‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationale (volume 2)Chapitre 44 sur 79 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Entrée publique de Richelieu à Vienne. Aventure des traîneaux avec la princesse de Liechtensten. —Suite de cette aventure. — Il fait avoir le chapeau de cardinal à Pëvêque de Fréjus. — Il est fait chevalier de l'ordre du Saint-Esprit avant Page. — Il termine sa négociation et revient à Paris.

Enfin, après mille tracasseries nouvelles et des peines infinies , son entrée publique est fixée au 7 novembre et son audience publique de l'empereur au lendemain. Ce fut dans cette occasion que le duc de Richelieu déploya toute la magnificence par laquelle il aimait à se faire remarquer. Jamais ambassadeur n'avait paru avec un tel cortège. En satisfaisant son goût il croyait qu'il était nécessaire d'imposer à la cour de Vienne. Il avait soixante-neuf carrosses à six chevaux et six autres également à six chevaux de la plus grande richesse. Le carrosse de corps de l'ambassadeur était garni au dedans et au dehors de velours cramoisi tout couvert d'une broderie d'or en relief avec des franges d'or ; les quatre panneaux étaient garnis des armes de l'ambassadeur brodées en relief, avec des cartouches ; son chiffre, brodé de même, remplissait les petits panneaux des côtés ; le grand panneau de derrière était chargé d'une broderie en relief, ainsi que l'impériale, dont le velours était couvert de gros branchages de broderie d'or , aussi en relief, qui , se réunissant dans le milieu , formaient une espèce de fleurs. Les chevaux étaient bai-brun , les harnais de velours cramoisi , couverts de plaques d'argent doré et de points d'Espagne d'or, et les aigrettes de plumes cramoisies mêlées d'ornements d'or.

Le second, de velours bleu de la même richesse, avec les attributs de la paix; les chevaux gris-pommelé, les harnais brodés en or , de même que le velours du carrosse, les plumes bleues et ornements en or.

Le troisième carrosse, de velours vert brodé d'or et franges dé même , l'impériale surchargée d'ornements de bronze doré , les chevaux isabelle, harnais pareils en broderies , et plumes vertes garnies en or.

Le quatrième carrosse était en velours jonquille, tout couvert de broderies d'argent avec des franges d'argent ; sur l'impériale les figures de la Prudence, du Secret, etc.; six chevaux noirs d'Italie, les harnais pareils au velours du dedans , couverts de plaques et de broderies d'argent , avec des plumes jonquilles mêlées d'ornements d'argent.

Les deux autres carrosses étaient, l'un de velours gris de lin brodé en or , harnais et plumes pareils , et l'autre de velours rose, brodé en argent; chevaux alezan brûlé, harnais roses , avec plaques et broderies d'argent ; plumes et aigrettes assorties.

La suite était aussi brillante : six coureurs habillés de velours rouge, entièrement galonné d'argent; le reste de leur ajustement en étoffe d'argent et franges.

Cinquante valets de pied, vêtus en drap écarlate, grande livrée de galon de soie pourpre et argent , chapeaux brodés , garnis de plumes blanches , et épée d'argent.

Douze heiduques tenant en main des masses d'argent.

Douze pages tous à cheval , vêtus d'habits de velours rouge brodé en argent. Le reste à proportion. Gouverneur des pages, sous-gouverneur, écuyer, sous -écuy ers, suisses, vingt-quatre palefreniers, tant à cheval que tenant des chevaux de main. Ce pompeux appareil partit du faubourg appelé le Landstrasse et passa par la porte d'Italie , pour se rendre dans la rue Saint- Jean, où était le palais de l'ambassadeur.

Une circonstance plus extraordinaire distingua pour jamais cette entrée de celle de tous les autres ministres. Les ehevaux de la voiture du duc , ceux de selle et de suite , qu'on tenait en main , furent ferrés en argent ; le fer d'argent était séparé en deux et ne tenait qu'à un clou très -petit, de façon que

dans la route tous les chevaux se trouvèrent déferrés , et le peuple put se partager leurs dépouilles.

Le lendemain l'ambassadeur eut son audience publique de l'empereur, de l'impératrice régnante et de l'impératrice Amélie ; le même faste y régna. Le duc parut ce jour-là dans l'habillement français , tel que celui des Pairs quand ils vont au parlement, et introduisit le même usage dans toutes les assistances publiques. Il y eut dans son palais des tables nombreuses , de plus de cinq cents couverts ; les gentilshommes du nonce , de l'archevêque de Vienne y furent invités; tous lesofflciers des grandes maisons y eurent place; et, pour donner plus de liberté au peuple, qui accourut en foule prendre part à cette fête où tout lui fut prodigué, l'ambassadeur fit ouvrir tous ses appartements et ne rentra que dans la nuit.

Ce même jour fut encore remarquable parle départ précipité du duc de Riperda.

Quand Richelieu apprit l'exil de M. le Duc et de madame de Prie, cette nouvelle l'affligea sans l'étonner ; il avait été témoin, à son arrivée à Vienne , de la haine qu'on portait à M. le Duc; c'était tous les jours une histoire nouvelle ou des chansons contre lui, et il ne doutait pas qu'il ne fût sacrifié. D'ailleurs il avait été instruit par la duchesse de ** des démarches de l'évêque de Fréjus, qui, certain de son crédit, profita des plaintes qui s'accumulaient contre le premier ministre et sa favorite pour occuper sa place.

Le duc reçut ordre du roi , par M. de Morville, de ne se servir que de l'entremise du pape et du roi d'Angleterre, dans la persuasion que l'empereur ne voudrait jamais le raccommodement. Le duc de Richelieu , qui était persuadé du contraire , qui avait toujours pensé qu'en prenant une contenance imposante il finirait par être médiateur , avait à combattre et les idées du conseil de Versailles et les projets de la cour de Vienne. Son train de vie était changé ; ce n'était plus celui d'un homme qui ne pensait, qui ne rêvait qu'au plaisir ; douze , quinze heures t. ». lo

de travail par jour ne l'intimidaient pas; il prenait sur ses nuits mêmes des moments pour écrire, et son sommeil, qui n'était autrefois troublé que par l'amour, était maintenant suspendu pour des affaires plus sérieuses.

Ce changement dans sa manière de vivre , ses trop grandes occupations causèrent du dérangement dans sa santé. Ce fut à Vienne qu'il s'aperçut pour la première fois que les digestions se troublaient ; et , au milieu de ses inquiétudes , il retrouva , par un événement assez extraordinaire , ce Damis , cet homme universel qu'il avait tant regretté en France. Sa joie dissipa ses craintes ; mais elle ne fut pas complète , cet homme lui ayant dit qu'il avait fait vœu de renoncer à la pierre philosophale. Il fallut s'en tenir à la médecine, et, après lui avoir ordonné quelques remèdes infructueux, il lui conseilla l'usage du thé, qui lui fit grand bien et qu'il continua toute sa vie. Il étudia avec lui la médecine et s'appliqua à recueillir la recette d'une multitude de remèdes qui , à en juger par l'étiquette , sont tous très-merveilleux.

Cependant l'état magnifique que tenait l'ambassadeur l'avait obligé à faire beaucoup de dettes ; il recevait peu d'argent de France et fut réduit à une grande détresse. Ne trouvant pas de facilité à obtenir crédit des Allemands , il fut obligé de faire mettre secrètement des bijoux et des diamants en gage* Voyant qu'on ne lui donnait pas tout l'argent qu'on lui avait promis et qu'il était contrarié dans ses opérations, il menaça de demander son rappel. D'ailleurs l'empereur ne l'invitait à aucune fête particulière, si ce n'était des chapelles, où il était accablé d'offices, et sa situation était très-pénible et très-embarrassante. Il se plaignit beaucoup à M. de Morville et à l'évêque de Fréjus , dont il reçut la lettre suivante.

« Rambouillet, ce 4 mai 1720.

« J'ai reçu , Monsieur, à deux jours près l'un de l'autre , « les deux lettres du 10 et du 17, dont vous m'avez honoré.

« Il est vrai qu'où avait cru voir dans vos dépêches une envie « assez marquée de quitter Vienne , et que vous ne doutiez pas « même d'en recevoir l'ordre. M. de Saint-Saphorin était dans « la même opinion, et il y avait beaucoup de vraisemblance « que cela serait , il y a deux mois. On ne vous en a su aucun « mauvais gré , et il est très-naturel que, dans toutes les cir- « constances où vous vous trouvez , vous ne soyez pas fâché « de revenir. Vous pouvez être assuré, Monsieur, que cela n'a « fait aucune mauvaise impression, et que, si votre rappel ne « faisait pas un mauvais effet dans les circonstances présentes , le « mépris que fait l'empereur de toute bienséance , en ne laissant « ici qu'un résident, serait une raison suffisante pour y penser.

« Quoique nous ne connaissions pas parfaitement M. deSaint- « Saphorin , on ne laisse pas que de savoir que , si vous êtes « intimement lié avec lui , vous y mettez beaucoup du vôtre , * et il n'y a certainement qu'à vous louer sur toute votre con- « duite. Vous parlez en perfection du caractère de la cour où « vous êtes, et on s'en fie à vous sur la manière de traiter avec « elle. Les grandes promesses du duc de Riperda peuvent lui « avoir donné envie de la guerre; mais l'empereur croit de reste, « par entêtement, qu'il Ta trompé, et que le roi d'Espagne « manque lui-même d'argent pour payer ses troupes et sa « maison. Aussi tous ces messieurs les ministres ont-ils fort « baissé leur ton et protestent qu'ils ne veulent point de guerre ; « ils n'ont plus recours qu'aux plus grossiers artifices pour « tâcher de nous désunir d'avec l'Angleterre; à quoi ils neréus- « siront pas.

« Rien n'est plus juste, Monsieur, que votre inquiétude sur « le défaut de payement, et M. de Morville presse toujours « pour vous envoyer de l'argent. Il faut espérer qu'il circu- « fera plus qu'il ne fait depuis quelque temps , et que le roi « sera bientôt en état de vous payer. Vous avez très-grande « raison de cacher l'extrémité où vous avez été réduit , et je « vous garderai sur cela un secret inviolable.

« Il ne me paraît pas qu'on vous cache rien , ni qu'on vous « prive de toute la confiance que vous méritez par tant d'en- « droits. Nous sommes dans une mauvaise crise, et il faut « bien qu'à la fin tout se développe ; car l'Europe est dans un « mouvement trop violent pour pouvoir durer.

« Je vous supplie , Monsieur, d'être persuadé du respect « et du parfait attachement avec lequel je suis votre, etc..

« A. H., évêquede Fréjus. »

On voit que cette lettre ne lui annonçait pas de secours trèsprochains , et son embarras augmentait tous les jours. D'ailleurs il apprenait qu'on attendait en France la réconciliation avec l'Espagne de la médiation du pape et de l'Angleterre , et il était très-contrarié qu'on ne crût pas , comme il l'annonçait continuellement, qu'elle ne pouvait être que l'ouvrage de Fempereur.

Son intendant , chargé de lui procurer de l'argent à quelque prix que ce fût , lui envoya soixante mille, francs, qui soutinrent un peu son courage. La duchesse de ** , cette bonne amie , aussi susceptible d'un véritable attachement que d'amour, devenue veuve et maîtresse de sa fortune , lui fit aussi tenir quatre lettres de change de vingt-cinq mille livres chacune , qui le mirent en état d'attendre l'argent que M. de Morville promettait toujours et n'envoyait jamais.

Les choses changèrent bientôt de face ; M. de Richelieu, redoublant encore d'activité , soutenant partout la dignité de son caractère , vit enfin jour à entamer la négociation. Les comtes Sinzerdorf et de Staremberg parurent s'ouvrir à lui ; mais le prince Eugène lui parla avec chaleur contre la France et crut l'intimider par ses hauteurs ; il lui marqua en même temps toute son animosité contre le roi d'Angleterre. Le duc , qui n'était point accoutumé à voir prendre un ton si haut, prit sur lui de se modérer, et, conservant son sang-froid dans cette conversation, il en tira tout l'avantage. 11 entrevit, à travers toutes les menaces du prince Eugène , la peur qu'il avait de la guerre ;

il était échauffé par le vice-chancelier, qui , dans des vues personnelles , voulait embrouiller les affaires. Cependant Richelieu sut avec adresse calmer le prince et ne tarda pas à être bien avec lui.

Il s'aperçut que les autres ministres le trompaient continuellement , et ce fut dans une course de traîneaux qu'il apprit , au moment qu'il s'y attendait le moins , tous les secrets de la cour de Vienne. L'empereur, qui, comme on Ta déjà dit, ne semblait penser au duc que pour des actes de religion et l'oubliait pour les divertissements , l'invita enfin à une magnifique partie de traîneaux. Richelieu crut devoir y paraître avec sa magnificence ordinaire et fut chargé de conduire la princesse de Lichtenstein. Cette dame était fort jolie et très-liée avec tous les ministres. Après les compliments d'usage, elle lui dit dans la course : « Monsieur l'ambassadeur, le zèle que vous mettez pour « votre cour vous fait honneur, et vous me permettrez , par « l'intérêt que vous m'inspirez, de vous donner quelques avis. »

On peut croire que cette marque de confiance fut reçue du duc avec reconnaissance; il la supplia d'entrer dans de plus grands détails, et il sut que le parti de la modération n'était pas celui qu'il fallait prendre ; que l'augmentation des troupes de l'empereur n'était point un signe de guerre, mais un moyen dont on voulait se servir pour intimider la France , et qu'il était de sa politique d'armer également , pour faire voir qu'elle ne redoutait pas la guerre qu'on semblait lui annoncer ; que Ton avait la plus mauvaise idée de notre gouvernement , et que sa faiblesse seule autorisait l'empereur à parler si haut ; enfin que l'on s'y prenait mal en France en choisissant pour médiateur entre elle et l'Espagne le pape et le roi d'Angleterre , parce que l'empereur seul pouvait opérer la réconciliation qu'on désirait.

Le duc de Richelieu vit avec un plaisir difficile à exprimer que les secrets qu'on lai dévoilait s'accordaient parfaitement avec sa façon de voir. Certain qu'elle était juste, et qu'il fallait

prendre le moyen qu'il avait déjà indiqué pour terminer cette grande affaire, il redoubla d'instances auprès des ministres français , et répondit à ceux de l'empereur qui le menaçaient de la guerre que la France était prête à la soutenir, qu'elle était seulement entrée en négociation pour éviter l'effusion du sang , mais que ni l'argent ni les hommes ne lui manquaient. Enfin il fut assez heureux pour faire adopter ses idées en France , et on rendit justice à sa pénétration et à sa politique.

Ses ennemis, toutefois , jaloux de ses succès en amour, plus jaloux encore de l'emploi important dont il était chargé, avaient fait courir tous les bruits les plus désavantageux sur son compte. A les en croire , il avait vendu le secret de l'État: mais la prévoyance du duc et ses succès leur imposèrent silence. On finit par être étonné qu'un homme aussi dissipé, aussi jeune, pût réunir autant de qualités nécessaires à un ambassadeur.

La princesse de Lichtenstin , qui lui avait marqué tant d'intérêt, méritait bien que M. de Richelieu la vît avec les yeux de la reconnaissance ; les siens étaient prévenus en faveur du duc, dont elle avait déjà admiré l'esprit et l'amabilité. Celui-ci ne tenait point à la comtesse de Badiani par des liens très-forts ; il crut pouvoir en former d'autres avec la princesse. Cette liaison fit diversion aux affaires dont le duc était accablé , et le mystère qui la couvrait en rendait les plaisirs plus piquants* Il ne pouvait aller chez la princesse que la nuit, pour ne pas la compromettre et donner des soupçons au ministère de Vienne. Il avait coutume d'aller la voir sans suite , simplement vêtu et à pied ; il entrait dans son palais par une porte dérobée, quun signal convenu faisait ouvrir. Un soir qu'il sortait, comme à son ordinaire , avec cet appareil mystérieux , il rencontre près de la maison de madame de Lichtenstein trois de ses gens à peu près ivres, qui ne le reconnurent pas. Ils virent un homme qui prenait garde de n'être pas observé, et ils voulurent l'intriguer. Le signal du jour était de frapper trois fois dans la main. Le duc avait déjà commencé quand ils l'a-

bordèrent; il passe alors de l'autre côté de la rue : ses gens en firent de même; il retourne sur ses pas : ils l'imitèrent. Enfin le duc, impatienté, sachant qu'il avait affaire à trois de ses valets de pied, donne un coup de canne à celui qui était le plus près de lui, en lui disant de s'éloigner. Celui-ci, qui ne crut pas que ce pût être son maître, devint furieux et cria qu'on insultait la livrée de M. l'ambassadeur de France. Les autres vinrent à son secours. Des passants accoururent ; on voulut arrêter le duc : il n'eut que le temps de se nommer, car il aurait été fort maltraité. A peine reconnu, la scène devint encore désagréable pour lui; ses gens se jetèrent à ses genoux pour lui demander pardon ; les mots de Grandeur, d'Excellence, de Monseigneur, furent prodigués; et le duc, qui voulait garder l'incognito, était aussi fâché d'être nommé que d'avoir été insulté. Le peuple s'assemblait ; il fut obligé de se retirer, et eut encore plus de peine à se dérober aux excuses qu'aux premiers emportements. La princesse fut prévenue le lendemain de ce contre-temps , et le rendez-vous fut fixé pour le jour même, où l'amour dédommagea les deux amants de l'événement de la veille.

Le' duc de Richelieu était ainsi consolé des disgrâces qu'il essuyait dans sa négociation ; sa constance fut pourtant couronnée, et le traité fut signé au gré de la France. Ce sera aux historiens à entrer dans tous les détails de cette affaire ; nous nous contenterons de dire qu'elle fut terminée par les soins , le tact juste et l'esprit insinuant de Richelieu. Il ne s'était point borné à négocier ; il avait aussi coopéré beaucoup à faire avoir le chapeau de cardinal à l'évêque de Fréjus. Cet évêque , en paraissant ne se mêler de rien, avait fait signer au roi l'exil de M. le Duc , et ce fut dans cette occasion que le monarque marqua pour la première fois cette dissimulation qui ne fait jamais honneur à un roi , et dont son prédécesseur avait donné l'exemple en disgraciant Fouquet. Louis XV témoigna beaucoup d'amitié à M. le Duc, le jour où il signa l'ordre de sa retraite à Chantilly ; celui-ci ne le reçut même qu'au moment où il allait

partir pour Rambouillet. On est fâché de voir le cardinal de Fleury accoutumer son pupille à ces détours indignes du chef d'une grande nation. Sans doute M. le Duc méritait son renvoi ; toute la France se plaignait de lui , surtout de son aveuglement pour madame de Prie, qui disposait de tout. Il avait fait comme tous les ministres, qui, en entrant en place, détruisent les opérations bonnes ou mauvaises de ceux auxquels ils succèdent ; il leur faut des projets qui soient leur ouvrage, et le peuple est toujours victime de cette nouveauté. Mais rien n'obligeait le cardinal de Fleury à faire jouer au roi cette misérable comédie, dont tous les gens sensés virent le dénoûment. Ensuite il fit déclarer à Louis XV qu'il supprimait les fonctions de premier ministre, et, comme si le jeune prince eût voulu administrer lui-même son royaume , il lui fit écrire au cardinal de Noailles que, ne présumant point assez de ses forces, il deman^ dait qu'il fût adressé à Dieu des prières publiques pour en obtenir les grâces dont il avait besoin pour bien gouverner ses États. L'encens fuma dans tous les temples, et le peuple , tou* jours* porté à croire lebien qu'on lui dit de ses rois, témoigna sa joie d'apprendre que son souverain allait tout voir par lui-même et travailler à le rendre heureux.

Pendant ce temps , le modeste évêque de Fréjus , qui avait eu soin d'écarter tous ses rivaux et de faire donner des places importantes à ses créatures , qui avait éloigné son pupille de toutes les affaires et l'avait accoutumé à fuir le travail , s'emparait par degré de l'autorité. 11 savait bien que son maître , élevé comme si le trône lui eût été étranger , iguorant tout , ne pouvait faire un pas sans le consulter. 11 régnait à sa place, sans avoir encore l'apparence du pouvoir. Bientôt il ne fut plus possible de se méprendre à sa conduite ; il voulut être prince de l'Église, et, sans avoir le titre de premier ministre, il en exerça l'autorité dans toute son étendue. Ce doux prélat , tout en marchant à pas de tortue , n'avait jamais quitté de vue le but qu'il voulait atteindre ; il y parvint à l'âge de soixante-treize ans,

et conserva' une présence d'esprit rare jusqu'à la fin de sa carrière, dont le terme fut très-réculé.

Fleury n'eut aucune de ces qualités brillantes qui font le grand ministre, et cependant la France fut heureuse sous son administration. Le royaume prit bientôt une autre face. Epuisé par le système de La w , le cardinal jugea qu'il avait en lui-même assez de ressources pour réparer ses pertes. Semblable à un médecin habile qui connaît le tempérament faible de son malade, et qui, n'osant lui donner aucun remède actif, l'abandonne au soin de la nature , qui le guérit , le cardinal , qui n'aimait pas la guerre , qui n'avait pas les qualités pour la faire , qui voulait être tranquille , achetait la paix à quelque prix que ce fût, et cette paix fit fleurir le commerce et ramena l'abondance dans les campagnes. C'est en ne faisant rien que Fleury fit beaucoup ; il était pusillanime et n'osait rien entreprendre ; mais, très-économe , il regarda l'État comme une grande maison qu'il régissait. C'est par le repos que la France répara ses pertes ; le génie n'influa pointsur son bonheur. Fleury était incapable de rien voir en grand ; mais son administration prouve qu'il suffit d'être honnête homme et d'établir la tranquillité dans le royaume pour le rendre florissant ; qu'un État comme la France n'exige pas qu'un ministre ait des idées vastes et sublimes ; qu'il suffit qu'il ne mette pas ses ressources entre les mains des fripons et à la merci des intrigants. Le ministère du cardinal de Fleury, qui, comme il est facile de le voir par Ses opérations, n'était pas un grand homme , fait le procès de tous ses successeurs.

Le duc de Richelieu vit avec grand plaisir la fin de sa négociation; sa santé se délabrait, et il n'aspirait qu'à revenir enFrance , Il avait cependant été question de le nommer ambassadeur en Espagne , et il n'y avait que cette ambassade qui pût le tenter ; mais il désirait , avant de se décider , passer quelque temps à Paris. Las des affaires, il écrivait sans cesse à ses maîtresses et au marquis de Silly, son ami, qu'il n'avait d'autre ambition

que d'obtenir un bon gouvernement où il pût être le maître, ou une charge importante à la cour. Sa présence était encore nécessaire à Vienne , et il s'attendait d'être nommé premier plénipotentiaire au congrès ; mais le cardinal de Fleury s'était réservé cette place. On va voir par la lettre suivante qu'il était bien certain de son autorité, et en même temps qu'il rendait justice au duc de Richelieu.

« A Rambouillet, ce 26 juin 1725.

« Je réponds, Monsieur, à la lettre dont vous m'avez honoré, « du 14 , qui nous a passé la signature de M. de Bournon- « ville au nom du roi d'Espagne, et par conséquent la conclure sion de la grande affaire dont vous étiez chargé. Je comprends « votre impatience de sortir d'un lieu contraire à votre santé, « à vos intérêts domestiques , et où il ne vous reste rien de conte sidérable à négocier ; et, dès que vous demandez votre congé « avec tant d'instance , le roi est trop satisfait de vos services « pourvouslerefuser.il n'est plus question que de vous donner

< des marques publiques de cette satisfaction , que vous avez si

< bien méritée, et de choisir quelqu'un qui puisse maintenir la c bonne intelligence établie par la signature des préliminaires

< entre les deux cours. Je crois d'abord pouvoir vous donner i parole , Monsieur, au nom du roi , qu'il vous accordera le

< cordon bleu au mois de janvier prochain ; mais, en attendant « que S. M. se soit expliquée là-dessus , je vous demande , s'il - vous plaît, le secret, que j'ai recommandé pareillement à votre

plénipotentiaire, l'abbé de Saint-Remy. Il serait naturel aussi de vous nommer plénipotentiaire au congrès ; mais je vousprie de faire les trois réflexions suivantes et de les peser sérieusement.

« 1° J'aurai l'honneur de vous confier que le roi me nommera son premier plénipotentiaire , parce qu'il croit que ma présence pourra y être de quelque utilité , et je ne sais si en ce cas vous vous accommoderiez d'être nommé en second .

« et si MJYI. les ducs vos confrères le trouveroient bon de leur « coté.

« 2° Il est impossible que le congrès ne soit très- long et trèsce difficile. Cette longueur, et toutes les vétilles des négociations « inséparables d'une assemblée de tant de nations différentes, « la plupart très-paresseuses , pourroient bien vous ennuyer et « n'être pas de votre goût. Je ne serai point exposé à cet ennui , « si le roi me fait l'honneur de me nommer, parce que jen'as- « sisterai à ce congrès que de temps en temps , et quand les « affaires demanderont ma présence.

« 3° Vous savez sans doute que les Anglois ne vous croient « pas fort dans leurs intérêts et vous regardent comme très- « suspect sur ce qui les regarde ; il y auroit peut-être quelque « inconvénient à vous exposer à des tracasseries qui seroient les « suites nécessaires de cette prévention, et il seroit plus dif- « ficile dans ce cas de les amener à des conciliations dont on « aura immanquablement besoin pour parvenir à une pacifica- « tion solide.

« Vous aurez la bonté , Monsieur , de réfléchir sur ces trois « raisons et de vous déterminer. Je vous supplie seulement que « ce soit bientôt ; car nous ne pouvons pas différer de nommer « des plénipotentiaires. S'il ne vous convient pas d'être du « nombre, le roi pourroit pourtant vous nommer , et vous , de « votre côté, vous le supplieriez de trouver bon que vous n'ac- « ceptassiez pas cet honneur par les bonnes raisons que vous « allégueriez. Il n'y auroit que le roi qui le sauroit , et ce « refus ne vous feroit peut-être pas moins d'honneur que la no- « mination même.

« J'ai assuré l'abbé de Saint-Remy que je n'oublierois rien « pour vous mettre en état de sortir de Vienne avec honneur , « et qu'il n'avoit qu'à m'en suggérer les moyens.

« A l'égard d'un successeur, comme l'empereur a été trois ans « sans désigner et sans avoir ici un ambassadeur , on pourra « se dispenser d'en nommer un pour Vienne, et je pense qu'il

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« suffira d'y envoyer un ministre plénipotentiaire. Le choix « n'en sera pas aisé , et nous allons y travailler incessam- « ment.

« Vous ne vous êtes pas trompé sur les dispositions de la « cour où vous êtes , et vous êtes bien justiûé par tout ce qui « est arrivé.

« M. le marquis de Grimaldi me porta , il y a dix ou douze « jours, la lettre dont vous m'avez honoré, du 14 avril, et « vous pouvez assurer M. son oncle que je tâcherai de lui mar- « quer , en la personne de M. son neveu , toute l'estime et la « considération que j'ai pour un prélat aussi distingué. Je vous « supplie de vouloir bien aussi témoigner à M. Je prince Eu- « gène (l) que je n'oublie point les obligations que je lui ai, « et qu'indépendamment de la manière pleine de bonté et de « politesse avec laquelle il en usa avec moi à Fréjus je fais « profession d'honorer en lui la probité, dont je fais en- « core plus de cas que de toutes les autres grandes qualités.

« Personne au monde , Monsieur, ne vous honore et ne « vous est plus inviolablement attaché que moi.

« Le card. de FtEURY. »

Le duc de Richelieu fut très-satisfait d'apprendre qu'il allait être fait chevalier des ordres , quoiqu'il n'eût pas l'âge prescrit par les statuts. Cette faveur lui en devenait d'autant plus précieuse. 11 ne se fit point nommer pour le congrès, et borna tous ses désirs à revoir Paris, où de nouveaux plaisirs l'attendaient. Il était encore incertain s'il accepterait l'ambasssade d'Espagne , et ce fut à Parts que la faveur du roi lui fit abandonner cette carrière. D'après les nouvelles qu'il recevait continuellement, il jugea bien que Louis XV serait un prince faible, et que le plus adroit le gouvernerait. 11 forma dès ce moment le plan d'avoir une part considérable dans ses bonnes

(i) Il avait contribué à lui faire a, voir la nomination <Je l'empereur pour le Ghapçau de cardinal.

grâces , et Ton verra qu'il eut l'art de les obtenir et celui de les conserver.

La nomination du roi pour le cordon bleu arriva à la fin de janvier 1728. Comme il lui était permis de le porter avant d'être reçu, l'information d'usage se fit à Vienne devant le cardinal Kollonits , < le 24 février. Les témoins furent le prince Eugène, le comte de Sinzendorf , chancelier de l'empereur , et le père Tournemain, jésuite , son confesseur. Richelieu n'avait pas encore alors trente-deux ans, et tout le monde sait qu'il en faut trente-cinq pour être reçu dans l'ordre du Saint-Esprit : il le fut à Versailles , le 1er janvier 1729.

Enfin le moment du départ du duc de Richelieu arriva ; la princesse de Lichtenstein ne le quitta pas sans verser des larmes , et la comtesse de Badiani le vit partir avec peine. Cette dernière liaison avait jeté du froid entre lui et le prince Eugène, qui n'avait pas vu sans jalousie un rival comme Richelieu lui faire de fréquentes visites. Ils se quittèrent assez froidement, et ce ne fut que quelque temps après que leur amitié acquit plus de force par l'absence. ;

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