CHAPITRE XVIIÏ
En quoi la police s'aidait , sous la Régence, de la prostitution pour gouverner la capitale. — Aventures de la célèbre Fillon. — Ce qui advient a une présidente.
Pour terminer l'histoire des mœurs de la cour et des grands pendant la Régence, et considérer les effets de l'association de la police et du libertinage , que d'Argenson, lieutenant général de la police, imagina le premier dans son département ; pour montrer enfin la dégénération des institutions sociales des Français sous le despotisme royal, nous assurerons une place dans l'histoire à la fameuse courtisane nommée Fillon , qui , semblable à plusieurs autres de son état, eut beaucoup de part dans les affaires secrètes du gouvernement.
La Fillon avait montré dès l'âge de quatorze ans un goût décidé pour le libertinage; elle était d'une beauté ravissante, et les artistes disaient qu'il y avait dans sa personne tout le beau idéal des anciens. Elle avait près de six pieds ; sa peau était très-blanche, et ses cheveux blonds, dont elle se faisait un manteau, descendaient jusqu'aux genoux. Le régent imagina de faire construire pour elle une grotte éclairée de quelques rayons de lumière dirigés sur un lit de nattes. Mademoiselle Fillon, a demi couverte de ses beaux cheveux blonds, s'y couchait, et le régent venait y faire pénitence avec Madeleine Fillon, et admirer, comme artiste et amateur, les justes proportions des travaux de la nature. i
Des aventures galantes et dangereuses , dans lesquelles la Fillon montra du caractère , du génie et beaucoup d'ambition , la firent distinguer, parmi toutes ses semblables, du lieutenant général de la police. D'Argenson , cet habile chef de l'espionnage, reconnut dans cette fille des ruses originales , de t. .. ,8l il
la fermeté , du courage, et se l'attacha. Elle parvint à obtenirsa confiance et tout ce qu'il lui fallait d'autorité et de moyens pour l'établissement d'une grande maison de prostitution. Il entrait dans ce plan qu'elle fût mariée, et elle voulut avoir le plus bel homme de la capitale , qu'elle choisit entre tous ceux qu'elle avait connus de toutes les manières , et cet époux fut l'homme le plus célèbre de la France par sa beauté , sa grandeur et ses forces, l'ancien suisse de l'hôtel de Mazarin.
Cependant le libertinage de la Fillon, qui avait promis de la sagesse en l'épousant,, durait toujours; elle en fut maltraitée et s'en plaignit au duc d'Orléans régent, qui soupait avec elle et qui l'appelait ordinairement sa commère. Ce prince fit dire au suisse d'être content de l'argent que sa femme lui donnait et de la laisser en repos ; mais le mari, à qui elle avait promis fidélité, ne cessa de la tourmenter jusqu'à, ce qu'il mourut, désespéré de ce libertinage.
Saint-Laurent , premier valet de chambre d'Albergoti , succéda au suisse, et se dégoûta de sa femme , qui l'aima toujours. Pour se l'attacher par intérêt elle lui donna plus de cent mille écus , qu'elle tirait du régent , des ministres et des filles dont jelle était la supérieure , et qui correspondaient avec elle tous les matins; car il s'agissait, chaque jour, de découvrir quelques nouvelles secrètes , ou des intrigues , ou des pamphlets qui intéressaient si fort le gouvernement pendant le despotisme. Elle servait avec beaucoup d'habileté le ministère ; elle était bonne de caractère, vraie et naïve quoique rusée, hardie dans ses propos, et assurait, sans abuser de son crédit pendant la Régence , que le cardinal Dubois lui devait son élévation , le ministère même, et jusqu'à l'archevêché de Cambrai. Personne ne saura jamais, disait-elle, ce que f ai fait pour qu'il soit cardinal. Tout ce que je puis dire, c'est que, dans le fond, tout a été affaire de femme; car ce qu'il a négocié à Rome et à Vienne n'a été que pour la forme. La grande difficulté était au Palais-RoyaL On sait que le régent tenait sa cour dans
ce palais , et qu'il fallait négocier avec des seigneurs, souvent inflexibles, de l'ancienne cour pour une infinité d'affaires.
La Fillon, pendant la Régence, eut longtemps la clef d'une petite porte qui la conduisait de la rue dans l'intérieur du Palais-Royal, et jusque dans la chambre du régent , sans passer par les escaliers pratiqués ni par les antichambres. Elle avait encore ses entrées libres chez le cardinal Dubois. Elle recevait chez elle les jeunes seigneurs du temps de la Régence , et le maréchal de Richelieu., qui avait conservé des anecdotes singulières de l'intérieur de cette maison ( anecdotes que les auteurs de sa Fie privée ne copieront point aussi impunément que celles des quatre premiers volumes de la première édition de ces Mémoires), assure que les jeunes courtisans, pour un louis, allaient souper et coucher chez mademoiselle Fillon.
Le président Fillon, magistrat du tribunal d'Alençon, étant venu en 1710 à Paris pour y demeurer quelque temps, avait une femme aimable, vertueuse et jolie, qu'on nommait madame la présidente Fillon.
La présidente Raillet, femme extraordinaire, qui ne voulait fréquenter que des femmes de président comme elle ; et ne voulait ni recevoir ni visiter des femmes au-dessus ni au-dessous de son état, n'eut pas plus tôt appris l'arrivée d'une présidente de province qu'elle voulut l'aller voir et demanda à ses gens son adresse ; ils lui donnèrent celle de mademoiselle Fillon.
Madame la présidente Baillet, qui était fort belle et vertueuse, fut reçue de la courtisane comme une femme intéressante, brouillée avec son époux, et mademoiselle Fillon lui promit les plus jolies aventures du monde. La présidente Baillet, stupéfaite du ton, des expressions, des propos indécents , se met en fureur et cherche à s'échapper de la maison de la courtisane. Mademoiselle Fillon, redoublant de caresses et de démonstrations respectueuses, lui promit beaucoup d'amusements, et finit par lui dire qu'il venait chez elle bien d'autres prési-
dentés qui la valaient et pour l'honneur, et pour la vertu, et pour le rang.
Le duc d'Orléans , qui voyait la Fillon même du vivant de Louis XIV, ravi de l'anecdote , la raconta à qui voulut l'entendre et ne cessa depuis de la répéter. Louis XIV en haussa les épaules; madame de Maintenon répondit par quelques termes de dévote, et les jeunes gens de la cour ne voulurent plus connaître mademoiselle Fillon que sous le nom de la pré" sidente. Vainement les présidentes des cours souveraines firentelles des remontrances très-sérieuses sur cette prostitution de leur titre ; d'Argenson, qui avait besoin de la Fillon, même du vivant de madame de Maintenon, répondit dans une de ses audiences : Ne troublez pas cette présidente dans ses fonctions, elle ne vous troublera jamais dans les vôtres. Le président Fillon, qui avait des mœurs austères, et qui était difficile sur l'article de la raillerie, se crut obligé de changer de nom et de quartier. C'est le même personnage qui fut depuis fermier général' sous le nom de Villemur.
La présidente Fillon-courtisane perdit presqu'à la fois le cardinal Dubois, d'Argenson et le régent. Elle se maria à un Allemand, cocher d'un comte de Saxe, vigoureux et beau comme son premier époux, qui la maltraita encore quand il sut qu'elle avait des intelligences secrètes avec la police. Il lui fit abandonner son mauvais commerce , dont elle remit les fonds à la fameuse Prévôt, son élève. Maltraitée par cet Allemand, ayant perdu sa fortune et ne voulant ou ne pouvant trouver pour lui aucune place, même dans la domesticité, elle le porta à s'engager dans les troupes, et composa une nouvelle maison qui était encore ouverte dans les premières années du ministère de M. le duc de Bourbon. Le gouvernement a fait depuis ce temps-là de nouveaux progrès dans Y abrutissement.
Une dame de la cour ; un suppôt du régime aboli, qui déteste les mœurs des peuples libres et qui ne trouve la liberté que dans l'ancienne licence ; un gentil académicien qui regrette le
temps de monarchie et de cérémonial pendant lequel il appelait au Louvre ces citadins efféminés qui applaudissaient sans discussion à la louange et aux principes académiques, trouveront cette expression atroce et barbare. Mais comment caractériser en d'autres termes le troisième des périodes de la dégénération politique de l'ancien gouvernement?
Dans son impuissance, il avait appelé d'abord des femmes prostituées à l'administration de la police dans la capitale. Après cette association il exigea une portion du lucre des courtisanes.
Je demande donc à l'Académie un mot français capable de caractériser cette révolution dans nos anciennes mœurs , révolution qui éleva les prostituées au rang des fonctionnaires publics dans l'administration de la police de la première ville du monde, et qui dégrada le gouvernement jusqu'au partage des émoluments pécuniaires qui provenaient des actions les plus honteuses. L'antiquité , dans ses âges de dissolution , n'offrit jamais une telle association de perversité et de bassesse.