CHAPITRE XVII
Orgies grecques sous les fenêtres de Louis XV , à Versailles.
La fureur des orgies s'était déjà introduite en France , et non-seulement les infidélités conjugales et secrètes, les doubles et les triples infidélités ne pouvaient plus satisfaire le libertinage des seigneurs de la cour et des princes , mais il fallait à la perversité de leurs cœurs des plaisirs bruyants et tumultueux , des actes libertins d'une grande publicité et en présence de plusieurs personnages tourmentés des mêmes besoins.
D'une débauche à l'autre on vint jusqu'à celles des Grecs, et quoique , sous le feu roi , blessé de tout ce qui s'éloignait du bon goût, de la délicatesse et de la nature , il se trouvât des courtisans coupables de ces égarements , quoique son propre frère en eût été accusé et que ce monarque eût été obligé de le punir sévèrement , Louis XIV était enfin parvenu à rendre ce vice rare et honteux ; il l'avait obligé de se cacher , de disparaître pour ainsi dire de la société , et de se réfugier dans les ténèbres les plus profondes.
Mais , sous la Régence , tout étant permis sur l'article des mœurs , et les princes et le cardinal-ministre en donnant euxmêmes l'exemple, les scènes honteuses se multiplièrent au point qu'il se forma un jour un groupe de dix-sept courtisans qui se placèrent précisément sous les fenêtres du roi , pendant les chaleurs du mois d'août 1722. Fontenille , le duc de Boufflers, d'A'lincourt, le comte de Roye , le marquis de Meuse , Champigni , capitaine aux gardes , et plusieurs autres officiers de la maison du roi furent les ordonnateurs de la fête nocturne. .
Ce qu'ils firent , peut-être sous les yeux mêmes du roi , ce qu'on entendit, ce qu'on aperçut au clair de la lune, fit mettre à la
fenêtre un si grand nombre de dames curieuses et de seigneurs de la cour que le lendemain, tout Versailles, Paris même fut dans la plus grande émotion. Fleury , le maréchal de Villeroy , quoique son petit-fils fût de la partie , l'abbé Vitement et autres attachés au roi déclarèrent, vu les plaintes et les clameurs publiques , qu'ils se retireraient si le régent n'ordonnait une punition éclatante. Le maréchal de Boufflers et son épouse, religieux, dévots même, comme du temps de Louis XIV, firent venir leurs fils et lui prêchèrent , le crucifix à la main , car ces cérémonies étaient encore les moyens de ce temps-là.
L'éclat que fit cette orgie engagea donc le duc d'Orléans, Dubois, M. le Duc, le maréchal de Villars, de tenir un conseil sur ce qu'il fallait faire pour apaiser , disaient-ils, les dévots ..lit régent, qui ne cessait de sourire, se contentait de dire qu'il fallait faire une rude semonce à ces seigneurs et leur dire qu'ils n'avaient pas le meilleur goût du monde , et cependant, quand on dit que ces messieurs avaient déjà formé Une confrérie , il opina pour sa dissolution.
Dubois était plus indulgent ; il disait que, si on punissait ces messieurs, tout le monde deviendrait si hypocrite et si circonspect qu'on ne trouverait plus à employer personne , et que les affaires de TÉtat demandaient quelquefois de pareils personnages, libres de scrupules pour une infinité d'opérations , et conclut à les laisser tranquilles.
Villars et M. le Duc, observant que, ce vice n'étant pas connu du peuple, il fallait une punition qui ne fît aucun éclat, demandèrent seulement quelques jours de Bastille. Tous ces opinants avaient beaucoup à se reprocher sur cet objet, dont ils étaient juges et parties; ils conclurent cependant pour des punitions légères.
Fontenille fut mis à la Bastille et s'appliqua depuis ce tempslà à changer de nom; il prit celui de Rambure. Il était le plus osé et le premier des coupables , ayant mis en train tous ses camarades , imaginé les formes delà fête et proposé les actions.
D'Alincourt fut envoyé à une de ses terres. De Meuse fut obligé , par lettre de cachet , d'aller à son régiment. Disons la vérité sur Boufflers : il se laissa maltraiter plutôt que de consentir a aucune mauvaise action; il avait de la religion et des mœurs , et, menaçant de crier au secours , il avait été tourmenté , persécuté , violenté , accusé d'être dévot et poltron. Il ne fut puni que par son père et sa mère , qui se sentirent outragés.
Villars , qui ne fait qu'indiquer la plupart de ces faits dans ses Mémoires, qui est circonspect , mais qui se contente cependant de taire la vérité sans l'altérer , dit seulement : « Il ar- « riva une aventure fâcheuse dans la famille du maréchal « de Villeroy; il se vit obligé d'éloigner la duchesse de Retz, « sa petite-fille, pour une conduite trop libre, et le marquis « d'Alincourt, son petit-fils, pour des aventures de jeunesse « qui avaient fait beaucoup de bruit. On envoya le marquis de « Rambure, colonel de Navarre, à la Bastille, et le marquis « d'Alincourt à Joigny. »
Le maréchal de Villars confond ici deux faits très-distincts : l'orgie du jardin sous les fenêtres du roi , et l'anecdote qui regarde la duchesse de Retz. L'auteur de ces Mémoires, écrivant l'histoire de France, devait parler de l'orgie, parce qu'elle peint les mœurs, et taire celle de la duchesse, parce qu'elle est une anecdote de famille.