‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationale (volume 2)Chapitre 41 sur 79 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Rivalité des maisons d'Orléans et de Condé. Suite du tableau des mœurs.

La rivalité des maisons d'Orléans et de Condé rompait la monotonie d'un aussi pitoyable ministère , et le fils du régent, qu'on avait introduit depuis quelques mois dans les affaires , ne pouvait souffrir de se voir dominé par M. le Duc, qu'il regardait comme un prince au-dessous de lui, soit du côté du rang, soit du côté des talents et de l'esprit. Le régent néanmoins, habile dans l'art de connaître les hommes, lui avait dit assez nettement qu'il ne serait jamais un personnage bien distingué. 11 lui dit même un jour, en propres termes et en pleine assemblée, au Palais-Royal : Sachez, mon fils, que vous ne serez jamais qu'un honnête homme.

Malgré cet horoscope, le duc d'Orléans se montra publiquement jaloux de M. le Duc, premier ministre, et refusa d'avoir pour lui des manières et des égards différents de ceux qu'il lui avait montrés pendant la régence de son père. Il se tenait ferme dans l'étiquette du premier prince du sang, et si, pour les affaires, M. le Duc jouissait du pouvoir, M. le duc d'Orléans le retenait sans cesse dans son rang de prince, et conservait à son égard, jusque dans les minuties, sa prééminence de premier prince du sang de France, d'héritier présomptif de la couronne, et le força à venir lui apprendre qu'il était premier ministre.

Ainsi tout était devenu trivial et petit à la cour. Le grand appareil, le ton imposant de Louis XIV avaient disparu. Les révolutions delà Régence, opérées par des ministres volontaires et vicieux , ne remuaient plus les esprits ; les grands caractères ,

dans le bien et le mal , n'étaient plus , on étaient éloignés. De jeunes princes sans talents; des princesse belles, spirituelles, aimables, mais débauchées; des enfants légitimés de Louis XIV , tout consternés encore des coups d'État de la Régence ; un jeune roi, âgé de quatorze ans , faible, sans la volonté ni l'énergie de son âge , et gouverné par un vieux dévot , telle était la triste image de la cour de France.

Le bon tonde Louis XIV , les règles générales de décence et de conduite existaient cependant encore ; mais ces belles choses étaient éparses dans quelques sociétés choisies ; elles se trouvaient avec toute leur pureté , et sans le mélange impur du faux ton qui , du temps de la Régence, dominait dans la société , à Rambouillet , par exemple , où le jeune roi devait prendre les principes de ce bon goût et de la véritable galanterie , qu'on devait admirer dans sa cour pendant le ministère de Fleury. On admirait encore ce ton décent , délicat et naturel , restes du siècle de Louis XIV, dans quelques maisons titrées de ce temps-là , dans celles des Luynes, des La Rochefoucauld, des Mortemart , Sully, La Vallière, LaFeuillade, etc , etc., toutes gouvernées par des chefs qui , ayant puisé leurs principes dans les mœurs de l'ancien temps , avaient vu passer sans danger les exemples vicieux de la Régence, et se montraient encore sains et saufs de toute dépravation à la génération suivante. Il n'y avait guère au contraire que les familles parvenues , élevées , enrichies par la faveur, par les révolutions du système , qui conservassent le mauvais ton des courtisans du Palais-Royal a

M IKJ 7"

Page 1