‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationale (volume 2)Chapitre 47 sur 79 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Tentative de la reine et de M. le Duc pour éloigner Fleury. —Triomphe du prélat. - Caractère du duc de Mortemart. — Détails sur la cour, sur madame de Prie et M. le Duc. m

Fleury brûlait du désir de gouverner les affaires de l'État ; mais il faut reconnaître aussi que, s'il avait l'ambition secrète de régner, il avait celle de travailler au bonheur de la France, tourmentée par tant de révolutions , et de la délivrer du ministère de M. 3e Duc , trop gouverné par une aussi méchante femme que madame de Prie. Vainement ce prince laissait-il au prélat les affaires ecclésiastiques à diriger et la plus grande part aux distributions des grâces , des emplois , des bénéfices ; Fleury voulait jouir de l'ensemble du pouvoir et chasser la favorite puissante dont il redoutait l'adresse.

Un jour elle tendit un piège qui pouvait éloigner Fleury et lui faire perdre sa place à la cour ; l'adroit prélat en fit son triomphe, et un exemple qui devait imposer à ses ennemis et à tout ambitieux qui voudrait lui ravir la confiance de son élève.

En effet, madame de Prie, dirigée par Duvernay, inspira un jour à M. le Duc le stratagème d'éloigner Fleury du travail avec le roi , travail auquel il assistait , et bientôt de toute influence sur les affaires, en l'obligeant de se retirer. Pour y réussir, il fut résolu qu'au premier travail avec le monarque la reine le prierait de se rendre chez elle , qu'on y occuperait longtemps le roi avec M. le Duc , et qu'en établissant ainsi le travail chez cette princesse, son épouse, on laisserait Fleury.

Ainsi, le lundi au soir, 17 décembre 1725, on joua chez la reine , qui ne parut qu'un moment , car elle s'en retourna dans

ses entre-sols, où vint M. le Duc. Alors elle envoya chercher le roi, qui était dans son appartement avec M. de Fréjus , et dans ce moment toutes les portes furent fermées ; elles ne s'ouvrirent même qu'à onze heures.

M. de Fréjus était sorti à huit heures et demie, impatient d'attendre vainement le roi et sans paraître ému ; ainsi ceux qui passèrent la soirée avec lui ne s'aperçurent de rien; le roi lui-même de fut averti de son départ que le 18 au soir, au retour de la chasse ; car il n'avait pas encore lu la lettre que M. de Fréjus lui avait écrite le matin, personne n'ayaut voulu la lui remettre. Le prélat disait dans cette lettre qu'il partait pour Issy , et que S. M. ne le verrait jamais plus à la cour.

La même conduite avait autrefois touché le roi et l'avait beaucoup fait pleurer à l'époque de la disgrâce du maréchal de Villeroi, son gouverneur; elle avait aussi fort bien réussi à Fleury , qu'il fallut aller chercher , et bien vite , pour adoucir la douleur du roi et arrêter ses larmes. Fleury allant bouder cette fois à Issy , le roi ne parut pas moins touché , et alla de son côté bouder contre M. le Duc dans sa garde-robe , où il se cacha , ne cessant de demander son précepteur, les larmes aux yeux , à tout ce qui se présentait devant lui.

Le parti que Fleury avait à la cour poussait les hauts cris ; il se tenait de petits comités , et les personnages qui auraient approuvé la disgrâce de Fleury, si elle eût été l'ouvrage du roi , se montraieut courageusement ses défenseurs. Le duc de Mortemart, décidé, d'un grand caractère, et moins attaché par sa place de premier geutilhomme de la chambre que par principes au jeune roi, était dans ce moment-là de service à la cour. Résolu de parler au jeune monarque de la fuite du prélat, il se mit à la tête des mécontents de M. le Duc, prit la lettre de Fleury et la porta au ror; et cet acte de générosité fut même si loué à la cour et dans le parti de M. le Duc que Mortemart en acquit une réputation d'homme vertueux, décidé et loyal , tandis que le reste des partisans de Fleury

perdait le temps à délibérer ou à faire des démarches indécises, entortillées et pusillanimes. Mortemart, voyant les regrets du roi , fit encore plus ; il lui dit courageusement : Mais 5. M. n'est-elle pas le maître de rappeler son précepteur? Pour moi je déclare que, si S. M. me l'ordonnait, j'irais le prendre à Issy , et je le mettrais dans mon carrosse. Je ferais plus encore, ajouta-t-il : j'irais dire à M. le duc de Bourbon luimême, mais toujours de la part de S. M.y qu'elle lui ordonne d'envoyer sur-le-champ un courrier à Vêvèque de Fréjus pour lui mander de revenir.

Dans son trouble , le roi , qui laissacouler des larmes , se sentit soulagé de l'offre et consentit à tout ce que Mortemart lui suggéra. Le marquis de Silly , qui n'écrivait pas tout , mais beaucoup d'anecdotes de la cour , au duc de Richelieu , lui manda que le roi avait montré de la sensibilité et une volonté déterminée, prononçant de lui-même le mot j'ordonne , et de son propre mouvement. Il ajoute que ce ne fut qu'après cet ordre donné que Mortemart parla au roi très-fortement sur madame de Prie et sur Duvernay , et qu'il instruisit le roi des sources des malheurs de l'État.

Quoi qu'il en soit, Mortemart alla lui-même dans l'instant trouver le duc de Bourbon, et lui déclara que la volonté du roi était qu'il rappelât de la campagne l'ancien évêque de Fréjus. M. le Duc, qui ne put contenir son ressentiment contre Mortemart, lui dit qu'il s'était chargé d'une mauvaise commission, et sur-le-champ il fit partir un courrier pour notifier au prélat les ordres de Louis XY.

Fleury rentra donc , mais en triomphe , au service du roi , et on observa dans le parti du duc de Bourbon la plus étrange consternation. La reine elle-même fut embarrassée de lui; elle n'était point fausse , ni dissimulée , ni très-rusée ; les mesures qu'elle avait prises avec M. le Duc étaient , comme on le voit , bien frivoles.

Quant au duc de Mortemart, c'était un honnête gentil-

homme , qui avait à la cour de Louis XV un caractère décidé et les mœurs et le ton de l'ancienne cour ; il était d'une galanterie aimable , mais respectueuse , envers les femmes dont il voulait être estimé; il était respecté des seigneurs à cause de son caractère , et s'attachait à sa femme, dont il était jaloux et amoureux.

Madame de Mortemart, au contraire, montrait d'autres goûts, et le rebutait si fort qu'en 1736 il fallut plaider en séparation. Le duc de Mortemart était néanmoins toujours amoureux d'elle , et n'avait été pris en aversion qu'à cause de sa passion , qui était extrême depuis le commencement de leur union. Cette passion énergique d'un côté et l'aversion de l'autre occasionnèrent des scènes si éclatantes que les amis communs eurent bien de la peine à les cacher au public. Les querelles finirent quand madame de Mortemart , allant se retirer au couvent du Cherche-Midi pour plaider en séparation , sentit, après quelques mois de privation, le besoin d'un mari et son bonheur réel d'avoir celui-ci pour époux. Le duc, toujours amoureux, alla donc la prendre au couvent, l'emmena avec lui , et ils allèrent tous les deux chez le président de Nassigny, leur juge , déclarer qu'ils étaient raccommodés et bons amis.

Cependant, depuis l'aventure de l'évêque de Fréjus , Duvernay et madame de Prie étaient devenus l'objet de la haine de toute la France. Le marquis de Silly écrivait au duc de Richelieu : «M. le Duc est plus ferme que jamais à soutenir ces deux personnages; il y croit son honneur engagé, et la démarche légère et mal concertée que Pâris-Duvernay et madame de Prie ont fait faire à la reine et à lui, au sujet de M. de Fréjus , les a décrédités , même parmi leurs amis , au point que l'épithète de tête de papier leur demeurera s'ils n'y prennent garde. Voilà un tableau de la situation de la cour; jugez vous-même des événements.

« Le crédit et la considération de la reine paraissent tomber ; le goût que le roi montre avoir pour elle ne semble tout au

plus que marital , et je ne sais ce qu'elle deviendra si elle est encore longtemps sans devenir grosse.

« Depuis que la cour est à Marly le roi parle bien plus qu'à l'ordinaire. On commence à dire qu'il a de l'esprit. Il y a longtemps que je le pense, vous le savez; c'est, ou je* me trompe , une machine fort tardive à se développer , difficile à émouvoir , mais qui peut l'être fortement. L'exemple de M. de Fréjus en est une preuve.

« M. le Duc est toujours fort en colère contre M. de Morte» mart ; cela n'a pas empêché le roi de lui demander , quand il prit congé de lui à la fin de son année , s'il ne reviendrait pas le voir à Marly.

« Chabannes, homme fort attaché à M. le Duc et en réputation d'être fort honnête homme, est perdu auprès de lui pour lui avoir parlé.

« Après tout cela , je ne vois point encore assez clair pour avoir une opinion certaine sur l'avenir. Une nouvelle retraite de M. Fréjus ne me surprendrait pas; je ne le serais pas davantage de la culbute de madame de Prie et de Duvernay. Bien des gens ont plus de foi à ce dernier événement; pour moi je suspens ma décision. Je crois cependant que, si le mauvais sort tombe sur ces deux personnages, ce ne sera que dans quelque temps.

« Vous n'avez pas besoin de conseil ; mais il me semble que cette fermentation violente ne doit rien changer à vos allures ordinaires, et que vous devez regarder tout ceci comme choses non avenues , sans entrer même en explication avec les parties belligérantes. C'est, ce me semble , ici pour vous un cas positif de neutralité.

« La diminution des espèces sera suivie d'une augmentation ;

ce n'est qu'une simple opération de finances , dont le bénéfice

est indispensablement nécessaire pour se soutenir; opération

violente, et qui ressemble à l'émétique donné dans des maladies

aiguës. C'est aux quatre Paris que le public a l'obligation d'avoir

mis l'État à la veille de sa ruine.

« Il n'est point du tout vrai que madame d'Egmont ait eu son congé. M. le Duc l'aimait mieux que jamais quand la cour partit pour Marly ; je ne crois pas qu'il y ait de changement. Madame de Prie n'a presque pas séjourné à Marly ; Paris a été sa demeure la plus ordinaire , et l'opéra , le bal et la comédie , ses amusements journaliers.

« Le raccommodement de mademoiselle de Gharolais et de M. le Duc a fait grand bruit. Suivant les connaissances que j'ai, ce raccommodement n'est que desimpie bienséance, et sous la condition de ne rien exiger l'un de l'autre par rapport à leurs amis , leurs connaissances , etc. C'est M. d'Antin qui a le plus travaillé à cet ouvrage ; il a depuis quelque temps une portion de confiance de M. le Duc et souvent des conférences particulières avec lui. Homme au monde n'entend mieux que lui à ménager la chèvre et le chou ; c'est un grand moyen à la cour pour aller plus loin qu'un autre. Ne soyez pas surpris si vous entendez parler de lui dans quelque temps.

«Leduc de JNoailles se conduit avec dextérité , au jansénisme près , auquel il s'est trop livré; ce sera peut-être un obstacle qui l'arrêtera en chemin. Le roi le traite fort bien; il lui parle souvent et montre du goût pour lui.

« Je ne sais si vous n'étendez pas un peu trop les idées que vous avez sur le duc de Gesvres. Des gens instruits croient que le roi n'a pas pour lui plus de familiarité qu'avec les autres, et qu'elle est moins fondée sur le goût et sur l'opinion qu'il a de son caractère que sur l'amusement qu'il a d'écouter les contes et les rapports qu'il lui fait. Cependant je pense, comme vous , que c'est un homme à ménager , et qui peut fort bien , dans les premiers temps , influer sur les affaires. »

Le marquis de Silly était un bel et bon esprit du temps : il parlait ainsi des affaires d'Espagne : « Le chevalier Dubourgest toujours à la cour de la reine d'Espagne, à Vincennes. Soit que ces derniers événements occupent toute l'attention du public, soit qu'effectivement il ne traite rien avec M. Duvernay ou

avec nos ministres , on ne parle plus du tout de lui ; mais je suis toujours persuadé que la cour d'Espagne a eu d'autre^ vues en renvoyant ici que celle d'établir une étiquette dans la maison de la reine douairière. Je le crois tout au moins espion de la cour d'Espagne, et chargé particulièrement d'examiner la situation des esprits et de pressentir leurs dispositions. Les clauses du traité de Vienne me confirment dans celte opinion. Dès le temps du renvoi de l'infante, j'ai regardé comme un mal notre brouillerie avec l'Espagne. Le traité de Vienne, qui en a résulté, le rend plus considérable, par la difficulté d'y remédier d'ailleurs. Cela vient d'entraîner le gouvernement à des traités dont les suites peuvent être embarrassantes , et dont on aurait peut-être bien pu se passer , même dans la circonstance présente. Je suis né Français , et je sens l'amour de mon pays dans toute son étendue. Je me sens blessé des stipulations peu honorables et qui semblent admettre une égalité de puissance , on pourrait même dire une crainte très-indécente pour un royaume aussi puissant que celui-ci ; car, malgré ce qu'ont fait les Paris pour son abaissement, deux mois de bonne administration le remettraient en vigueur. »

Quelque temps après, Richelieu reçut du marquis de Silly une lettre qui lui faisait connaître l'intérieur de la cour de Versailles, en date du 30 avril 1726. « M. le Duc, lui disait-il , qui, depuis trois semaines, est presque toujours par voie et par chemin , n'a presque pas de loisir pour les affaires les plus pressées; ses chasses, celles du roi , où il le mène souvent, un voyage de quatre jours à Chantilly, ceux que le roi fait à Rambouillet deux fois la semaine occupent l'Altesse Sérénissime.

« Morville s'est ouvert à moi sur l'avis donné à M. le Duc que vous aviez mandé votre retour et annoncé la guerre. Cela m'a donné occasion de discuter avec lui cette matière , et je Lai, je crois, suffisamment convaincu de ce dont il était déjà persuadé, je veux dire que vous n'avez point commis d 'indiscrétion. Il m'a assuré que M. le Duc n'avait pas cru que vous eussiez

rien mandé d'essentiel ; mais ils ont été fâchés des bruits de guerre répandus à Paris , parce que M. Duvernay persuada Son Altesse Sérénissime que ce sont les bruits de guerre qui faisaient resserrer l'argent, et je ne vous répondrais pas qu'il n'eût fait avertir M. le Duc de votre prétendue indiscrétion pour en faire un argument par rapport aux affaires générales.

« La flotte anglaise destinée pour la mer Baltique a mis à la voile, et, si le vent l'a bien servie , elle peut être présentement au Sund. Douze vaisseaux du roi de Danemark doivent la joindre , et la présence de ces trente-trois navires pourra faire obstacle à la négociation de Rabutin avec la czarine et contenir la flotte russe. On continue ici tous les préparatifs de guerre ; presque tous les régiments ont fait leur augmentation avec succès. On élève les milices, on remplit les magasins. Tout va bien jusque-là; mais il n'en est pas de même des finances ; la circulation est interceptée et presque totalement suspendue dans plusieurs provinces. La misère augmente de tous côtés; malgré cela, le royaume est encore tout entier ; les remèdes sont visibles et même d'assez facile exécution; mais les Paris, acharnés à la ruine de tout un peuple, par les profits immenses qu'eux, Bernard et leurs associés font , s'opposent de toutes leurs forces ; du moins c'est l'opinion publique qu'ils veulent tenir dans leur dépendance le gouvernement , tant pour le présent que pour l'avenir , en achevant de se rendre maîtres de tout l'argent et de tout le crédit.

« Madame de Prie continue de parler d'un voyage qu'elle veut faire en Normandie ; mais je ne sais pas quand ce sera , ni pour combien de temps. L'aversion que le roi a pour elle se marque au dernier point; non-seulement il lui refuse la parole , mais il ne la regarde pas, et l'on s'aperçoit aisément que sa présence le peine. Elle voit beaucoup moins la reine , et elle ne tient pied à boule ici que pendant sa semaine de service ; elle passe presque tout le reste du temps à Paris : elle s'y montre à tous les spectacles, aux promenades, etc. Il ne

paraît pas néanmoins que M. le Duc diminue de confiance pour elle , mais on prétend qu'il s'en passerait plus aisément qu'il n'aurait fait il y a six mois. Son goût pour madame d'Egmont est toujours très- vif. A l'égard de Duvernay , je le crois aussi bien qu'il a jamais été avec Son Altesse Sérénissime, quoiqu'il ait néanmoins affecté , depuis quelque temps , de ne se montrer ici que deux fois la semaine et de ne paraître se mêler que du simple district de son bureau. »

Depuis la grande aventure de la fuite de Fleury , les véritables amis de M. le Duc avaient mis tout en usage pour engager ce prince à se défaire de deux personnages odieux au public et qui le conduisaient visiblement à sa ruine.

M. de Fréjus lui-même s'était servi de tous les moyens imaginables, de raison, de douceur et d'insinuation, et il semblait que M. le Duc voulait déférer à ces sentiments ; car madame de Prie était allée en Normandie , Duvernay paraissait moins à Versailles , et lui et ses frères avaient ignoré l'augmentation des espèces. Alarmé de n'avoir pas été consulté et du peu de confiance que M. le Duc avait eu dans cette occasion, Duvernay avait envoyé un courrier à madame de Prie , qui partit en poste dans le moment , et qui arriva à Versailles le samedi 1er juin, sans y être attendue. M. le Duc le premier en fut surpris. Deux jours après, Duvernay reparut et parla avec son ton impérieux ordinaire. La cabale opposée s'échauffa , et cette rentrée de Duvernay et de madame de Prie accéléra la catastrophe qu'on racontera bientôt. On avait assuré à M. de Fréjus que c'était M. le Duc qui avait envoyé chercher par un courrier madame de Prie; mais, ce qui paraîtra singulier, c'est que, depuis le dernier retour de madame de Prie , M. de Fréjus parla pendant deux heures à M. le Duc pour l'engager à l'éloigner tout à fait, et il était connu que M. de Fréjus avait voulu encore se retirer deux mois auparavant. C'est ainsi que le prélat et M. le Duc s'observaient.

Voici quelques observations de madame de Prie : elle mêlait

toujours un peu de galanterie, et souvent quelque chose de plus, dans les lettres qu'elle écrivait au duc de Richelieu. Elle lui disait : « La marquise de Villars fait un train que je ne pourrais vous définir que par plusieurs volumes. Il en faudrait quatre pour les quatre points qui forment aujourd'hui ses occupations et ses plaisirs. Le public dit que, sans rien perdre sur le grand prince avec lequel elle est raccommodée , elle est fort bien avec M. Guébriant ; M. de Dombes flatte sa vanité , et prétend bien que c'est un reste, puisqu'il a donné congé à mademoiselle de Charolais, qui s'arrache les cheveux. La marquise, malgré tant de soins importants, n'a cessé d'influer sur M. le comte de Clermont, pour lequel elle s'est décoiffée dans le salon avec la duchesse deBoufflers. Tout cela n'empêche pas les voltigeants, dont M. le duc d'Orléans est du nombre. Soyez sage sur tout ceci , et ne me citez pas , je vous prie. Le comte de Bavière a mieux aimé une nouvelle affaire qu'une ancienne instance; c'est M. de Saint-Florentin qui lui a fait faire cette réflexion. « Si je vous parlais de moi , je ne trouverais pas de matières aussi gaies; aussi je ne vous en dirai autre chose sinon qu'il faut que l'attachement soit bien fort chez moi pour qu'il m'engage à rester dans un pays où je viens d'éprouver les dernières horreurs par ceux que j'avais le mieux servis, et que je n'ai d'autre consolation que celle de voir mes ennemis obligés de mentir pour me nuire. Quoique ce soit un triomphe, je ferais plus de cas d'une retraite , et, malgré la violence que la reine, M. le Duc et mes amis veulent me faire sur cette résolution , je crois vous apprendre que j'ai été la plus forte ; et lorsqu'en n'excitant plus l'envie je ne lui verrai plus que des faits existants de ma conduite, j'obtiendrai bientôt l'estime des honnêtes gens et la justice qui m'est due; j'aurai de plus la tranquillité et le repos ; on ne m'imputera plus de gouverner des gens qui ne sont pas d'humeur à l'être et dont la fermeté doit être reconnue. Je neveux pas, lorsque leur gloire a toujours fait mon unique objet , me trouver aujourd'hui le prétexte

dont on la veut affaiblir. Je vous parle comme à mon ami ; j'espère que vous n'en ferez d'autre usage que celui d'être touché de ma confiance , et que , dans quelque situation que je sois , vous aimerez autant quelqu'un qui pense noblement à la ville que quelqu'un qui souffrirait patiemment des injustices à la cour. Ce n'est pas une faveur bien satisfaisante que celle que je vous ferai de vous laisser voir une recluse ; mais le mérite de la singularité y sera , car je la partagerai à peu de gens.

« Duvernay est aussi malheureux que moi, et M. le Duc attache son honneur à le retenir auprès de lui ; et il ne souffre pas moins que moi de cette résolution, et même plus; je sais qu'il est à lui, et que je suis libre dans mon état, si toutefois on peut l'être lorsqu'on est soumise à l'attachement et à l'amitié. Si vous êtes curieux et discret, deux qualités rares à réunir, je vous en manderai davantage une autre fois. » Le duc de Richelieu, qui s'était attaché à madame de Prie , lui écrivait sur tous les bruitsqui arrivaient jusqu'à Vienne. 11 lui avait quelque obligation; elle lui en avait aussi. Il désirait qu'elle cessât de se mêler de toute affaire qui pouvait avoir des rapports avec le gouvernement ; elle lui répondait :

« Après un an de justification, je suis à présent au point que je souhaitais. Je ne quitterai point ma place de dame du palais , mais je la remplirai en faisant ma semaine , et me tenant chez moi à Paris le reste du temps. Eu un mot, je veux bannir tout ce qu'il y a de forcé dans mon état , et n'en réserver que ce qui est naturel à une femme de condition qui ne veut se mêler de rien , et qui n'est pas faite pour qu'on lui demande deux fois compte d'une conduite où elle n'a rien à se reprocher qu'une négligence folle pour tous ses intérêts , et des conseils qu'elle n'a point donnés , et que M. le Duc est trop ferme , trop éclairé , et j'ose dire aussi trop entêté, pour suivre avec la moindre complaisance. Je trouve tous les obstacles du monde à ma volonté ; j'aurai plus de mérite à la suivre, puisqu'on ne cherche à la tromper que par des chaînes qui pa-

raissent des fleurs , mais qui peuvent bien cacher quelques serpents, dont toute la cour est pleine. Je n'ai rien vu de si noir, de si bas, de si faux et de si méprisable que tout ce que j'y vois. M. le Duc seul paraît aujourd'hui digne de toute ma vénération et de tout mon attachement; la fermeté , l'amitié , la véracité avec laquelle il en agit sur mon chapitre , sont des procédés qui le rendent à jamais maître de ma vie , que je donnerais avec joie pour son service. Il fait aussi le seul regret qui balance la joie que j'aurai de m'enterrer à la cour, et les difficultés que je trouve de sa part à mon projet sont les seules que je compte. Après cela, j'aurai son estime partout, rien ne me la fera perdre ; cette sûreté me donne les moyens de lui résister.

ce Je ne répondrai pas à ce que vous me dites du choix de mes amis ; je ne veux pas vous croire assez dupe pour avoir cru que, parce qu'on venait chez moi et que je cherchais à rendre service, on fût mes amis pour cela ; je veux dire, comme Arlequin dans Timon, je savais bien qu'ils n'étaient pas dignes de l'envie que j'avais de les obliger; mais j'étais digne , moi , du désir défaire du bien. Pour ceux que j'ai appelé mes véritables amis , et le peu sur lequel ma situation m'a permis de compter, ils sont les mêmes; je ne m'y suis pas trompée, et ils me resteront. Je suis ravie de pouvoir croire que vous êtes du nombre , et vous verrez si vous pouvez trouver quelqu'un qui sache mieux le mériter par la suite , et la sûreté que vous me trouverez ; pourvu que ces deux qualités vous aveuglent sur les défauts, je suis à jamais certaine de votre amitié.

« Je vous dirai , sur les cordons bleus , que , par trente-six raisons, la reine n'a pas pu en avoir pour M. de Nangis et M. de Tessé , pour lesquels elle en voulait à toute force , et qu'elle a été obligée de se rendre aux obstacles qu'elle y a trouvés. Ainsi ne vous plaignez pas; on n'a nul dessein de ne vous pas bien traiter, car on est très-content de vous.

« Je suis étonnée que vous ne m'accusiez point la récep-

tioa d'une de mes lettres , par celle que vous m'avez écrite du 16 mars ; je vous avais écrit un volume où je vous mandais que tout était rentré dans Tordre accoutumé , ou peu s'en fallait. Au moment que je vous parle , je suis plus en repos , et beaucoup plus heureuse que je ne l'ai jamais été ; je me suis ôté toutes les chaînes qui m'embarrassaient ; je n'ai réservé que celle qui me lie à mes amis et ma place de dame du palais. Je ne suis plus gênée par rien; je passe quinze jours à Paris et où il me plaît, et huit jours de mon service à Versailles. Je ne suis plus un chien d'attache, et j'ai le plaisir de quitter souvent un séjour que je n'ai jamais aimé ni estimé, dans le moment où j'y resterais avec le plus d'agrément, et où la reine, et M. le Duc, .et mes amis ont le plus d'envie de m'y faire rester. M. de Fréjus ne dit plus rien, parce qu'à la vérité je ne lui ai pas laissé de quoi parler. M. de Mortemart est tombé dans un discrédit total auprès du roi , du public et de M. de Fréjus même. A l'égard de Duvernay , dont vous me parlez dans votre lettre , il tient à peu près la même conduite que moi ; il m'est plus attaché que jamais , et je n'ai jamais eu que des sujets de l'aimer et de l'estimer. Soyez sûr que tout ce qu'on vous mande d'ailleurs sont des billevesées, et que je vous instruits de la pure vérité.

« Le pauvre Voltaire me fait grand'pitié. Dans le fond il a raison , mais par la forme il a fait une étourderie qui n'est pas excusable ; il est à la Bastille depuis trois jours, encore par sa faute. 11 n'avait qu'à pe pas se montrer à Paris, il n'aurait pas été pris ailleurs. Il a la Bastille pour prison, et il voit ses amis. Je lui ai envoyé votre lettre hier ; je ne l'ai pas pu faire tenir plus tôt, ne sachant point où il habitait.

« 11 y a une querelle furieuse qui agite toute la cour ; les princesses du sang ont demandé la travée droite à la chapelle , c'est-à-dire mesdemoiselles de Clermont et de Charolais ; car mademoiselle d'Orléans et toutes les princesses ont toujours pris le côté gauche et laissé le droit aux dames de la reine. Elles ont donc voulu la travée des dames du palais, et elles

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