CHAPITRE XX
Portrait et mort du duc d'Orléans,— M. le duc, prince de Condé, déclaré premier ministre.
Le duc d'Orléans avait dans la physionomie tout ce que la nature peut donner d'intéressant, de gracieux et d'aimable. Il n'était point grand , mais il avait un maintien noble , aisé , un caractère doux, facile, et surtout ouvert et franc. Il avait des cheveux noirs , des couleurs vives sur le visage , un tempérament toujours enclin à la bonne chère, aux plaisirs et à la grossière débauche , seule source des erreurs que la postérité lui reprochera.
Le duc d'Orléans avait encore un attrait pour le beau , pour tous les arts , pour les sciences physiques , pour la mécanique , et autres connaissances qu'il cultiva toute sa vie pour satisfaire à ce penchant , et qui firent de ce prince l'homme le plus aimable et le plus universel de son temps. Louis XIV en fut jaloux, et ses victoires d'Italie et d'Espagne , ses talents , son savoir dans le métier de la guerre, son courage au milieu des plus grands dangers ne servirent pas peu à lui attirer cette espèce de disgrâce dans laquelle il vécut tant que le monarque prolongea sa carrière.
Louis XIV était ombrageux et jaloux de tous les grands talents s'ils n'étaient absolument dépendants de lui , s'ils ne servaient point à sa gloire , ou s'ils ne passaient pour avoir été créés par lui.
Le régent avait cette bonté de caractère qui semble attachée au sang des Bourbons. 11 n'avait ni fierté ni dédain pour personne. Il se laissait aborder du peuple ; il conversait avec tout le monde, ne conservait le ton de son état qu'avec les rois ou avec les princes.
r Trop facile , parce qu'il était trop bon , il ne connaissait ni la haine ni le plaisir de la vengeance. La conjuration de Cellamare fut dissipée sans effusion de sang ; et , si quatre seigneurs bretons perdirent la tête , c'est qu'il fut trompé par Dubois , par Montesquiou et par les courtisans qui l'environnaient , et qui disaient sans cesse qu'il perdait l'État.
La postérité reprochera au régent son attachement , son abandon à Dubois , le plus vil et le plus mauvais des hommes.
Mais ce cardinal, qui avait eul'artde ledominerdès l'enfance, qui eut celui de l'environner et de le servir dans la suite , lui facilitait le plaisir et la débauche; et, si la postérité blâme dans le prince cet attachement , qui est sa plus grande faute et son plus grand malheur, elle lui saura gré aussi d'avoir éclairé son esprit et fait prospérer les arts et les sciences , d'avoir opposé le pardon et une extrême indifférence aux calomnies qui le présentaient à la nation comme l'assassin des princes pour régner à leur place. Elle lui saura gré surtout d'avoir pris pour modèle la clémence du bon Henri IV, à qui d'ailleurs il ressemblait si bien qu'en prenant une fraise il en avait un reste de figure.
Avec ses maîtresses le régent était aimable , peu galant , mais porté sur-le-champ, sans préparation et sans préliminaires, à de promptes et fréquentes jouissances. Il ne se piquait avec elles ni de fidélité ni d'attachement ; il en laissait une , il en prenait une autre ; puis il revenait à la première , à la troisième , à la dixième, selon son caprice. Quelques-unes surent le fixer quelque temps ; elles y parvenaient quand elles avaient l'art, par un caractère aimable et facile , de dissiper les idées que le travail du cabinet lui occasionnait. Telles furent les dames de Parabère, d'Argenton et autres, qu'il distingua. 11 était amoureux de la variété seule et d'un changement fréquent , ne conservant aucun secret , et se vantant de ses fréquentes et de ses plus illustres victoires. Ce prince mourut le 2 décembre, à six heures du soir, dans son cabinet, où il était
avec la duchesse de Phalaris, sa maîtresse , frappé d'une attaque d'apoplexie qui le laissa sacs connaissance. Il est mort assisté de son confesseur ordinaire , dirent les Parisiens en plaisantant.
Après une demi-heure d'attente , le chirurgien du prince de Rohan le saigna du pied. Depuis quinze jours Chirac, son médecin, le pressait pour faire des remèdes, et Maréchal, premier chirurgien , qui lui était fort attaché et qui lui avait rendu de grands services sous le feu roi, lui avait dit, trois jours avant sa mort, qu'il n'était plus qu'un apoplectique ambulant , et qu'il ne serait pas surpris si on venait lui annoncer qu'il avait été frappé de mort. Ces prédictions motivées ne touchèrent pas le prince, qui renvoya les remèdes qu'on lui conseillait à la semaine suivante , qu'il ne commença pas.
A sa mort la calomnie se réveilla contre lui ; on disait que les caves du Palais-Royal étaient pleines d'or, et que le prince n'avait été frappé de mort que parce qu'ayant essayé d'empoisonner Louis XV il avait avalé lui-même , par erreur, la liqueur fatale qu'il lui avait préparée. Son fils trouva sa succession grevée de dettes , qu'il paya par des retranchements dans sa maison.
Le duc d'Orléans étant mort, La Vrillière alla avertir M. le Duc de profiter du temps et de demander pour lui-même la place vacante de premier ministre. L'ancien évêque de Fréjus était avec le roi , quand M. le Duc entrant demanda au jeune monarque la place vacante du duc d'Orléans. Le roi ne répondit rien , mafè il fixa l'évêque de Fréjus, qui ne dit pas davantage ; un signe de tête, marque de son approbation , témoigna seulement que cela était très-faisable. Le prélat, rompant le silence, dit au duc de Bourbon : Vous voyez. Monsieur, que Sa Majesté agrée la demande que vous lui faites et qu'elle vous fait premier ministre. Sur-le-champ Bourbon prêta le sçrment de fidélité accoutumé.