‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationale (volume 2)Chapitre 42 sur 79 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Suite de la rivalité des maisons d'Orléans et deCondé. — Mariage du duc

d'Orléans.

Dans cette incertitude sur les mœurs et les usages, l'héritier présomptif de la couronne et le premier ministre , chefs de deux branches de la même maison , passèrent bientôt de la rivalité aux brouilleries et aux propos indiscrets et mal rendus par les valets ou les courtisans. Des mauvais propos on vint à la haine, puis à la calomnie. Le régent avait procuré à son fils les provisions de colonel général de l'infanterie française et étrangère, et les colonels généraux avaient eu, entre autres prérogatives , celle de travailler personnellement avec le roi. M. lé Duc , inflexible dans son projet d'humilier, disait- il, les Orléans , trouvait cette prétention énorme, exorbitante. Madame d'Orléans voulait encore que son fils conservât deux régiments. Elle soutenait Leblanc , ministre dont nous allons parler, voulant le remettre en place parce qu'il ne pouvait être attaché à M. le Duc, qui le poursuivait; et non-seulement elle désirait obtenir les grâces directement du roi , mais elle n'en voulait aucune si elles devaient lui arriver par le canal de M. le Duc.

Ainsi , lorsqu'on fit la distribution des appartements de Versailles , en 1724, elle refusa d'accepter ceux que son fils désirait, parce que cette distribution était faite par M. le Duc ; mais elle obligea son fils à aller demander au roi l'appartement qui était à sa bienséance.

M. le Duc, de son côté, ne cessait de se venger delà hauteur deM. et de madame d'Orléans , et ne tarda pas, pour leur dé* plaire , de chasser leur créature de la police. D'Argenson la gou-

vernait avec moins de talents que son père, mais aussi avec plus de circonspection et avec plus d'égards pour les hommes. Cette place , devenue délicate et importante , était alors d'une telle influence qu'un premier ministre avait besoin, depuis la situation où l'avait élevée d'Argenson le père, d'avoir ce magistrat dans ses intérêts. Ainsi madame de Prie , qui avait toute la curiosité de son sexe, et M. le Duc, son amant, sans cesse agités des soupçons qui tourmentent les esprits bornés , appelèrent à cette place un homme assuré , un parent de madame de Prie , le fameux d'Omberval , connu par ses monopoles , et qui , à peine arrivé à ce poste, fut soupçonné, et non sans motifs, d'accaparements.

Madame d'Orléans était furieuse, car on chassait aussi des logements de Versailles les seigneurs que le régent y avait placés et qui étaient à la cour les maintiens de sa faction. Belle-Isle , Clermont, Simiane et les roués, perdirent leurs appartements. La ruine du parti qu'avait formé le régent son époux , l'élévation de ses ennemis occasionnèrent des assemblées secrètes au Palais-Royal contre M. le Duc. Ce prince avait dit qu'il humilierait les Orléans, et ceux-ci, qui le savaient, cherchaient le moyen de le perdre ; mais il n'y avait parmi ces messieurs que des caractères faibles , des seigneurs d'un génie ordinaire , accoutumés aux parties nocturnes du régent i et incapables de conduire et de prévoir la ruine d'un ministre.

Madame d'Orléans , ayant voulu marier son fils , avait, uu an auparavant , jeté les yeux sur mademoiselle de Vermandois ; car elle ne voulait pas que son fils épousât mademoiselle de La Roche-sur- Yon , à laquelle frétait fort attaché, parce qu'elle était haute, tracassière , et surtout fort libertine. La proposition en fut faite à madame la Duchesse, qui, ayant, dès ce temps-là, l'ambition secrète de marier un jour mademoiselle de Vermandois au roi Louis XV, offrit à sa place mademoiselle de Sens. Mais, soit que madame d'Orléans eût pénétré ce grand projet, ou que d'ailleurs elle se sentît piquée du refus , elle demanda ,

après la mort du duc d'Orléans son époux , à d'Argenson , chancelier de Tapanage de son fils, tous ses almanachs, et chercha avec lui quelle princesse de l'Europe pouvait convenir au jeune duc d'Orléans , relativement à l'âge.

Elle trouva la princesse de Bade-Baden , et sur-le-champ elle envoya. Cangès , homme de confiance et valet de chambre du feu duc d'Orléans son époux , en Allemagne , en qualité de curieux et de voyageur, avec la commission de s'instruire sur la princesse de Bade. Cangès observa tout et fit la plus belle relation à son retour en France. Alors madame d'Orléans envoya d'Argenson pour en faire la demande préliminaire , qui précède celle que font avec appareil les princes , les souverains et les têtes couronnées.

Le duc d'Orléans, dans ces circonstances, montrait un insurmontable éloignement pour la personne de M. le Duc. On ne l'appelait plus quele borgne, au Palais-Royal ; on refusait de communiquer avec lui , même pour obtenir du roi la permission que les princes du sang doivent demander au souverain quand ils désirent de contracter des mariages. Madame la duchesse d'Orléans , qui voulait que son fils fût établi , exigea qu'il s'adressât directement au roi, sans communiquer aucun des articles à son ministre, et M. le Duc, qui voulait qu'on lui en parlât , et qui était piqué de ce qu'il n'était ni consulté , ni recherché, ni employé pour les conclusions de ce mariage, répondit que l'alliance du duc d'Orléans avec la princesse de Bade ne s'effectuerait jamais, ou que, si elle avait lieu, ce serait avec les cérémonies et la simplicité d'un particulier, ou bien qu'il laisserait sa place.

Il empêcha en effet pendant plusieurs semaines que Louis XV, selon l'usage , ne fit la demande de cette princesse et n'envoyât une personne de distinction pour la faire en son nom ; ce qui fut pour les Orléans un autre sujet des plus graves querelles, prétendant que l'héritier présomptif de la couronne avait des droits incontestables au cérémonial accoutumé , qu'il n'était pas donné

à un ministre de changer, et, comme le cérémonial et l'étiquette sont toujours en France la cause ou le motif de querelles interminables , les Orléanistes et le parti de M. le Duc se disputèrent vivement et avec éclat sur tous ces hochets. Le roi , qui intervint , voulut enfin que son ministre cédât, et M. le Duc fut obligé de faire dresser les instructions pour la demande de la princesse de Bade et de choisir une personne titrée ; mais , toujours plein d'un ressentiment secret, il se retourna encore, et, ne pouvant refuser ni l'instruction , ni le choix d'une personne titrée, il prit un personnage peu ami des Orléans , et donna la commission à sa créature, le marquis de Matignon. Quant à la demande à faire au nom du roi , il ordonna à Matignon de faire un simple compliment , et non une demande , selon les anciens usages. Les Matignon, sous M. le Duc, avaient toutes les faveurs et s'attiraient déjà la jalousie des courtisans , selon l'usage.

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