‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationale (volume 2)Chapitre 39 sur 79 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Effets de l'ambition qu'a la reine d'Espagne de régner en France. — Abdication de Philippe V.— Règne de Louis leT, son lils. — Désordres de la tille du régent, reine d'Espagne. — Philippe V remonte sur le trône.

Peu de temps après la mort du régent, on apprit l'étrange nouvelle que Philippe V avait abdiqué le trône d'Espagne , et qu'il s'était retiré à Saint-Ildephonse avec son épouse , laissant le royaume au prince des Asturies.

Cette démarche n'était point étonnante dans la personne du roi Philippe, à cause de son caractère, qui devenait chaque jour de plus en plus mélancolique, retiré, sombre, indécis, silencieux, vaporeux même. Ce monarque était depuis longtemps fatigué du trône ; son adroite épouse ne lui en laissait que l'éclat et la représentation, tandis qu'occupé de sa santé, tourmenté de la crainte delà perdre, il ne connaissait d'autres charmes que les plaisirs physiques de l'amour conjugal , dont son organisation très-ardente ne pouvait se passer, et les entretiens longs et fréquents avec son confesseur, sur les affaires de la conscience.

Mais on était surpris que la reine, qui le dominait, qui l'environnait sans cesse , qui ne laissait approcher aucun mortel de sa personne sacrée, qui conduisait toutes les affaires d'Espagne aussi facilement que la tête et le cœur de son époux, lui permît ainsi d'abandonner sa couronne à un jeune prince encore incapable d'aucune affaire importante. Pour expliquer l'énigme suivons la marche de l'ambition de cette princesse.

Les plans d'Alberoni ayant échoué, elle avait abandonné ce ministre peu heureux, l'instrument de son ambition. Une partie de sa flotte ayant été dispersée et l'autre détruite, elle avait

été réduite à abandonner la force armée pour employer de petites ruses qui pouvaient encore remplir ses vues. Elle fît donc proposer au régent de donner sa tille au prince des Asturies, et offrit une infante, âgée de trois ans, à Louis XV, qui en avait de dix à onze, et malgré sa jeunesse l'infante fut envoyée en France.

La reine retardait ainsi la naissance d'un Dauphin et se donnait plus d'espace pour réussir dans ses projets d'agrandissement.

Mais quand, après la mort du régent, elle vit M. le Duc revêtu de la toute-puissance, quand elle fut instruite de la haine du parti de ce prince contre la maison d'Orléans, quand M. le Duc l'eut assurée qu'il favoriserait la race de Philippe V en cas que Louis XV mourût, alors, toujours constante dans ses projets, toujours cauteleuse dans les moyens, toujours Italienne dans sa conduite extérieure et relative à ce grand objet, elle laissa agir les vapeurs, les scrupules et l'amour du roi pour la retraite, et consentit à aller en apparence s'ensevelir à Saint- Ildephonse, mais dans le dessein d'en sortir bientôt et avec plus d'éclat.

Elle abandonna d'ailleurs un trône que le mécontentement des Espagnols, la haine qu'elle leur portait, leur ressentiment , les avanies scandaleuses dont ils étaient coupables envers elle , lui rendaient presque insupportable.

C'est alors qu'elle vida les coffres du roi pour n'être pas obligée d'avoir recours à la discrétion ou à la pitié de son successeur ; elle accumula à Saint-Ildephonse les revenus de l'année courante et près de deux ans d'anticipation, en sorte que Louis Ier trouva les caisses sans argent.

Ainsi la reine d'Espagne et Philippe V se retirèrent à la campagne, mais dans l'espoir de la mort prochaine de Louis XV, espoir qui depuis longtemps tenait dans l'éveil et dans l'observation les maisons d'Orléans et toutes les puissances européennes. Elles avaient les regards fixés sur la santé chancelante du jeune monarque ; elles attendaient chaque jour des nouvel-

les de sa mort , et voyaient avec peine la tranquillité de l'Europe en danger quand la maison d'Orléans et celle d'Espagne se disputaient un trône si attrayant. La reine, qui l'ambitionnait, se tenait si assurée de son fait qu'elle avait toujours un trésor, des coffres faits , ses papiers en ordre , ses diamants réunis et sa cassette toute prête , pour partir au moindre signal.

Était-elle instruite des rhumes et des simples indigestions de Louis XV ! On la voyait ouvrir ses beaux yeux, fixer tout le monde, demander des nouvelles à chaque instant , et se tenir toute prête à monter en voiture avec son époux, pour s'éloigner d'un peuple détesté et dont elle était aussi furieusement détestée.

La fille du régent, épouse de Louis Ier , parvenue au trône d'Espagne, avait reçu au Palais-Royal, comme les autres princesses ses sœurs, une éducation trop libre pour qu'elle ne portât pas à Madrid son mépris de l'étiquette.

Tant que Philippe V et la reine son épouse avaient régné , la jeune princesse des Asturies, retenue par le respect et la soumission , avait été obligée de se comporter avec prudence et toujours selon les ordres du roi et les avis de ses caméristes, quoiqu'au commencement elle fut peu complaisante et capricieuse.

Mais sa conduite fut toute contraire lorsqu'elle fut reine et qu'elle vit Philippe V et son épouse relégués à Saint- Ildephonse.

Elle donna alors un libre essor à toutes ses passions, et se permit les divertissements que sa sœur se permettait dans l'abbaye de Chelles, s'attachant trop intimement à celles de ses caméristes (dames d'honneur) qui avaient le talent de lui plaire et de partager des plaisirs dont le nom seul fit retirer Sancta- Crux, son majordome, qui ne voulut point avoir l'air de couvrir par sa présence des scènes aussi scandaleuses.

La vieille comtesse d'Altamira, la première des caméristes, Jalouse de ces dames et inquiète de se voir éloignée des parties

nocturnes, parce qu'elle avait passé l'âge de ces divertissements, parla d'abord des heures du coucher, que le cérémonial espagnol ne permettait p#s qu'on changeât.

La jeune reine la tourna en dérision, de même que toutes ses étiquettes castillanes. Altamira s'en vengea donc en rendant compte au roi son époux de ce qui se passait en secret entre la reine et les caméristes.

Le roi aimait son épouse, mais il apprit avec indignation les rapports d'Altamira et chassa les caméristes accusées. Il laissa au contraire auprès d'elle celles qu'on ne pouvait soupçonner d'un goût aussi étrange, à cause de leur âge ou de leur vertu, et renferma la reine pendant huit jours dans un château.

Ce jeune monarque, né en Espagne et parlant la langue de ses États, avait déjà reçu dans son éducation les principes et les mœurs des Espagnols ; il aimait sa nation, il l'estimait, et se sentit blessé au vif d'apprendre ces sortes d'égarements dans son épouse ; il crut devoir la punir avec fermeté et la mettre en pénitence. La reine se soumit au châtiment, ramena le roi par des caresse^ et quelques témoignages de respect et de galanterie conjugale.

Douze caméristes furent chassées néanmoins pour toujours, ce qui n'empêcha pas que de temps en temps la jeune reine ne se permît quelques divertissements enfantins avec d'autres dames de son âge.

Quand son époux , frappé de petite vérole , mourut dès l'âge de dix-sept ans, il y a apparence que ceux qui proposaient de marier sa veuve avec le frère du feu roi, héritier de Philippe V, auraient pu réussir si cette princesse n'avait perdu l'estime des Espagnols. Ils furent instruits des orgies de la reine et de la nature des divertissements qu'elle se permettait. Elle revint donc à Paris et vécut fort retirée.

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