception qu'on lui fait dans le conseil. — Avec quelle hauteur et quelle insolence le maréchal de Villeroy traite Dubois chez lui. — Exil de Villeroy.
Dubois était, comme chacun sait, ministre des affaires étrangères ; il était , ce qui offrait bien plus de difficultés et produisit plus de scandale, archevêque de Cambrai ; il voulait encore avoir le chapeau de cardinal.
L'abbé Tencin , qui avait acquis la réputation de beaucoup de capacité dans l'art de négocier les affaires extraordinaires , avait la confiance de Dubois. De sa sœur religieuse il avait fait une dame du monde, et de Law, luthérien, un catholique. On le crut capable de faire aisément de Dubois un cardinal. Il était cependant en procès avec un abbé de la Vaissière, pour une affaire de simonie, et le parlement n'attendait que le jugement pour se venger de l'abbé, odieux à ce corps, parce qu'il était l'instrument de la conversion de Law. Le parlement résolut même d'en faire une action d'éclat , et Tencin voulut , avant le. départ de l'abbé, montrer au public de quoi il était capable. Le duc de Saint-Simon, qui haïssait l'abbé Dubois, Law et Tencin, le prince de Conti, qui s'était fait un plaisir d'humilier ce triumvirat, tout le parti opposé à Dubois et à Law furent avertis du jour du jugement de la procédure ; la grand' chambre fut pleine du plus grand monde et la cour presque toute garnie de Pairs.
Tencin disputait un prieuré à la Vaissière , son compatriote , en vertu d'une union de bénéfice à l'abbaye de Vézelay , que
ïencin possédait. On disait que pour conserver ce prieuré Tencin avait donné beaucoup d'argent et friponne la moitié de la somme. Aubry, fameux avocat, fit donner Tencin dans le panneau , et avoua qu'il gagnerait son procès contre Vaissière s'il jurait qu'il n'avait pas donné d'argent. L'abbé Tencin, qui était présent, répliqua hautement : Si je jurerais ! Je suis prêt à lever la main et à protester que je n'ai jamais traité pour le prieuré , sHlplaît à la cour de recevoir mon serment. C'était où Aubry en voulait venir. Évitons , évitons le double scandale, lui dit cet avocat; voilà la vérité; montrant à toute l'assemblée le marché du bénéfice, signé Tencin, en original.
La cour et toute la compagnie, de l'état suspensif qu'elles prenaient à la cause , passèrent à une sorte de fureur contre Tencin ; les Pairs le huèrent ; il voulut s'échapper ; mais son adversaire, qui attendait le coup de théâtre, le força à reparaître et à être témoin de son jugement. Il fut amendé.
Tencin était le personnage qu'il fallait à Dubois ; il partit pour le conclave où fut élu Innocent XIII; il fut chargé du secret de la cour de France, et Laffiteau renvoyé.
Le cardinal Conti , issu d'une des quatre principales familles de Rome, était favorisé au conclave par la faction française , et, comme il avait eu un frère tué dans les armées de l'empereur et qu'il avait été nonce en Portugal , il réunissait sur sa tête les suffrages des principales factions du conclave. Le cardinal de Rohan eut l'ordre, avant de se déclarer en sa faveur, de tirer de lui la parole qu'il ferait Dubois cardinal , et Conti le promit à Tencin , conclaviste de Rohan , chargé de tous les détails ; mais l'abbé ne s'en tint pas à une simple promesse; il voulut , avant l'élection , que le cardinal Conti promît et signât que Dubois serait fait cardinal. Conti, «qui eut la faiblesse de signer, fut exalté; mais ce pape, naturellement faible et vertueux, gémissant de s'être vu arracher ce malheureux écrit, déclara à Tencin, quand il se vit sur la chaire de Saint-Pierre,
qu'il mourrait de douleur d'avoir, par une sorte de simonie* acheté le souverain pontificat , et déclara net que sa tranquillité ne lui permettait pas d'aggraver cette faute en élevant Dubois au cardinalat. Tencin; menaçant, fougueux, pétulant, et fort de son papier , dit au pape qu'il n'entendait pas ce que signifiait cette réserve et demanda le chapeau de Dubois. Le pape, en balbutiant, articulait le mot de conscience, et Tencin celui d'obligation; ce combat dura longtemps, tandis que Dubois enragé, à Versailles , de tant de difficultés , les prenait quelquefois pour des refus.
Tencin, pour terminer l'affaire, alla, un beau matin, déclarer au pape que, s'il ne faisait Dubois cardinal, il publierait l'anecdote et le billet. Qu'il soit publié, lui répondit le pauvre vieillard tout effrayé.
Dubois fut fait cardinal , et Tencin , voulant profiter encore de l'effroi du pape pour le violenter et en arracher pour lui un autre chapeau, lui dit un autre matin qu'il était complice de toute l'affaire et qu'il n'en avait eu que des soucis et des peines , tandis qu'il en avait été créé souverain pontife et Dubois cardinal. Le coquin ajoutait que, pour rendre le billet qu'il lui demandait , il désirait aussi le chapeau de cardinal.
Le pape , cette fois , répondit à Tencin qu'il laverait sa faute par la mort et la douleur. Ses remords et les menaces de l'infâme le jetèrent en effet dans une telle mélancolie qu'il en mourut quelques mois après. La conduite de Tencin fut connue à Paris : elle est dans les Mémoires de Maurepas et de Duclos, et en partie dans les correspondances ministérielles du dépôt des affaires étrangères ; elle rappela celle de Laffiteau , qui fut rappelé parce qu'au lieu d'employer l'argent qu'envoyait Dubois pour son chapeau Laffiteau le donnait pour en avoir un pour lui.
S'il y a quelque travail pénible , rebutant même , pour un historien, c'est d'avoir à suivre la marche de l'ambition de Dubois pour être cardinal. Qu'on se souvienne donc qu'il de-
manda le chapeau à Louis XIV , qu'il se promit à Londres de l'obtenir un jour, qu'il traita avec l'empereur, et qu'il lui sacrifia nos principes sur la maison d'Autriche.
En France, il remplit la Bastille dejansénistes, qu'il avait d'abord protégés, fit exiler le parlement sous prétexte des séditions populaires qu'il occasionnait, et on a vu les indignités qu'il lui fit souffrir jusqu'à l'enregistrement de cette bulle. Il avait déjà changé le conseil de conscience en conseillers molinistes , éloigné Noailles , et menacé ce prélat du dernier châtiment s'il ne donnait un mandement d'acceptation.
A Rome il corrompait des cardinaux et des prélats. Le produit de la ruine de mille familles , par la banque , était employé à alimenter sa cupidité. Il avait traité aussi avec le cardinal Rohan pour avoir le chapeau par ses négociations, négocié en Espagne avec d'Aubenton , et vendu le confessionnal du roi aux jésuites, pour avoir une protection qui le conduisît au chapeau.
Quand le duc d'Orléans approfondissait toutes les intrigues de Dubois , il ne pouvait s'empêcher de lui témoigner son mécontentement ; il était archevêque de Cambrai , et cependant il le tutoyait et prenait avec lui le ton du mépris; plusieurs fois même il le frappa ; quelques jours après son sacre, on sut qu'il lui avait donné des coups de poings. Dubois était même le seul personnage que le régent se permît de maltraiter de la sorte , car il était bon de son naturel , railleur, mais indulgent.
Une autre fois , l'archevêque voulant se composer , montrer de la contenance et représenter au régent irrité sa dignité d'archevêque, ce prince, le poussant jusqu'à l'angle de son cabinet, lui donna un coup de pied pour sa qualité d'ancien ministre, un second pour celle de maquereau , un troisième pour celle de coquin , un quatrième pour celle de prêtre , et un cinquième pour celle d'archevêque de Cambrai. Je vous le pardonne , répartit le prélat , car fen attends un sixième en qualité d^ cardinal.
L'empereur, en effet, agissait secrètement en sa faveur auprès de la cour de Rome pour qu'il fût créé cardinal , et Philippe V , qui d'abord avait fait des oppositions , déclara au pape qu'il ne mettrait plus d'obstacles à la faveur qu'il plairait à S. S. de lui accorder. Ainsi le chapeau arriva; et le régent, qui présenta la nouvelle éminence au jeune Louis XV lui dit , en présence des courtisans , que c'était à M. Dubois que S. M. devait la tranquillité de l'État et la paix de l'Église de France, qui devait être déchirée d'un système cruel , et que pour récompense le pape l'avait créé cardinal.
L'élévation de Dubois à la pourpre ne contenta pas longtemps les molinistes, qui l'avaient fait cardinal. Ayant obtenu ce qu'il voulait d'eux, le jansénisme et le molinisme l'intéressèrent également. Les fanatiques des deux factions se déclarèrent donc contre lui et blâmèrent son esprit de conciliation et son indifférence ; car leur situation intéressante finissait avec leurs querelles. Les grands , jaloux de son élévation, le parlement, qu'il avait humilié, l'ancienne cour, qu'il avait éloignée, le parti des princes légitimés, qu'il avait proscrit, les dévots scandalisés , les honnêtes gens, dont il se moquait , tombèrent comme à l'envi sur sa personne. Mille vers satiriques , des chansons ordurières , des caricatures le poursuivirent partout , en sorte que, s'il eût eu quelque pudeur, il eût payé cher son élévation. On l'appela pendant six mois le cardinal Cartouche ; et cependant, comme il lui manquait la croix de l'ordre pour être revêtu de toutes les dignités qu'il y avait en France, il fit parler à Clairenbeau, généalogiste de l'ordre, pour chercher les moyens de l'obtenir. Ce généalogiste lui répondit qu'il n'y en avait aucun, qu'il ne pouvait être de l'ordre que par une charge dont la nature serait incompatible avec sa dignité de cardinal , et qu'il n'y avait aucun exemple qu'on eût été reçu chevalier ou commandeur sans faire les preuves accoutumées. Dubois mourut quand il méditait la création d'une charge d'un nouveau genre pour être décoré de ce cordon , et ne pensa plus
qu'à présider le conseil d'État. Pour y réussir sans obstacle il essaya d'abord de se faire nommer chancelier de France , et lit proposer à d'Aguesseau de céder sa dignité , avec un dédommagement de cent mille écus qu'il offrait de lui faire toucher. Au refus du magistrat , que l'or n'avait jamais ni séduit ni attiré , Dubois prit une autre marche , celle de la persécution ; elle fut résolue contre tous conseillers assez fermes et honnêtes pour s'opposer à ce que Dubois les présidât, et malheureusement il fut soutenu par le régent.
Le cardinal de Rohan arrivant de Rome après l'élection d'Innocent XIII , il fallut, pour le récompenser de ses services et pour soumettre à sa présidence les conseillers, l'introduire dans le conseil d'État et le faire placer avant les autres. Sa haute naissance les força au silence, et c'est ce silence du conseil que Dubois voulait obtenir pour l'imposer ensuite à son égard ; aussi le cardinal de Rohan fut-il appelé depuis ce tempslà le cardinal la Planche , parce qu'il n'avait été présenté là que comme moyen. Le cardinal de Rohan prit donc séance au conseil après les princes du sang et avant les maréchaux de France. Quelques jours après arriva au conseil le cardinal Dubois , qui se plaça immédiatement après Rohan, ce qui fit sortir ou retint loin du conseil le chancelier , les ducs et pairs et les maréchaux de France ; le duc de Noailles alla jusqu'à dire à Dubois que l'histoire n'oublierait pas que son entrée au conseilen avait éloigné les grands du royaume. Dubois, qui savait qu'on lui parlerait des grands de l'État , et qui connaissait la valeur de ces expressions, lui répliqua : Depuis que je connais ce qu'on appelle les grands , je les trouve si petits que je ne mettrai jamais cette journée-ci au nombre de mes triomphes. Le régent, qui n'avait pu adoucir Noailles , l'exila; les maréchaux de France se retirèrent du conseil. Les ministres seuls, dont le sort et la fortune dépendaient de Dubois, y restèrent. Villeroy , qui avait une grande influence à cause de son âge et de sa place près du roi , dont il était gouverneur,
protesta et s'attira le ressentiment de Dubois , qui ne lui pardonna pas. Il fut résolu que d'Aguesseau, inflexible comme les autres , serait exilé , et qu'un homme de bonne volonté , d'Arménonville, serait garde des sceaux de France ; il prit la place sous le cardinal , sans difficulté.
11 ne restait plus alors en place aucun de ces esprits dangereux et mécontents qui avaient essayé de troubler les vues du ministère ou les projets de la Régence. La faction des princes légitimés était dissipée ; le duc du Maine et les chefs de la confédération étaient écartés; l'Espagne, qui avait armé les mécontents , avait fait la paix avec la France ; Albéroni , qui avait erré en Italie de village en village , était trop heureux d'avoir conservé sa vie et sa liberté ; enfin un double mariage semblait unir intimement les deux branches de la même famille régnante en France et en Espagne.
Mais il restait encore un très-grand seigneur en place , et dans le sein même de la cour, qui fixait sur lui tous les regards , un vieillard hargneux et toujours grondant , un reste de P ancienne cour (pour me servir des termes de ce temps-là), qui , après avoir traversé Dubois de toutes ses forces , après avoir surmonté toutes sortes de dangers de perdre sa place , s'y maintenait avec fierté , défiait le ministère, ne voulait tenir aucune grâce ni pensions de la Régence, accablait de critiques ou de sarcasmes toutes ses opérations, captivait déjà la volonté du jeune Louis XV , et travaillait de loin à s'emparer un jour de sa confiance. Tel était le maréchal de Villeroy , gouverneur du roi.
Villeroy , nommé , par le testament même de Louis XIV , gouverneur de Louis XV, s'était imaginé qu'on l'avait laissé en place parce qu'il était l'homme nécessaire ; il portait avec lui un nom distingué sous Henri IV et sous Louis XIV , qui eut pour gouverneur le père de celui dont nous parlons, et à qui , pour cette raison , on confia la garde et l'éducation du roi Louis XV. Villeroy avait été fait prisonnier à Crémone en 1702 ;
il avait perdu la bataille de Ramillies, et ne s'était plus présenté si souvent à la cour de Louis XIV, quand madame de Maintenon , qui le connaissait à fond et qui avait besoin d'une personne de confiance comme lui pour une infinité de détails, favorisa son retour dans les bonnes grâces du roi ; aussi sa reconnaissance ne se démentit jamais envers la favorite; il conserva avec elle , jusqu'à son dernier soupir , ses liaisons anciennes , n'agissant que d'après ses principes et peut-être par ses insinuations, n'ayant avec elle qu'une volonté,. et témoignant avec aigreur et avec beaucoup de hardiesse son extrême mécontentement surtout de l'élévation de Dubois au cardinalat, ne manquant aucune occasion de lui faire sentir combien il était déplacé dans le ministère et indigne d'occuper dans l'Église le poste qu'il y tenait.
Villeroy avait un de ces caractères indomptables qui fatiguent toujours les caractères faciles et légers, tels que celui du régent et de Dubois. Une grande hardiesse dans les principes de morale et de religion , beaucoup d'indifférence sur l'étiquette , sur la représentation et les plaisirs ordinaires et décents , faisaient détester tous les suppôts de la Régence, tandis que Villeroy, outre l'inflexibilité de son âme, était connu par la rusticité, pour ainsi dire, de son caractère , ne pouvant en rien se contraindre, ni cacher ses sentiments sur les événements extraordinaires que la facilité du régent avait entraînés. Villeroy croyait d'ailleurs que la régence était , dans le duc d'Orléans , une véritable usurpation, que le testament du feu roi était la seule loi légitime qui obligeait tout bon Français attaché à son monarque. L'exil et l'emprisonnement du duc du Maine et de ses partisans étaient l'effet d'une tyrannie intolérable ; le cardinal n'était qu'un insigne scélérat; et peut-être Villeroy, qui était crédule et se connaissait peu en caractères, ajouta-t-il foi bien légèrement à cette calomnie atroce que la vieille cour de Louis XIV put accréditer, et qui accusait si faussement Philippe d'Orléans d'avoir empoisonné les restes de la famille royale pour s'en>
parer un jour du troue , après l'accomplissement de tous les forfaits antérieurs et nécessaires pour y monter.
Quoi qu'il en soit de ses sentiments et de ceux qu'il pouvait, sur cet article, inspirer au jeune monarque, il est constant qu'il se comporta avec son élève comme s'il avait craint qu'il dût être empoisonné. Jamais il ne le perdait de vue , jamais il n'avait permis un seul tête-à-tête avec le régent ; toujours il assistait à ses travaux avec le roi : conduite désolante pour un prince tel que Philippe d'Orléans.
Ce prince et l'abbé Dubois souffrirent donc de Villeroy tout ce qu'il plaît à un vieillard atrabilaire, qui se croit tout-puissant et inattaquable ; ils entendirent les plaintes perpétuelles qu'il fit à chaque nouvelle opération , ils essuyèrent ses railleries et ses sarcasmes.
|l Mais, quand la majorité approcha , quand le jeune monarque fut arrivé à l'âge susceptible d'un attachement et de recevoir d'un gouverneur des principes et des maximes de conduite, le régent et Dubois, dans l'appréhension d'être un jour sacrifiés à la haine d'une personne qu'ils avaient vainement tentée , par des grâces, de gagnera eux, résolurent de le perdre lui-même, sans attendre les coups qu'il pouvait porter , et de chercher de loin une occasion assez favorable pour que l'opération ne pût manquer. Le maréchal, par un de ces raisonnements qu'un homme tant soit peu adroit fait toujours sur ses intérêts les plus chers , démêla ce projet, et peut-être en fut-il instruit d'avance; mais, soit que son amour- propre lui fît présumer qu'il ne pourrait perdre aisément son autorité , qui prenait sa source au testament du feu roi et qui avait été reconnue par des arrêts du parlement lorsqu'on adjugea au duc d'Orléans la régence , soit par un de ces aveuglements qui empêchent les ministres et les gens en place de voir les écueils qui les environnent , Villeroy négligea ces avis ou ses propres pressentiments.
Dubois , pour le perdre plus vite dans l'esprit du régent ,
s'avisa d'un stratagème capable d'accélérer l'affaire ; il fit écrire en Bretagne et adresser à Villeroy des lettres où il s'agissait de nouveaux complots. Dans cette province, toujours irritée contre le régent , il restait un parti de mécontents , et si l'accusation était une calomnie , au moins n'était-elle pas téméraire. Le premier président du parlement de Paris reçut aussi une lettre semblable à celle de Villeroy, où il était dit qu'on en écrivait une autre au maréchal. Le président, homme de cour, ne manqua pas de porter sa lettre; mais le maréchal ne rendit pas la sienne , et Dubois eut l'occasion de lui en faire un crime auprès du régent. Depuis ce temps-là le prince et Dubois ne cessèrent d'observer le maréchal , et surtout la nature de ses insinuations dans l'esprit du jeune monarque.
Le maréchal , de son côté , ferme comme un rocher et 'jamais las de médire de la Régence, traînait dans la boue le nouveau cardinal ministre. Ce dernier voulut essayer encore de pacifier un vieillard si redoutable , le chef de ceux qui se plaignaient hautement des honneurs qui s'accumulaient sur sa tête. Le cardinal lui envoya même plusieurs messages pour lui témoigner qu'il était toujours son serviteur , malgré ses propos, son mécontentement, qu'il attribuait , disait-il , au louable désir de voir gouverner l'État d'une manière encore plus parfaite. Villeroy, toujours de mauvaise humeur quand son ressentiment le faisait parler sur la nouvelle cour , et qui exaltait audessus des nues les opérations et les personnes du temps de Louis XIV , agréa ces témoignages de Dubois. Ils se visitèrent réciproquement ; mais on va voir ce que méditait le maréchal , et quelle bile contre Dubois il lui restait à répandre.
Un jour, dans une de ces visites que le cardinal et le maréchal se rendaient depuis peu , ce dernier , ayant choisi le moment d'une audience publique que donnait Dubois, emmena avec lui , dans sa voiture , deux autres cardinaux , pour être témoins de ce qu'il avait intention de faire et de dire à Dubois..
Villeroy, arrivé à l'audience , traverse la plus nombreuse , la plus illustre assemblée; il cause avec quelques-uns; il montre sa figure à tous , et fait apercevoir que c'est le maréchal de Villeroy qui va parler au ministre.
Il l'aborde dans un cabinet à côté de l'assemblée , et là il commence les compliments d'usage; il parle fort tranquillement d'affaires d'administration et de l'éducation du roi; mais bientôt , donnant peu à peu l'essor à son caractère mécontent, il en vint des compliments généraux à la critique des opérations de Dubois , de la critique à l'invective contre sa personne , de l'invective aux sarcasmes sanglants, au récit enfin de sa vie scandaleuse. Il lui dit publiquement qu'il était marié et cardinal en même temps. Il lui nomma Breteuil, intendant de Limoges, qu'on disait avoir enlevé les preuves de son mariage, et publia quelle récompense lui était préparée. Il lui rappela sa basse extraction , et comment il en» était sorti en servant de domestique à un vieux prêtre qui le faisait étudier. 11 éleva la voix pour qu'on pût bien entendre qu'il avait perverti l'enfance du duc d'Orléans , dont les qualités naturelles auraient fait un prince accompli et religieux , s'il n'avait altéré, par ses leçons et ses exemples, un caractère facile, aimable, flexible et porté à suivre la direction d'un gouverneur. Il lui dit qu'il avait sacrifié toute la cour du >feu roi à sa passion , qu'il avait exilé les grands de l'État, bouleversé les fortunes, le royaume et le département des finances. 11 ajouta que le faste de sa maison était le produit des vols scandaleux faits impunément pendant le système. 11 dit que , pour élever le duc d'Orléans à la régence, il avait perdu l'autorité royale, s'étant ligué avec le parlement, et que, pour se donner le chapeau de cardinal , il avait exilé et frappé ce parlement, dont il n'avait plus besoin. Tu es un scélérat , lui dit-il en sortant ; tu es l'horreur de la France , et de tous ceux qui te font la cour et qui te détestent. Dans peu le crime qui circule dans ton sang vengera la France des maux que tu lui fais; en attendant,
venge-toi, si tu le peux, contre cette tête forte qui te parle, et fais-moi arrêter, exiler ou renfermer, si tu le peux.
Une telle tragédie frappa de consternation les courtisans qui étaient venus chez Dubois traiter d'affaires ou solliciter des grâces ; on n'osait ni se parler , ni respirer , ni regarder personne en face. Dubois, brutal de son naturel, et que tout le monde redoutait à cause de son irascibilité , fut lui-même frappé d'épouvante. 11 avait, dit-on, écouté le récit de son histoire avec attention et les yeux baissés , sans oser l'interrompre. A la fin il se contenta de dire à l'assemblée que ce vieillard, depuis longtemps extravagant , méritait de finir ses jours aux Petites-Maisons, mais qu'il voulait prouver, par sa modération et ses supplications au régent , que, si le cardinal Dubois était coupable de si grands forfaits, il savait au moins pardonner les offenses , et qu'il allait lui-même , de ce pas , en raconter l'aventure* au régent et à son conseil , et les supplier d'oublier cet acte de folie, cet acte d'une parfaite extravagance.
Il se passa en effet plusieurs jours pendant lesquels le régent et Dubois souriaient de la scètie , quand ils rencontraient ceux qu'ils savaient avoir entendu le récit de l'histoire de Dubois. On crut donc effectivement pendant quelques semaines que le cardinal était capable de quelque vertu et d'oublier la vengeance , soit par mépris , soit au moins par crainte d'attaquer un personnage aussi puissant ; mais les plus clairvoyants savaient bien que de pareils sacrifices ne sont point connus des ministres ; ils s'attendaient donc que le cardinal ou le maréchal serait renvoyé , et il était bien plus probable que Villeroy serait puni du plaisir qu'il s'était donné d'humilier Dubois ; c'est ce qui arriva.
En effet le régent, voulant travailler avec le roi sur des affaires secrètes , ou peut-être causer avec lui sur des objets ordinaires et chercher un prétexte de renvoyer le maréchal , pria le jeune monarque, que le gouverneur ne quittait jamais
quand il était avec le régent, de trouver bon qu'il fût seul avec lui pour parler d'affaires d'État qu'il devait seul entendre. Villeroy, offensé de l'exclusion , répondit à ce prince qu'il ne perdait pas de vue le roi ; que la garde de sa personne lui était confiée par le testament de Louis XIV , vérifié et reconnu par un arrêt du parlement et par la loi nationale ; qu'il répondait de la vie du roi , et qu'il voulait assister en personne à tous les travaux et aux conférences secrètes que demandait le régent.
A ces propos le duc d'Orléans répondit que la personne du roi était dans une aussi grande sûreté sous ses yeux qu'en présence de Villeroy; il dit en peu de mots qu'il s'oubliait, et qu'il ne savait plus qu'il parlait au régent du royaume et au premier prince du sang. Il sortit sans autres propos , laissant Villeroy à ses réflexions et aux fonctions de sa charge ; mais sur-le-champ il alla tenir un conseil extraordinaire, et montra combien les prétentions de Villeroy étaient devenues dangereuses et contraires à la paix du ministère et de l'État. Le prince trouva des approbations tant qu'il en voulut pour perdre Villeroy ; l'exécution en fut renvoyée au lendemain.
Ce jour-là, Villeroy, tranquille et rassuré, malgré les deux scènes qui s'étaient passées en présence du roi et chez le cardinal, se présenta chez le jeune monarque pour remplir les fonctions de sa charge. Sur-le-champ il fut investi , dans l'antichambre même du roi , par une troupe de jeunes seigneurs , compagnons des plaisirs du duc d'Orléans , qui se donnèrent celui d'enlever le vieux gouverneur , sans qu'il sût lui-même si c'était un jeu que se permettaient de jeunes étourdis oi# une punition réelle. La Fare , personnellement attaché au régent , gouverna cette expédition avec beaucoup d'intelligence , d'ordre et de précision. Le maréchal, qui criait en jurant de toutes ses forces , fut renfermé dans la première chaise à porteurs qu'on trouva , et puis jeté dans un carrosse depuis longtemps tout prêt, et fut ainsi enlevé , ou plutôt escamoté de la cour , sans
que le roi, ni les ministres , ni le régent , ni les gens mêmes du maréchal pussent le soupçonner. Plusieurs heures après l'expédition, on apprit à ces derniers que leur maître venait de partir pour sa terre de Villeroy, ce qui les étonna autant que le maréchal lui-même l'avait été.
Mais, le lendemain, le régent, le cardinal Dubois et toute la cour furent à leur tour dans un embarras aussi imprévu. L'ancien évêque deFréjus, précepteur du roi, avait disparu de la cour et de chez lui sans qu'on pût avoir aucune idée de ce qu'il était devenu , ni du motif d'une évasion aussi extraordinaire. Le roi , qui commençait à montrer quelque volonté , attaché à son gouverneur et surtout à ce prélat, se dépitait de leur éloignement et crut encore que Fleury était exilé. Il ne cessa de pleurer et refusa de prendre toute nourriture et tout repos pendant la nuit , qu'il passa en sanglots , en cris aigus et en gémissements. Le duc d'Orléans et Dubois, consternés , se repentaient déjà avec raison d'avoir exilé Villeroy, sans prévoir les événements. Des courriers furent envoyés dans tous les coins de la France pour chercher le précepteur, pour le rendre au roi , et pour imposer silence aux méchants qui publiaient déjà , les uns qu il était exilé , les autres que le cardinal Dubois l'avait fait enlever et disparaître , pour imposer enfin à ceux qui poussaient l'extravagance au point d'imputer au régent à ce sujet des calomnies plus atroces. Heureusement pour le repos du jeune roi, qui en avait eu la fièvre, et pour la tranquillité du régent et de Dubois , qui ne savaient quel remède apporter à sa douleur extrême , on l'alla déterrer chez Lamoignon , à Bâville, d'où il avait déjà donné la commission à quelqu'un de ses gens de déceler son secret. Cette découverte, qui rétablit les esprits , qui combla le régent de satisfaction, tira de Dubois ces paroles, qui furent dès lors si souvent répétées : Il s'est enfui à B avilie , le bon homme y pour le plaisir de s'y faire chercher et pour faire l'enfant. La suite de cette affaire montra que Fleury n avait pas été à
Bâville pour y faire ce que Dubois lui attribuait; le précepteur revint à la cour, où il jouit de la confiance entière du jeune roi, et Villeroy, furieux de le savoir en place, manda de Lyon , où il venait d'être transféré, que Fleury l'avait trahi en revenant auprès du roi , disant qu'il existait entre eux un compromis signé, par lequel, l'un des deux venant à perdre sa place, l'autre irait se retirer dans sa terre ou dans un couvent, d'où il ne sortirait que pour occuper avec l'autre son ancien poste, et qu'il fallait pour y réussir s'attirer l'amitié surtout du monarque. Fleury ne put se refuser à reconnaître l'existence de cette promesse respective ; il l'avoua à ses intimes, qui lui rendirent ce qu'en disaient les nouvelles publiques; mais il ajouta que la vive douleur du roi , son espèce de désespoir en se voyant privé à la fois d'un gouverneur et d'un précepteur qu'il aimait, étant des cas imprévus dans leur accord, la situation du monarque avait dû suspendre l'effet de sa promesse.
Telle fut la fin du maréchal de Villeroy , digne d'être respecté de Dubois, et même du régent, à cause de ses vertus, qui avaient je ne sais quoi d'antique et de vénérable dans une cour d'où étaient bannies les mœurs et la bonne foi.
Villeroy était grand et bien fait ; il avait été très-galant avec les femmes et se vantait encore de ses victoires dans ses vieux ans. Il fut dans la disgrâce tant que le duc d'Orléans vécut , et l'ordre de son exil ne fut révoqué que sous le ministère de M. le Duc , qui lui permit de revenir à la cour. Le roi , qu'on avait prévenu , le reçut froidement, ce qui le piqua si fort qu'il alla s'établir à Paris. Sous le ministère du cardinal de Fleury il désira de revenir à la cour, et Maréchal, premier chirurgien, se chargea de la négociation. Villeroy demandait ce qui lui était du de ses appointements comme gouverneur de la personne du roi et le payement de ce qu'il avait en billets de banque, qui se montait à six cent soixante mille livres. 11 demandait encore qu'à l'avenir ses honoraires lui fussent payés ; que le duc de Villeroy , son fils , fût créé maréchal de France ,
et que le marquis d'Alincourt fût fait duc et pair , en faisant revivre pour lui le duché de Beaupréau. Le cardinal lui accordait le payement de ses appointements jusqu'à son exil et ses billets de banque , et il lui refusa le reste de ses demandes. Villeroy était disposé à accepter ; mais , le roi ne parlant plus de lui , il ne parut plus à la cour , et mourut , sans recevoir même les arrérages de ses appointements , le 18 juillet 1730.