CHAPITRE XXV
Richelieu ambassadeur à Vienne. — * On le prend d'abord pour un espion. — Il provoque Riperda, ambassadeur d'Espagne. — Ses démarches utiles et galantes auprès de la comtesse Badioni, maîtresse du prince Eugène.
Tandis que l'intérieur de la cour de France était ainsi agité, que les partis se formaient, que les parlements se liguaient, et que Fleury observait en silence le ministre qu'il voulait supplanter, le duc de Richelieu, nommé ambassadeur à Vienne, se préparait à traiter avec l'empereur.
Charles VI , le treizième et dernier empereur de la maison d'Autriche, avait hérité de l'ambition, de la fierté , de la dureté même des principes de sa famille. En lui finissaient les mâles de cette superbe race autrichienne, qui par son orgueil et son despotisme avait perdu jadis la Suisse et la Hollande , qui avait rendu le trône impérial presque héréditaire pendant trois siècles dans sa maison, quoique, par sa constitution, il fut électif. Elle avait incorporé dans ses possessions tant de royaumes ou de souverainetés , à titre de soumission ou par droit de conquête, et son influence sur les cours de l'empire était telle que toute l'Allemagne tremblait , surtout sous les trois derniers empereurs. Redoutable à la liberté de l'Europe , elle avait montré combien une conduite constante et des principes suivis dans les souverains dissipent à la longue toutes assemblées nationales et triomphent de la multitude, qui ne porte dans ces compagnies que les opinions versatiles des siècles, que les princes avisés ont toujours l'art de modifier lorsqu'elles leur sont funestes. En Espagne l'Autriche avait anéanti la puissance des Cortès et des grands; en Hongrie elle travaillait à la
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même opération , et tentait avec les Flamands , par ae petites attaques souvent renouvelées, de leur enlever de leurs privilèges et de lasser la liberté publique. Tel était le génie de la maison d'Autriche , qui allait s'éteindre.
Charles VI était âgé de quarante ans quand le duc de Richelieu arriva à Vienne , étant né en 1685. 11 n'avait de son épouse , née princesse de Brunswick-Blankenberg-Wolfenbuttel , que deux filles : la célèbre Marie-Thérèse, alors âgée de huit ans ; Marie-Éléonore , née en 1718, et une troisième, qui mourut âgée de deux ans. Il était d'une humeur sombre et mélancolique, dur envers ses généraux et ses courtisans ; sa cour n'avait que de l'éclat et de la représentation, rien d'aisé, et peu de galanterie. Il ne connaissait ni la générosité , ni la compassion , et cependant il valait mieux que la plupart de ses prédécesseurs pour les principes et pour le caractère ; car sa sévérité tenait plutôt à sa politique qu'à la trempe de son âme.
Quant à l'intérieur de la cour de Charles VI , l'étiquette scrupuleuse et le cérémonial du despotisme y étaient observés avec une extrême rigueur. La dévotion y régnait aussi avec appareil, et, parce que l'empereur était dévot, tout le monde était obligé de le paraître. Voici à ce sujet la lettre que le duc de Richelieu écrivit au cardinal de Polignac ; elle fera connaître l'intérieur de la cour de Charles VI. v
« J'ai mené ici une vie pieuse pendant le carême, qui ne « m'a pas laissé libre un quart d'heure par jour, et j'avoue « que, si j'avois connu la vie que mène ici un ambassadeur , « rien dans la nature ne m'auroit déterminé à accepter cette « ambassade , où , sous prétexte d'invitations et de représen- « tations aux chapelles, l'empereur se fait suivre par les am- « bassadeurs comme par ses valets de chambre. Il n'y a qu'un « capucin , avec la sauté la plus robuste , qui puisse résister à « cette vie pendant le carême. Pour en donner une idée à « Votre Éminence, j'ai été, de compte fait, depuis le dimanche « des Rameaux jusqu'au mercredi d'après Pâques , cent heures
« à l'église avec l'empereur. M. le comte du Luc, qui avoit été « dix-huit mois ici , dont il en avoit passé neuf ou dix avant de « faire son entrée et le reste à être malade, nous avoit laissé « ignorer ce trésor de dévotion , que je viens de découvrir à « mes dépens. J'avoue que je pense que Ja dévotion veut un « peu plus de liberté, et que cette contrainte inouïe que l'on « approuve ici , et qui n'est dans aucune cour du monde, est t( pour moi quelque chose d'insoutenable , et dont je ne puis « m'empêcher de marquer ma mauvaise humeur à Votre Émi- « nence. »
Le cardinal de Polignac répondait de Rome en ces termes au duc de Richelieu :
« Sur la peinture que vous me faites de la manière dont « vous avez rempli tous les devoirs du Carême , de la semaine * sainte et de Pâques , je crois ne pouvoir mieux faire que de « vous féliciter, d'en être sorti. Peut-être n'en aviez-vous « jamais fait autant de votre vie. Imaginez-vous précisément « la même chose d'un cardinal à Rome. Il est vrai que nous « sommes payés pour cela. »
Tel était l'intérieur de la cour de Charles VI ; elle avait , comme on le voit, quelque ressemblance avec la cour de Rome.
Le nouvel ambassadeur ne voulut, paraître à Vienne qu'avec l'appareil le plus imposant, persuadé que de riches équipages, une maison nombreuse et superbernent habillée doivent annoncer le représentant du plus grand roi de l'Europe. Personne encore n'avait étalé tant de luxe, et il satisfît pour la première fois ce penchant qu'il a toujours conservé pour la magnificence. Il avait emmené un grand nombre de gentilshommes, de pages, d'écuyers , d'heiducs , de coureurs , de valets de pied ; le service de sa chambre était très-nombreux ; enfin il ne négligea rien pour éblouir par son ostentation.
Malgré cet éclat dont s'environnait le duc de Richelieu , il passa d'abord pour un espion de la cour de France et il fut très-mal reçu; on lui dit même qu'il était trop jeune pour être
nommé ambassadeur (il n'avait alors que vingt-neuf ans). Il fit part à l'évêque de Fréjus des désagréments qu'il essuyait ; celui-ci lui répondit de patienter, et surtout d'être prudent.
L'empereur Charles VI, plein de fierté et de hauteur, était asservi à l'étiquette la plus scrupuleuse. Ce prince était dévot, et Richelieu fut obligé de le paraître. Excédé de la longueur des offices, il témoigna plus d'une fois son ennui aux femmes à qui il écrivait , et surtout à la duchesse ** , avec qui il eut une correspondance assez suivie. Il écrivait de même au marquis de Silly, qui le mettait au fait de tout ce qui se passait à la cour de France.
Les ministres de l'empereur avaient été fâchés de voir arriver le jeune duc, craignant un ministre caractérisé de la part du roi; ils ne s'aimaient pas, et le prince Eugène surtout, l'objet de leur jalousie, leur donnait encore plus d'ombrage depuis qu'il paraissait être mieux que jamais avec l'empereur pour avoir contribué au traité avec l'Espagne. L'empereur le regardait comme son propre ouvrage et était entêté des mariages des archiduchesses avec les infants.
Dans de pareilles conjonctures l'ambassadeur de France avait besoin d'adresse et de fermeté ; il jouait un rôle très-subalterne. La cour de Vienne, entièrement portée pour celui d'Espagne, avait dessein de mettre ie duc de Riperda publiquement en possession des chapelles , prétendant que, quand l'un des deux y serait une fois , ce serait à l'autre d'attendre, puisque le premier ne pourrait être dépossédé sans affront. Dans toutes les circonstances elle cherchait à humilier le duc de Richelieu , qui reçut ordre de sa cour de différer son entrée. Richelieu représente vivement qu'il doit la faire , et tenir tête au duc de Riperda, quoi qu'il puisse arriver. Il mande en même temps que ce dernier retournera premier ministre en Espagne.
Il faisait observer à M. deMorville , chargé des affaires étrangères , qu'il était nécessaire de prendre le ton haut pour détruire
l'idée où Ton était de notre faiblesse et de la timidité de notre gouvernement, assurant que, si Ton prend le parti qu'il propose, on en imposera à cette cour, qu'on lui fera faire ce qu'on voudra , et qu'on pourra lui proposer d'être notre médiatrice avec l'Espagne, ce qui passait encore pour incroyable. 11 ajoute que l'empereur redoute la guerre, qu'il a un grand désir d'établir ses filles, et que la crainte qu'il aura de la France peut seule faire son union avec elle.
D'après ce système , malgré l'avis du ministère français, qui voulait encore temporiser, l'ambassadeur prend avec les ministres de l'empereur le ton qu'il croit nécessaire , et bientôt il en reçoit les assurances du désir qu'a leur maître de bien vivre avec le roi. Cependant M. de Morville rejette tout projet de réconciliation avec l'Espagne de concert avec l'empereur , ne voulant pas d'autre médiateur que le roi d'Angleterre, dont on espère beaucoup. Il prétend que l'empereur ne la veut point de bonne foi, qu'il a un intérêt direct à l'empêcher, et qu'il n'a d'autre dessein que de semer des défiances entre le roi de France et celui d'Angleterre. Néanmoins le duc reçoit la permission de faire son entrée.
Riperda, qui avait partout des créatures et qui partageait la haine que sa. cour avait contre la France, crut pouvoir prendre des airs de hauteur avec un jeune homme qui débutait dans la carrière diplomatique. Il s'était arrogé la préséance et crut la conserver; mais Richelieu, qui, dans son intérieur, le traitait de faquin , ne parut pas longtemps supporter le ton qu il prenait. Il eut le soin d'éviter toute affaire de cour à cour, mais en même temps il imagina qu'il lui était très-permis de s'en faire une d'ambassadeur à ambassadeur. L'occasion ne tarda pas à se présenter. Un jour, le duc de Riperda voulut le devancer pour entrer chez l'empereur; il était encore sur l'escalier; Richelieu, plus alerte, passe avant lui, et lui donne un coup de coude si vigoureux qu'il le fait rétrograder et tomber sur l'escalier. Il prit ensuite son rang. Croyant que ce démêlé
aurait des suites, il se rendit le soir à l'hôtel de Riperda, qui fit dire qu'il était sorti. Le lendemain matin, Richelieu envoya savoir des nouvelles de sa santé ; le valet de pied revint sans réponse. Enfin il rencontre cet ambassadeur, à qui il témoigne son étonnement de ne pas lui avoir fait donner de ses nouvelles après avoir envoyé chez lui et s'y être présenté lui-même ; l'ambassadeur balbutia quelques mots et le quitta promptement ; ce qui fit hausser les épaules au duc de Richelieu , à qui il ne s'avisa plus de contester son rang. Quelque temps après il fut rappelé.
Richelieu avait cherché tous les moyens de se lier avec le prince Eugène, qui lui témoigna beaucoup d'amitié; mais elle ne consistait qu'en des dehors vains et frivoles , elle n'était rien moins que communicative , et l'ambassadeur ne put en tirer le parti qu'il espérait. Il appela l'amour à son secours ; il favait déjà fait servir à son avancement, il crut qu'il pourrait encore ne pas lui être inutile. La comtesse de Badiani recevait les vœux du prince Eugène , dont elle avait toute la confiance ; Richelieu, se rappelant qu il avait eu souvent l'»art de plaire , essaya d'en faire usage pour gagner la bienveillance d'une femme si essentielle.
Entièrement adonné aux affaires , il mettait à la réussite de celle qui lui était confiée la plus grande importance ; il se flattait d'avoir pénétré sans secours dans les secrets du gouvernement de l'empire, et, curieux de s'en assurer, il ne crut pas pouvoir mieux faire que de travailler à obtenir la confiance intime de la comtesse de Badiani. Le bonheur qui s'était déclaré pour lui en France ne l'abandonna point en Allemagne. 11 avait pour rival le prince Eugène , homme célèbre par des victoires remportées sur Louis XIV et sur les Turcs , mais à qui l'âge ne permettait pas d'être toujours aussi sûr de ses succès en amour. Richelieu parut devant madame de Badiani avec tous les avantages de la jeunesse et des grâces , et la comtesse, pleine de discernement , ne put s'empêcher de lui donner se*
crètement une préférence très-raisonnée. Adroit et insinuant, il partagea bientôt ses faveurs avec le prince , et fit connaître à la comtesse tout le mérite qu'il possédait. Étonnée d'un amour aussi vif et dont elle avait des preuves aussi multipliées qu'elle le désirait, elle jugea définitivement que l'ambassadeur savait au moins autant l'art d'aimer que la diplomatie, et conçut pour lui une estime tout à fait particulière.
La confiance suivit l'estime ; tous les secrets du prince Eugène étaient épanchés dans le sein du nouvel amant, qui prévenait par oe moyen les opérations contraires aux intérêts dont il était chargé. Ce fut ainsi que notre habile ambassadeur apprit que l'empereur voulait différer de donner le jour pour son entrée, et qu'il sut que le duc de Riperda , qui avait annoncé son départ, ne voulait plus partir. Alors on le vit redoubler d'activité et parler plus haut qu'il n'avait encore fait ; mais le prince Eugène et M. de Zinzerdorf l'assurent qu'on ne fera rien faire de force à l'empereur.