‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationale (volume 2)Chapitre 37 sur 79 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Mort de Dubois. — Étranges particularités. — Le duc d'Orléans premier

ministre.

Rongé depuis longtemps d'une maladie honteuse , Dubois ne menait plus qu'une vie malheureuse et souffrante. 11 cachait sa maladie avec soin , et se livrait à une fureur extrême lorsqu'il apprenait que le public était instruit des maux dont il n'avait jamais voulu lui cacher les causes. Le roi fit cette année la revue de ses troupes , et le cardinal , qui voulut y paraître pour réparer la réputation qu'il s'était faite d'avoir une maladie honteuse, monta un cheval qu'il fit si bien caracoler, pour imiter la grâce et la légèreté d'un jeune homme vigoureux et bien portant , que le venin qui circulait dans son sang se porta dans une partie de son corps où il se donna un coup en montant à cheval, et où soudain se mit une gangrène mortelle.

Les chirurgiens voulurent faire une visite , et l'apparence du mal fut telle que, pour éviter une mort prochaine, l'amputation totale fut délibérée d'une voix unanime , et non point une opération différente , comme on l'a dit dans le temps.

Une aussi étrange nouvelle rendit le cardinal furibond; mais il fallut bien s'y résoudre quand on lui dit que la mort serait la suite d'une plus longue résistance. Alors il se laissa transporter à Versailles dans son appartement. Là il lui fut proposé de recevoir les sacrements , qu'il refusa avec humeur.

Mais quand il vit l'effrayant appareil des docteurs , des chirurgiens , et surtout de leurs instruments , il désigna un récollet de Versailles pour se confesser. Il vint lui parler pendant un quart d'heure au plus , et ce fut là le seul acte de repentir qu'il donna.

L'opération , cependant , ne laissait point aux chirurgiens un grand espoir de conserver les jours de cette Éminence; il fut donc résolu de l'engager à recevoir la communion avant d'être opéré ; mais le malade éluda la question en leur disant que les prêtres de Versailles n'étaient pas assez instruits du cérémonial qui est dû à un cardinal. Ensuite, proférant des blasphèmes contre Dieu et des jurements contre les médecins, il leur dit : Je ne veux plus être opéré. Le régent vint le supplier de permettre qu'on procédât à sa prochaine guérison. A force de prières et de sollicitations il s'y détermina. La Peyronie ût donc, en cinq minutes, avec beaucoup d'art, de courage et de dextérité, une opération scandaleuse, interrompue par le malade, qui déployait ses dernières forces en invectives et en jurements.

Après l'opération , les docteurs et les chirurgiens reconnurent que Dubois n'avait pas longtemps à vivre. Il avait encore la vivacité d'esprit et l'énergie d'une volonté indomptable, et cette autre nouvelle qu'il fallait mourir, augmentant sa désolation , le jeta dans un état de désespoir qui ne finit qu'avec la vie. On observa qu'il demanda à considérer encore ce que l'art avait fait extraire de son corps, que cette vue lui fit grincer les dents et occasionna des contorsions hideuses dans toute sa physionomie. Enfin cette scène effrayante fut terminée par l'appareil des saintes huiles, qu'un prêtre apporta, au défaut de l'Eucharistie , qu'on n'avait pas demandée. Tout ce qu'il y eut de personnes religieuses dans la chambre eut le temps d'être consterné de voir, pendant quelques moments, sur la même table , les instruments du crime confondus avec ceux de la religion. Le régent, qui observait autour du lit la marche de la maladie, en écrivit en ces termes à Noce, que Dubois avait fait exiler.

« Dubois a consenti enfin à se laisser faire eunuque noir, mais « H n'a voulu se priver de la partie que quand il a su qu'il « faudroit perdre le tout. Tu aurois été aussi ébahi que moi si « tu eusses vu l'embarras du prêtre, qui n'en savoitpas tant que « nous et qui lui a apporté les saintes huiles. L'orage qui me-

« nace va faire partir mon drôle, et demain, sans doute, tu « auras de mes nouvelles. »

Lelendemainlerégentécriviteneffetà Noce: «Morte la bête, « et mort est le venin; je t'attends ce soir au Palais-Royal. » Son corps fut porté de Versailles, dans l'église du chapitre Saint- Honoré , qu'il infecta , et fut enterré dans la première chapelle à droite en entrant, où les libertins affichèrent en passant des épitaphes satiriques toutes dignes du sacerdoce. Son frère lui fit élever un beau mausolée , sans doute pour dédommager les chanoines du legs onéreux d'un tel cadavre ; mais l'opinion ne voulut pas qu'une inscription mensongère en imposât, ni à la génération présente , ni aux âges futurs ; elle est simple , vraie et digne de Dubois ; on y fait l'énumération de ses charges et de ses dignités , et l'épitaphe se termine par le vœu d'un bonheur plus véritable.

Une épitaphe écrite à la main , et apposée sur la porte de l'église Saint-Honoré , était plus expressive.

Le cardinal Dubois était né avec un esprit d'intrigue et se connaissait bien en caractères , qu'il savait employer à ses fins avec beaucoup d'adresse. Il n'est que trop avéré que des crimes successifs relevèrent à ses dignités et jusqu'au rang de premier ministre, qu'il est donné à peu de personnages d'avoir encore au lit de la mort. L'ambition effrénée de s'élever lui fit regarder comme un jeu ce qu'on appelle la parole d'honneur , les promesses, la bonne foi, l'attachement et la reconnaissance. Le grand principe qu'il ne perdait jamais de vue était que tous les hommes sont nés mauvais , qu'il n'y a sur leur malice que le plus et le moins , qu'il faut se comporter en conséquence avec eux et bien démêler les différents degrés de méchanceté de chaque personnage. Sa volupté était extrême , mais elle était grossière et animale, sans aucune de ces délicatesses que les libertins mêmes savent quelquefois affecter, étant d'ailleurs incapable d'aucune sorte de galanterie aimable avec les femmes. Il n'y avait dans son coeur aucune vertu ni religieuse, ni hu-

maine, ni même cette sensibilité pour le malheur et la souffrance dont la nature a gratifié tous les êtres sentants. Chargé de Féducation d'un prince , il le débaucha et s'empara de son esprit quand il eut rendu ses débauches habituelles et nécessaires.

Les plus beaux moments de sa vie se trouvent à cette époque où il favorisa l'ambition du jeune prince quand il fallut enlever l'autorité delà régence au duc du Maine. Alors il négocia avec le parlement ; il courut nuit et jour chez les conseillers ; il promit , il traita avec une activité extrême, emportant par adresse les suffrages de la multitude.

Depuis ce moment-là il s'efforça de perdre la vieille cour de Louis XIV ; il la livra à la risée des libertins et se glorifia du triomphe du parlement.

Mais quand il fallut se préparer de loin à traiter avec la cour de Rome pour obtenir le chapeau de cardinal , quand il fallut négocier avec les molinistes , qui demandaient , pour y consentir , à être relevés du précipice où il les avait jetés , alors il traîna dans la boue le parti du parlement et releva celui des molinistes; il rouvrit les prisons d'État et les remplit de jansénistes, pour plaire au parti qui devait lui procurer ce chapeau.

Dès le commencement de la Régence il avait conclu et signé deux fameux traités d'alliance avec beaucoup de dextérité et sans trop employer de temps. Parvenu au ministère , il conclut encore avec adresse le traité du régent avec l'Espagne ; mais il favorisa toujours dans ces négociations contradictoires sa passion de gouverner et son ambition personnelle , qui fut le principe et le but de tout ce qu'il fit.

Son caractère pétulant, qu'il avait réprimé avant de parvenir, se développa davantage quand il fut revêtu de la toute-puissance ; dès lors il ne se gêna plus sur les bienséances et les habitudes de la société. Il traitait les dames avec la dureté d'un vandale , et ses meubles, les dépêches même les plus importantes, il les

tu

jetait aux flammes quand il apprenait quelque nouvelle qui lui déplaisait. Ennuyé un durant matin d'avoir travaillé quatre heures sans avoir expédié le quart des réponses aux lettres ou aux mémoires, le régent le trouva près d'un grand feu où il avait jeté toutes les lettres et tous les placets sur lesquels il n'avait pas eu le temps de répondre; il dit au prince qu'il s'était mis au courant.

Toujours occupé d'espionnages, qui étaient les instruments de ses plus grandes occupations , il écoutait le rapport des filles et des femmes entretenues, qu'il recevait dans ses audiences avec les honnêtes femmes indistinctement. Tous ces moyens vils ou subalternes avaient été ses ressources pour s'élever ; il en usa encore pour conserver sa souveraine puissance.

Tel est le portrait et tel fut le caractère de ce ministre célèbre, dont on ne dira jamais assez de mal, selon l'expression de M. de Paulmy , qui n'avait pas de raison d'être satirique ni flatteur envers Dubois, et qui s'exprime ainsi dans un livre qu'il a publié sous le titre d'Essais dans le goût de ceux de Montaigne.

On prévoyait bien , à la mort de Dubois , que le duc d'Orléans demanderait à être premier ministre ; mais on prévint le roi , pour que ce prince n'eût pas le pouvoir de signer les ordonnances de finances. Quelques-uns de ses amis lui conseillaient de demander à Louis XV le pouvoir de les signer; mais Belle-Isle, qui pénétrait partout , lui dit qu'il savait de Fleury que le roi ne lui accorderait pas cette faveur, et conseilla au duc d'Orléans , toujours poursuivi par ses ennemis , de ne pas la demander. Ce prince , cependant , en parla en travaillant avec le roi , en présence du duc de Charost ; mais le roi, prévenu, ne répondit rien. Le duc d'Orléans insista; et le roi, gardant le même silence, mit les mains devant son visage et s'enfuit dans sa garde-robe. Fleury , qui arriva dans le moment, Fy suivit; il resta près de trois quarts d'heure avec lui, et le roi signa toujours ce qui regardait les financeSi

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