‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationale (volume 2)Chapitre 46 sur 79 · CHAPITRE XXVI1T · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI1T

On forme la maison de la reine. — Portraits divers. — Étranges précau» lions prises pour instruire le roi de ses devoirs d'époux. — La jeune reine est étonnée des cadeaux que lui fait la France.

Après avoir beaucoup cherché, on trouva que la maréchale de Boufïïers avait les qualités et la vertu requises pour être dame d'honneur ; d'où l'on peut inférer à quelle corruption s'était livré le sexe , combien la Régence avait favorisé le libertinage scandaleux , et combien on avait oublié les règles du temps de Louis XIV.

C'est pour ces raisons qu'on choisit la comtesse de Mailly pour dame d'atours; car elle n'était ni capricieuse, ni intrigante, ni ambitieuse ; son caractère au contraire pouvait s'accommoder aisément avec celui de la reine , avec lequel il avait beaucoup de sympathie et quelques ressemblances. Madame de Mailly avait d'ailleurs des qualités dans le cœur ; elle était d'une amitié sûre , d'un caractère égal , d'une probité connue de tout le monde, jointe à beaucoup de modestie.

On n'y regarda pas de si près pour les douze places des dames du palais ; il eût été trop difficile , dit Massillon dans ses Mémoires , d'en remplir les places de femmes intactes du côté des mœurs. M. le Duc fut même forcé de récompenser madame de Prie et madame d'Egmont, dont toute la cour connaissait la galanterie, et quelques autres qui, en passant et comme par distraction , ne lui étaient pas cruelles ; car, si ce prince était borgne, ayant été blessé à la chasse, il était aussi le plus grand et l'un des plus beaux hommes de la cour , et par-dessus tout fort généreux envers ses maîtresses.

Parmi les autres femmes galantes admises dans la maison

de la reine , on distinguait aussi madame de Nesle et madame de Gontaut, qui avaient pour le duc de Richelieu , entre autres, des sentiments moins intéressés, mais plus vifs et plus naturels que ceux de madame de Prie pour M. le Duc. Madame de Nesle avait de l'esprit , du courage , de l'activité et des passions énergiques ; il y avait au contraire dans madame de Gontaut plus de sensibilité et de réflexion. Les mœurs des dames du palais de la reineétaient donc assez variées. Enfin les autres dames du palais étaient la maréchale de Villars , les duchesses de Tallard, de Béthune et d'Épernon, les dames d'fcgmont , de Chalais, de Rupelmonde, de Mérode et de Matignon, soupçonnées de quelques galanteries moins hardies et moins connues que celles des autres dames.

Quant aux officiers de la chapelle de la reine, Fleury accepta, après beaucoup d'excuses, d'en être le grand-aumônier. Tavannes, évêque de Ch a ions-sur-Marne, depuis archevêque de Rouen et cardinal , fut déclaré premier aumônier.

La princesse polonaise étant en chemin et sa maison étant ainsi formée, il fallut instruire leroi des devoirs des gens mariés. Le cardinal lui avait inspiré un si grand respect pour les mœurs, dès l'enfance, qu'il avait pleuré, le jour même del'arrivée de l'infante, étant alors âgé de onze ans, de crainte d'être obligé de coucher ce soir-là avec elle. Depuis ce temps-là il avait été d'une modestie exemplaire, toujours épié la nuit par Bachelier, son valet de chambre, et le jour par des personnes âgées et incapables de lui donner de mauvaises leçons. On savait seulement que les jeunes seigneurs prenaient le moment de la garde-robe pour aller le trouver. On ne voyait encore dans ses amusements avec mademoiselle de Charolais que le plus pur enfantillage. On ne croyait pas que madame de Toulouse lui eût permis davantage à Rambouillet, et Fleury, qui l'avait toujours observé, ne présumait pas que ce prince, qui. n'avait , à son mariage, que l'âge de quinze ans, en connût les devoirs; car il fuyait les femmes et n'avait aucun attrait pour elles, Fieury imagina

donc de lui faire voir des peintures lascives, pour l'endoctriner, et Bachelier chargea mademoiselle R** , dont le talent était connu pour peindre de belles nudités , d'apporter des dessins de la nature en action.

On alla plus loin ; on rechercha les sculptures la plus obcènes pour qu'il pût les palper et les voir dans tous les sens , et pour qu'il ne fût point entrepris , lorsque la princesse polonaise , aussi neuve et aussi modeste que lui , serait arrivée. Douze tableaux , dessinés et peints par l'habile peintre des grâces , et représentant les amours des patriarches , furent placés dans un lieu où la curiosité pouvait engager le prince , dans un moment de solitude, à y jeter les yeux. On représentait , daus le premier numéro , l'innocente société d'un berger et d'une bergère ; dans le numéro suivant, on voyait dans le berger une passion naissante, avec des regards et quelques libertés galantes. Le troisième numéro représentait des attouchements. Dans Te quatrième le berger cherchait autre chose; et ainsi de suite jusqu'au grand dénouement. En attendant, madame de Prie était partie pour Strasbourg , pour apprendre la même chose à la princesse, ou plutôt pour l'instruire surtout de l'état de la cour et des obligations qu'elle contractait envers le premier ministre. La méchante femme ne manqua pas de lui faire connaître ceux qu'elle devait prendre pour ses ennemis , qui étaient , comme on le pense bien, ceux de M. le Duc et de madame de Prie. Ainsi tout se conduisait à la cour d'une manière aussi fausse que gauche : pour endoctriner le roi on risquait de lui gâter l'imagination, et pour instruire la reine on lui envoyait une prostituée, capable de lui donner des préventions et de lui gâter en même temps l'esprit et l'imagination.

Madame de Prie fit plus ; elle avait pour la princesse de Pologne une infinité de présents de la part de M. le Duc , et comme notre reine future n'avait pas de chemises , la favorite profita de cette situation d'une détresse extrême du roi Stanislas pour lui en porter, avec une si grande affectation et si

peu de délicatesse qu'on dit qu'elle avait voulu que la reine eût pour elle toutes les sortes d'obligations, et qu'elle y avait mis toute cette importance pour avoir dans sa dépendance et humilier la jeune princesse, qui disait en effet, en recevant les premiers présents de la France : Jamais de la vie je n'avais vu tant de richesses.

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