CHAPITRE XXVII
Renvoi de l'Infante. —Comment mademoiselle de Vermandois perd la couronne. — Louis XV épouse la fille de Stanislas. — Irritation de l'Espagne.
La fureur de madame de Prie contre les Orléans était aussi énergique qu'elle était concentrée; ni les grâces ni les prévenances ne pouvant fléchir le premier prince du sang , madame de Prie et M. le Duc résolurent d'attaquer les intérêts les plus chers de ce prince. La santé de Louis XV était encore délicate; il avait de fréquentes maladies, et M. le Duc avait tout à craindre pour son repos et pour son crédit si. le roi venait à mourir. Plein de jalousie contre la maison d'Orléans, poussé d'ailleurs par sa mère et par madame de Prie -, M. le Duc résolut de négocier le mariage de sa sœur avec le jeune roi , alors âgé de quinze ans commencés. Quoiqu'il fût d'une santé peu robuste, la nature l'avait déjà rendu si capable d'avoir des enfants que les valets, quelques pages et déjeunes seigneurs de la cour en rendaient le plus sûr témoignage. Madame la Duchesse ne cessait donc de presser M. le Duc de marier le jeune monarque. Comme le régent et la reine d'Espagne avaient marié le jeune roi suivant leurs intérêts et pour des raisons d'une politique très-raflinée , M. le Duc, qui avait tout pénétré , le démaria pour le même intérêt.
Mademoiselle de Vermandois, sœur de ce prince, premier ministre, était belle, aimable, modeste, pieuse, hautaine, spirituelle et véridique ; sa beauté était relevée par ces traits adoucis et par cette fraîcheur qu'on ne trouve que dans l'innocence des mœurs du premier âge ; sa modestie était celle de la nature même, n'ayant pu recevoir dans le monde aucun
des principes de la Régence, ni le ton de facilité que les mœurs du temps avaient introduit partout. Elle était hautaine , car elle avait comparé au couvent la différence de son nom d'avec celui des autres pensionnaires , et jouissait de leurs respects , quand chacune s'empressait de lui être agréable ; ce qui lui avait donné ce ton qui pouvait déplaire en elle et cette véracité dans ses discours , laquelle annonçait son indépendance. Madame de Prie approuvait beaucoup le mariage d'une sœur de son amant avec le roi ; mais elle voulait , avant la conclusion , connaître son caractère, et l'exclure du trône si, après quelques conversations, elle reconnaissait dans la jeune princesse des indices de. quelque esprit de domination; dans ce cas, elle voulait donner pour épouse au jeune Louis XV une autre princesse qui eût de la facilité et de la bonhomie dans le caractère. Tout animée de cette ambition réfléchie , madame de Prie se déguisa, changea de nom, et se qualifia dame titrée , pour avoir la prérogative et plus de moyens de parler à son aise à la jeune princesse, qui était au couvent à Tours. Elle alla donc la demander aunom d'une dame qui voyageait et qui avait pour elle des lettres et des commissions de ML le Duc. Ainsi madame de Prie, se disant connue et donnant des nouvelles de la cour, s'exprima si bien et avec tant de détails que mademoiselle de Vermandois entra avec elle dans une conversation très-particulière.
D'un objet à l'autre, madame de Prie alla jusqu'à demander à la jeune pensionnaire si elle avait entendu parler , dans son couvent , de madame de Prie , favorite de son frère. C'ost alors que la princesse se mit à en dire toutes les horreurs possibles à madame de Prie elle-même, qui n'en fut pas déconcertée. Elle dit qu'elle ne connaissait que trop bien cette méchante créature; qu'on n'en parlait dans le couvent que d'une manière horrible ; qu'il était bien fâcheux que son frère eût auprès de lui une personne qui seule le faisait détester de toute la France, qui l'induisait à faire des sottises y et qu'il se-
rait bien à désirer que ses bons amis lui conseillassent de l'éloigner de sa personne.
Ainsi madame de Prie entendait prononcer sa sentence par la jeune princesse, qui lui rapportait naïvement tout ce qu'on disait d'elle dans tout le royaume ; elle sortit donc du parloir pleine de dépit et de colère , disant , de manière que la princesse pût l'entendre : Va, tu ne seras point reine de France.
Arrivée à Versailles , elle rendit compte de son voyage au prince premier ministre , et lui assura que sa sœur avait toutes les qualités convenables pour être reine de France ; elle dit que la princesse était très-aimable ; elle le pressa même de s'occuper de la conclusion prochaine de ce mariage ; mais en même temps elle en parla différemment à Pâris-Duvernay, qui jouissait de la confiance du prince et gouvernait sous lui les plus grandes affaires de l'État. Elle lui fit observer que, quand ce mariage serait une fois conclu avec mademoiselle de Vermandois, il aurait cinq maîtres pour un : le roi, la reine, madame la Duchesse, et Lassay (qui avait un empire absolu et bien connu sur elle), et M. le Duc. Duvernay persuada si bien ce prince qu'il changea de dessein , faisant entendre à la cour , qui connaissait le voyage de madame de Prie, que, si le mariage ne s'était pas effectué, le refus de sa sœur , sa modestie et sa piété en avaient été la cause. Il fut donc résolu de se tourner d'un autre côté sans perdre de temps ; car le renvoi de l'infante était arrêté.
L'impossibilité de donner au roi une princesse du sang français étant aussi bien avérée , on jeta les yeux sur les familles souveraines en Europe ; aucune ne pouvait nous donner une reine de France. M. le Duc ne voulait pas de la princesse de Lorraine, à cause de sa parenté trop prochaine avec le duc d'Orléans. On parla d'une princesse portugaise, mais un sang redoutable et un soupçon de folie la firent exclure. On alla en esprit dans toutes les cours d'Allemagne , et on trouva ou des taches dans les maisons , ou de la médiocrité dans les souverainetés. e II y ayait à Modènc trois princesses d'âge , mais elles furent
exclues encore , à cause de mademoiselle de Valois, fiHe du régent , qui avait épousé le prince héréditaire. La czarine avoit déjà offert sa fille Elisabeth , mais on avait observé que sa naissance était équivoque et sa conduite suspecte ; et telle était encore l'idée qu'on avait de cette famille des ezars , alors si peu connue , qu'on ne pensait pas que de longtemps son sang pût se mêler au sang français.
On fît entendre au roi d'Angleterre qu'on verrait avec plaisir une de ses petites-filles reine de France , mais ses ministres les plus attachés lui firent comprendre qu'en favorisant cette alliance il réveillerait la jalousie des Anglais et commettrait une prévarication contre les lois de la Grande-Bretagne. Le roi d'Angleterre néanmoins nous sut gré de cette confiance ; c'était un bon et brave gentilhomme, qui était père, qui sentit la valeur de cette offre , et qui se lia ensuite avee nous avec plus de confiance , quoiqu'il le fût déjà beaucoup par intérêt , au grand préjudice de notre marine et du commerce de la France.
On chercha donc une princesse qui ne fût gouvernée par personne, qui fût d'un caractère tranquille, et qui n'eût d'autre appui que celui de M. le Duc et de madame de Prie ; on prit donc YAlmanach royal, répertoire de ces princesses, mais on n'en trouvait pas. Alors Duvernay , connu du roi de Pologne , à qui il avait prêté de l'argent à Wirtemberg , proposa la fille de Stanislas. Comme on voulait une princesse sans crédit , fille d'un souverain sans puissance en Europe , on trouva les qualités requises dans cette princesse, fille d'un roi de Pologne détrôné. Paris assurait d'ailleurs qu'étant d'un naturel timide et bonne de caractère elle n'aurait jamais en France d'autre volonté que celle de M. le Duc.
Ce roi de Pologne voulait marier alors cette princesse , à quelque prix que ce fût , pour la tirer d'auprès de sa mère , qui ne l'aimait pas. Depuis peu il avait chargé un capitaine de cavalerie , nommé Vauchoux , de négocier son mariage avec M. le Duc. S'il ne pouvait y réussir, il devait traiter avec M. le
comte de Charolais, et ainsi de suite d'un seigneur à l'autre , jusqu'à M. de Courtanvaux.
La proposition avait été faite du vivant de madame la Princesse, qui s'y opposa formellement et recommanda à sa mort à l'abbé Mongin, précepteur de M. le Duc , d'empêcher ce mariage, disant qu'il y avait assez de princesses en Europe pour son petit-fils , sans lui donner la fille d'un roi détrôné.
Stanislas voyait donc toutes les espérances de marier sa fille s'évanouir, quand Vauchoux alla lui annoncer que sa fille était choisie pour épouser le roi. Il était à la chasse , et Vauchoux y était accouru pour lui en apprendre l'agréable nouvelle , qui le fit évanouir dans sa calèche; il ne recouvra la parole qu'à Weissembourg , où il dit : Je n'ai jamais désiré de remonter sur le trône que pour placer ma fille, et je n'y songe plus puisque ce mariage comble tous mes désirs.
Cependant l'avis des courtisans appelés au conseil par M. le Duc pour traiter du renvoi de l'infante , et pour donner au roi une épouse capable de lui donner des enfants , avait été partagé ; si M. le Duc, si le cardinal de Bissy, si le maréchal de Villars , Morville et La Marck avaient été d'avis de renvoyer l'infante , l'évêque de Fréjus et quelques autres avaient résisté opiniâtrement. Le maréchal de Villars le pressa en vain, mais avec politesse ; les raisons les plus fortes pour renvoyer l'infante furent inutiles ; Fleury résista sans répondre , et les autres sortirent mécontents de sa manière. La pluralité des voix l'emporta ; mais Fleury ne changea pas de système. On se trouva donc fort embarrassé , à cause de son influence sur l'esprit et la volonté du jeune roi et sur le choix des moyens honnêtes et praticables pour renvoyer la princesse. Les uns voulaient qu'on traitât avec la cour d'Espagne ; d'autres, plus passionnés (et M. le Duc était à leur tête), voulaient qu'on la renvoyât sans délai, et sans ces négociations antérieures qui pourraient retarder F opération ou la rendre moins praticable, trop délicate, et plus dangereuse pour les conseillers, en les exposant au res-
sentiment de la reine d'Espagne , qui voulait retarder son projet d'essayer encore de venir régner en France, ou nous donner sa fille pour souveraine, au pis aller.
Cette princesse entretenait toujours en France des liaisons secrètes ; elle avait à Paris dans ses intérêts un grand nombre de vieux courtisans, encore serviteurs fidèles de Louis XIV, qui souffraient avec peine de la mobilité des principes et de la succession rapide des événements inopinés qu'entraînait un si fréquent changement de ministres. Elle fut donc avertie des desseins de M. le Duc; et, voyant le maréchal de Tessé, notre ambassadeur, rappelé par la cour, parce qu'on voulut lui épargner les désagréments de l'avis que nous devions en donner au roi Philippe V, cette princesse , pour s'assurer de nos desseins, envoya courriers sur courriers, nous engageant d'accélérer les fiançailles de Louis XV avec sa fille.
C'est dans cette circonstance que l'abbé de Livry, ministre de France en Portugal , fut chargé de lui porter la nouvelle de la nécessité de rompre tout engagement pour le mariage projeté. L'abbé devait d'abord , selon ses instructions , demander audience à Leurs Majestés ; après l'avoir obtenue, il devait leur remettre la lettre de Louis XV, sans laisser connaître le contenu des dépêches. Par ce moyen, le roi et la reine auraient donné une réponse quelconque au ministre ; mais l'abbé , au lieu de suivre littéralement ses instructions, ayant obtenu son audience , commença par se jeter aux pieds du roi et de la reine, qu'il arrosa de ses larmes. Il parla en termes ambigus et entrecoupés du renvoi prochain de l'infante ; ce qui jeta soudain le roi et la reine dans une incertitude inquiète , et puis dans une telle fureur qu'ils refusèrent les lettres du roi Louis XV, dont l'abbé se trouva embarrassé; dans le moment même ils ordonnèrent à Tenvoyé de sortir du château et des terres d'Espagne, englobant dans la disgrâce mademoiselle de Beaujolais, fille du régent, qui s'était déjà rendue en Espagne pour être mariée au fils de la reine, don Carlos. !<nfin la sensibilité des
Espagnols fut telle , à la nouvelle du renvoi de leur princesse, que les Français furent insultés publiquement dans les rues de Madrid par la populace. La reine en montrait l'exemple ellemême par les ordres qu'elle faisait donner aux consuls français de sortir de ses terres d'Espagne, et par le rappel des ministres qu'elle avait à la cour de France. Elle permit aussi aux troupes répandues sur les frontières d'Espagne , du côté des Pyrénées , de faire des incursions sur les terres de France , et voulut que le baron de Riperda , son ministre à Vienne, conclût, à quelque condition que ce fût, son traité avec l'empereur, défendant à tout le monde de lui parler d'accommodement avec la cour de France ni de tenter de diminuer à ses yeux Yénormité de l'injure qu'on avait faite à sa personne , et dont elle voulait tirer une satisfaction éclatante, selon ses expressions.