CHAPITRE XVI
Tableau fait par le régent lui-même du ministère après la Régence (I).
Ainsi il ne restait auprès du prince, dans sa société intime , que des débauchés ou des ministres sans talents , que le duc d'Orléans tournait en ridicule. Il fut admiré un jour de toute la compagnie de madame d'A ver ne , sa maîtresse, où il fit, en 1722, une critique piquante de son propre caractère et des ministres en place. Ce qu'il dit de lui-même fut d'un goût singulier et si nouveau que tout Paris admira ses talents dans Fart de la médisance. Les méchants et les restes de l'ancienne cour, toujours déconcertés des facéties du prince, le furent surtout de celle que je vais raconter .
Ils auraient volontiers inondé , comme la Grange-Chancel , la capitale et les provinces des plus affreux libelles contre lui ; mais l'indifférence du prince, qui les désolait , empêchait nonseulement l'effet de leurs sarcasmes , elle déconcertait même les malins qui voyaient combien ce moyen était impuissant pour remplir leurs vues. Leduc d'Orléans vint un jour chez madame d'Averne, dont l'hôtel était le rendez-vous des beaux- esprits du temps. Environné de gens de lettres, d'artistes distingués et de seigneurs de la cour , il fit en présence de ce beau monde la critique la plus amère de son propre gouvernement. Il supposa pour cela une brochure, et dit à la compagnie, qui l'écoutait toujours passionnément :
« Mesdames , les Français sont bien méchants d'écrire contre moi des libelles où je suis déchiré à belles dents , moi et tous les ministres aussi ; ils feignent que le çzar, ayant trouvé
(I) Ce tableau a dû être fait à la tin du mois de juillet 1723,
MÉMOIRES DU DUC DE RICHELÏEtf. 175
le gouvernement français plus sage que celui des autres États qu'il a à parcourir , a envoyé exprès en France un ambassadeur pour, me prier de l'aider de mes conseils. L'ambassadeur me fait un grand éloge de la part de son maître , et me fait répondre : Sa Majesté Czarienne , Monsieur , me fait bien de l'honneur d'avoir si bonne opinion de ma capacité ; je ne le mérite pas. Louis XI V ', jaloux de moi, m'a éloigné de ses conseils ; mes études se sont bornées aux belleslettres^ à la chimie, à la peinture, à la musique. Ma naissance, il est vrai, m'a appelé à la régence , mais je ne me mêle du gouvernement que pour penser le soir , quand je suis ivre, avec mes compagnons de plaisir, à faire des édits qui annulent ceux de la veille. Je suis fâché de ne pouvoir aider votre maître dans ses grands projets. Voyez le cardinal Dubois.