CHAPITRE XV
Fêtes licencieuses indiquées par mademoiselle Tencin, préconisées par Dubois et célébrées sous les yeux du régent à Saint-Cloud.
Nous ignorerions quelle fut la marche des mœurs des Grecs et des Romains, et comment leur sévérité primitive dégénéra en licence et en corruption, si les historiens de ces peuples n'avaient conservé le tableau des mœurs de leurs contemporains.
Tite-Live , Tacite, tous les historiens estimés ont rempli leurs devoirs sur cet objet. On imitera donc leur véracité ; mais on s'abstiendra des détails scandaleux que repoussent la modestie et la sévérité des mœurs. En 1722, la cour, privée du roi, était composée de son gouverneur, du précepteur, de ses instituteurs, pieux personnages et d^une conduite édifiante ; mais , autant cette cour était retirée et chrétienne , autant celle du régent était licencieuse et dépravée ; et quoique ce prince, à force de jouir des plaisirs, fût dans la situation d'une extrême vieillesse, ses maîtresses et ses compagnons de débauche recherchaient des lubricités d'un nouveau genre pour le réveiller.
Le cardinal Dubois, ne connaissant point la malignité des humeurs qui circulaient dans son sang, ne prévoyant point sa mort prochaine, cherchait tous les moyens de s'emparer de l'autorité pour régner en France à la majorité, comme il régnait pendant la Régence. Il était averti de la nullité du duc d'Orléans, et craignait que ce prince, doué des connaissances nécessaires à toutes les parties de l'administration et né pour la gloire , n'abandonnât son genre de vie pour s'occuper des affaires d'État , lorsqu'il serait parvenu à cet âge où des passions éteintes n'éloignent plus les hommes de la réflexion. Dubois avait attaché jusqu'alors le duc d'Orléans à tous les
plaisirs, il l'en avait enivré. Ses artifices allaient jusqu'à lui rendre le travail difficile et dégoûtant , lui présentant les affaires compliquées du côté douteux , et jamais du sens véritable. Il connaissait tout l'intérieur de son élève ; il l'avait approfondi dès l'enfance, et cherchait, de concert avec les roués, dès divertissements d'un genre nouveau. Plus le régent approchait de cette indifférence ultérieure pour les plaisirs que la nature a voulu être la peine de la débauche, plus le cardinal , ingénieux dans l'art des ressources , en imaginait de nouveaux , capables de l'occuper.
La cour de ce prince, dans ce temps-là, allait tenir ses orgies au château de Saint-Gloud plutôt que dans tout autre lieu ; car on commençait à craindre le précepteur Fleury, qui prenait de l'empire sur le jeune roi, et qui avait des principes trop contraires à ces scènes lubriques. Il était d'ailleurs plus décent de s'éloigner du roi et de la capitale. On s'assemblait donc à Saint- Cloud, d'où l'on chassait tous les valets. Là se trouvaient des femmes publiques, conduites de nuit et les yeux bandés, pour qu'elles ignorassent où elles étaient ; le régent, ses femmes et les roués , qui ne voulaient pas être connus, se couvraient de masques ; mais on lui dit une fois qu'il n'y avait que le régent et le cardinal -Dubois capables d'imaginer de pareils divertissements.
D'autres fois on choisissait les plus beaux jeunes gens , de l'un et de l'autre sexes, qui dansaient à l'Opéra, pour répéter les ballets que le ton aisé de la société , pendant la Régence , avait rendus si lascifs, et que ces jeunes gens exécutaient dans cet état primitif où étaient les hommes avant qu'ils connussenties vêtements. Ces orgies, que le régent, Dubois et ses roués appelaient \es fêtes d'Adam, furent répétées une douzaine de fois, car le prince parut s'en dégoûter. Le cardinal occupait ainsi le duc d'Orléans. La majorité approchait, et, pourvu qu'il pût l'atteindre et jouir alors de son crédit, son plan était formé : il voulait éloigner le régent.
Aux fêtes d'Adam succédèrent bientôt des orgies d'un nouveau genre; obligée de les décrire , la plume tremble et se refuse à laisser aux âges futurs la description de ces infamies. On les racontera cependant, puisque la réticence est un vice dans l'histoire et que la candeur est une de ses qualités , et on ajoutera que madame de Tencin, ingénieuse dans l'art des ressources, connaissant les causes et les degrés de la vieillesse anticipée du régent et le besoin surtout de l'occuper, pour conservera Dubois son influence, imagina de nouveaux plaisirs. Elle était le conseil du cardinal ; elle gouvernait sa maison , où elle représentait avec beaucoup de grâces, étroitement liée avec son frère, à qui tous les moyens étaient bons pour parvenir ; elle donnait sans cesse à Dubois des avis nouveaux et lui montrait toutes sortes d'expédients pour maintenir son pouvoir et pour écarter les personnages dangereux. Quand le régent ne voulut donc plus de répétition de danses, elle suggéra au cardinal de proposer les fêtes et les divertissements des Flagellants,
Le lendemain, chaque roué fut pourvu d'une douzaine de fouets pour le divertissement. lia société des roués se demanda ce qu'on devait y faire , et on fut instruit d'avance du nombre des acteurs qui seraient de la partie ; car chacun se montrait son fouet , comme l'indice de la fête prochaine , en s'essayant sur les mains l'effet des coups de ces instruments. Épargnons, épargnons les détails , puisque nous n'avons pu cacher l'anecdote. Toute la cour des roués se flagella dans une nuit profonde. Faisons encore mieux connaître le régent.
Ce prince, du sein de ses désordres, laissait paraître des remords. Que dira V histoire (dit-il un jour au cardinal Dubois, qui le raconta à madame de Tencin , de qui le maréchal de Richelieu tenait ces étranges anecdotes) ? Elle représentera les orgies de ma régence comme ces fêtes que nous connaissons tous de la cour des mignons de Henri III. Nos fêtes ténébreuses seront mises au grand jour ; la postérité en connaîtra les détails, et les artistes les graveront.
Mais il ajouta que, si cela arrivait, on verrait au moins que tout se passait à l'instigation d'un cardinal.
Dubois avait ordonné à madame de Tencin de composer la chronique scandaleuse du genre humain. Elle existe encore cette histoire manuscrite, composée par madame de Tencin à l'usage de Dubois et du régeut, et ce que les Romains, ce que les Grecs, ce que les cours d'Italie avaient imaginé de plus voluptueux ou de plus infâme, on l'exécuta ou on en fit des essais. On mit en action Messaline et Cléopâtre ; on joua Ninon, dont la mémoire était bien plus récente; on fit sortir des tombeaux les débauchés de l'antiquité la plus reculée.
Jamais les orgies ne commençaient que tout le monde ne fût dans cet état de joie que donne le vin de Champagne. On ne parlait d'agir que tout le monde ne fût gris et bien repu , et lorsque la compagnie arrivait à ce moment-là, lorsque les verres sautaient en l'air, lorsque les propos joyeux, les chansons bachiques, les liqueurs, le récit surtout des anecdotes scandaleuses qui sortaient, avec des commentaires, de la bouche des femmes, avaient mis tous les sens dans un état d'éveil, alors commençaient les répétitions. Le régent , pendant ce temps-là , se retirait dans un coin avec quelques-uns , d'où il applaudissait à ce que se permettait cette étrange compagnie. Des femmes de tout état, mais sans distinction de rang, y étaient reçues, et la génération actuelle serait bien surprise d'y trouver des mères ou des aïeules , car la plupart en ont démandé pardon à Dieu le reste de leur vie. Les plus libertines étaient recherchées du régent ; elles étaient incitées, animées par l'infâme cardinal, qui leur donnait des bijoux, de l'argent, des places et du papier, du temps de Law. Madame de Tencin et Dubois s'occupaient ensemble du succès de ces assemblées, qui amu saient le régent et disposaient des affaires du gouvernement, et on touchait à la majorité, époque qu'il avait fixée pour perdre le régent.
Quoique ce prince s'amusât dans ces bruyantes orgies, il avait néanmoins des inclinations particulières. Après toutes ces maîtresses dont on a parlé dans le cours de cet ouvrage, il se lia à la marquise de Parabère, jeune, jolie, et dégoûtée de son mari, qui, adonné au vin, portait dans la société des habitudes étrangères à notre siècle, se montrant plus attaché à la bouteille qu'à sa femme. Les seigneurs , selon les mœurs du temps, aimaient encore à boire , et les liqueurs enivrantes étaient plus connues que nos boissons sucrées , telles que le café et le thé , qu'on rechercha davantage vers la fin de ce siècle.
Madame d'Averne, qui recevait chez elle une compagnie choisie de jeunes libertins dans ce temps-là, était encore fort aimée du régent. La duchesse deGesvres et madame de Sabran continuaient aussi leur genre de vie avec ce prince. Ces dames n'étaient ni jalouses ni ennemies ; elles s'invitaient à des fêtes mutuellement, se donnaient des rendez- vous, se prêtaient leurs amants , et cherchaient de nouvelles maîtresses au prince. Madame de Sabran alla jusqu'à conduire chez lui madame de Nicolay, qui parut un instant sur la scène au commencement de l'année 1722 et qui disparut dans l'instant.
Toutes ces femmes voyaient l'Emilie chérie du régent et ses autres filles de théâtre. Les dames titrées parlaient d'un ton d'égalité à celles qui ne l'étaient pas; les vieilles femmes, celles de l'ancienne cour ( les dévotes exceptées ), les autres femmes souhaitaient même avoir accès dans l'intérieur de cette cour. Le public cependant ignorait le détail de ces fêtes , mais il savait que le régent et ses affidés se divertissaient en commun, quoique fort secrètement.