CHAPITRE XXII
Ministère de M. le Duc* de la maison de Condé.— Caractère de M. le Duc, premier ministre. — Mœurs du temps et anecdotes de la cour.
M. le Duc était entré dans le monde avec des passions étranges, et cependant, quoique le courage et l'esprit militaire s'allient rarement avec des vices de cette nature, je dois dire de ce prince, alors chef de la maison de Condé, que dès son jeune âge il avait donné des preuves de courage en présence de l'ennemi, dont il avait soutenu le feu avec tant de sang-froid qu'on dit alors qu'il serait l'héritier des talents militaires des princes de sa maison.
Les poursuites de sa mère, ses supplications et ses remontrances ramenèrent à la fin ce jeune prince de ses égarements , et madame de Nesl *, femme coquette, libertine, accoutumée aux princes et aux beaux hommes du temps, sut en peu de temps donner à ce prince le goût de la belle nature, et porta l'adresse au point d'en avoir plusieurs enfants. Mais, par malheur pour la France et pour M. le Duc, le sort voulut qu'il rencontrât un jour au bal de l'Opéra deux dames masquées, dont l'une, qui l'agaça très-vivement, eut, à travers son masque, le talent de lui plaire, de l'animer, et de lui inspirer le désir de la connaître.
Le surlendemain, ces femmes s'étant aperçues qu'elles avaient su plaire , ne manquèrent point au rendez-vous dans le même lieu, avec le même costume, et le prince fut de nouveau l'objet de leurs plaisanteries. M. le Duc distingua madame d'Aussi ; mais il ne put reconnaître sa compagne, qui ne voulut pas se démasquer. Elles s'appliquèrent donc à l'envi à augmenter la curiosité du prince, à se rendre intéressantes, et fini-
rent en lui promettant de se découvrir au premier bal , s'il désirait encore les connaître.
M. le Duc ne manqua pas au rendez-vous, et, le bal ouvert, elles s'efforcèrent de piquer davantage sa curiosité. Après mille manières et mille propos d'une femme coquette et spirituelle, la marquise de Prie, née Berthelot, épouse de notre ambassadeur à Turin, se fit connaître.
L'ambassadrice était alors fort jolie, spirituelle , intrigante , et même un peu tracassière ; elle tenait des propos séduisants, hardis et libertins ; elle était ambitieuse , et avait apporté en France tout ce que les dames italiennes connaissent d'usages voluptueux, et différents des moyens des dames françaises, pour plaire à leurs amants ou à leurs maris, ce qui la rendait encore plus séduisante. M. le Duc en fut si épris qu'il abandonna madame de Nesl * et ne soupira que pour celle-ci ; et l'ambassadeur, qui arriva de Turin, et qui n'en fut ni fâché, ni jaloux, était si sot, ou voulait si bien passer pour tel , qu'il se vantait dans les compagnies des bontés de M. le Duc et de ses familiarités, qu'il portait au point, disait-il, qu'il venait manger sa soupe et coucher sans façon chez lui.
Madame de Prie, qui avait l'art de gouverner son époux, eut celui d'ensorceler M. le Duc , dans toute la force du terme. Elle l'engageait, pendant la Régence, à s'occuper des affaires d'État; elle s'était environnée des frères Paris, dont tout le monde connaissait l'habileté dans le département des finances, et jugeant que le duc d'Orléans ne pourrait vivre longtemps, à cause de sa conduite, elle avait deviné que M. le Duc pourrait peut-être remplir un jour sa place ; et le duc d'Orléans expirait à peine qu'elle eut à sa disposition toutes les affaires de France. Dès ce moment les ministres en place, choisis par Dubois, tous d'un caractère souple, se trouvèrent ce qu'ils devaient être pour plaire à la favorite. La Vrillière, qui n'avait d'autres talents que de suivre aveuglément le parti qui dominait , était très-propre à exécuter les volontés d'une femme impé-
rieuse. D'Armenonville , qui avait les sceaux, homme sans principes, courtisan versatile, capable (d'autres ajoutaient friand ) des œuvres de prévarication, sans cesse attaché au char de Dubois, ayant des rapports avec tous les jésuites du monde, se dévoua également à madame de Prie. Morvilie, qui avait plus de talents, mais le même caractère, homme gagné et vendu même aux Anglais, lui facilita des correspondances et des moyens de jouir de la pension que le cabinet de Londres faisait à Dubois. Quant à Breteuil , ministre de la guerre , il avait d'autres moyens de lui plaire, ayant eu l'adresse de la rendre infidèle à M. le Duc; aussi le baron avait-il plus d'influence sur son esprit que les autres ministres ; et si ces derniers avaient sa confiance pour la mécanique du ministère et pour l'exécution, Breteuil l'avait obtenue au commencement pour la direction des affaires. Breteuil n'était point Un homme de génie, mais un honnête homme, qui n'avait à se reprocher que sa grande complaisance pour Dubois. Il était la créature de la maison d'Orléans, et, devenu ministre sous M. le Duc, il se comporta honnêtement avec elle dans une position aussi difficile.
Dodun était pour madame de Prie un personnage plus important que tous ceux-là , car il avait les finances ; il était aussi le plus soumis et le plus dévoué des ministres à la favorite ; d'ailleurs elle avait eu l'adresse de protéger ouvertement le fameux Duvernay, qu'elle pouvait à tout instant élever en précipitant Dodun , s'il n'était avec elle de bonne intelligence. Dodun, qui ne regardait point Duvernay comme un vain épouvantail, était d'une humilité sans exemple, sans volonté personnelle, et le premier courrier, le premier serviteur même de madame Berthelot de Prie, qui l'avait accoutumé aux fonctions d'un simple valet de chambre.
Voilà par qui étaient gouvernées , en 1 724 , les affaires de France. Dubois avait composé le ministère de tous ces médiocres personnages; le régent les avait accablés de ridicule en
pleine société, comme on Ta vu ci-dessus; madame de Prie en faisait ses commis ; et nous verrons dans peu de quelles pauvretés s'occupèrent tous ces grands hommes d'Etat sous le ministère de M. le Duc.