‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationale (volume 2)Chapitre 49 sur 79 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Exil de M. le Duc, premier ministre, et de madame de Prie. - Caractère du roi et de Fleury.

Fleury et M. le Duc s'étaient beaucoup observés mutuellement ; mais enfin la foudre éclata , et Fleury le fit exiler. Le prélat disait au roi que ce prince était l'objet de l'indignation de la France , qu'il était la cause des calamités du royaume , et qu'il était temps que Sa Majesté , qui avait les talents naturels et les lumières nécessaires, gouvernât elle-même son royaume. Les détails de cette disgrâce furent envoyés à Vienue au duc de Richelieu par le marquis de Silly et par divers autres seigneurs delà cour. On conservera leurs expressions dans ces Mémoires.

« Le roi, qui ne devait aller à Rambouillet que le 12, avertit dès le lundi 10 juin après dîner qu'il partirait le 11 à onze heures du matin ; mais les ambassadeurs et le conseil des finances l'occupèrent, de façon qu'il ne put monter en carrosse qu'à trois heures après midi. En partant , il dit à M. le Duc qu'il l'attendait à Rambouillet , tandis que le jeune monarque l'avait déjà exilé à Chantilly et qu'il avait même expédié tous les ordres pour être obéi.

« On observa aussi que le roi , quelques jours auparavant , se promenait avec M. le Duc en calèche, avec familiarité, sans lui rien dire de ce qui se tramait contre lui , le roi gardant le même silence et la même gaieté.

« M. le Duc employa le reste de Paprès-dîné à travailler avec Breteuil et Dodun, qui ne sortit qu'à huit heures. M. le Duc le suivit presque aussitôt pour aller monter dans sa chaise \ qui l'attendait au pied du degré de la reine. Alors Saint-Florentin se présenta à lui avec un portefeuille; mais, comme le prince

voulait arriver à Rambouillet pour souper avec le roi , il le re* mit à son retour.

« Le duc de Charost, qui avait attendu la fin du travail du contrôleur général, pria alors M. le Duc de rentrer un moment dans son cabinet , et ce fut dans le même cabinet qu'il lui remit une lettre de la main du roi. »

Charost avait reçu de Fleury deux lettres du roi pour notifier la disgrâce de M. le Duc ; l'une étoit fort douce : le roi y disait en substance qu'il voulait connaître le détail de ses affaires, gouverner lui-même, ajoutant qu'il supprimait la charge de premier ministre et qu'il désirait que M. le Duc allât passer quelque temps à Chantilly.

Dans la seconde lettre , le roi parlait comme un maître qui veut et ordonne , en cas que la première ne produisît pas son effet. Charost, soit par étourderie, soit, comme d'autres l'assuraient, volontairement, remit la lettre la plus dure, et M. le Duc en fut si étonné qu'il lui dit que , accoutumé à respecter le roi et à donner l'exemple de la soumission , il était bien surpris que Sa Majesté lui donnât ses ordres avec ce ton peu ordinaire. Charost reprit la lettre fulminante et lui donna l'autre.

M. le Duc écrivit au roi sur-le-champ et monta dans sa chaise sans rien dire; en sortant de la grille, il fit signe à son postillon, qui voulait tourner à droite , de marcher devant lui , et il lui fit prendre le chemin de Saint-Cloud , d'où il envoya un page à Saint-Denis, pour faire préparer des chevaux de poste; et, suivant sa route, il arriva à Chantilly à une heure après minuit.

On ne sut cette nouvelle à Versailles qu'à minuit. M. de Fréjus alla l'annoncer h la reine à huit ou neuf heures du soir ; on dit qu'elle pleura beaucoup , et que , quand il fut sorti , elle envoya chercher mademoiselle de Clermont et madame de Prie.

A Rambouillet il n'en fut pas dit un mot. Le roi soupa fort gaiement et joua un brelan qui ne finit que tard. Madame la Duchesse reçut à quatre heures du matin une lettre de M. de

Fréjus qui lui annonçait cette nouvelle dans les termes les plus convenables. Le roi avait écrit au bas cinq ou six lignes de sa main , d'un style' flatteur pour elle , et même des expressions tendres. Elle partit de Saint-Maur dans le moment, et en arrivant à Paris elle en reçut une de son fils , fort bien écrite ; il s'exprimait en homme qui regardait sa disgrâce comme le commencement de son repos , de sa tranquillité , et ce qu'il lui mandait paraissait senti. Elle partit à quatre heures pour Chantilly.

Revenons à Versailles. La reine avait envoyé chercher mademoiselle de Clermont et madame de Prie, après que M. de Fréjus fut sorti de chez elle. On ne sut point le résultat de la conversation ; mais, un moment après qu'elle était finie, mademoiselle de Clermont monta en carrosse et emmena avec elle madame de Prie.

M. de Fréjus dépêcha aussi un courrier à M. le duc d'Orléans , à sa mère et au prince de Conti. A l'arrivée du courrier chez le duc d'Orléans on publiait à Paris quon lui destinait une grande place, et, parce qu'il partît dans le moment, on crut qu'il allait à Rambouillet ; mais il ne fut qu'à Versailles , où M. de Fréjus était demeuré. Il fit venir le matin chez lui Maurepas, avec lequel il travailla longtemps. Enfin, pour mieux îuger de l'ensemble des événements et du ministère de M. le Duc , ou publiera ici la lettre que Richelieu écrivit de Vienne au cardinal de Polignac son ami, le 3 août 1726 ; la voici mot à mot :

• « Mes regrets sur ce qui est arrivé à M. le Duc ne peuvent être plus vrais et plus sincères , parce que, comme je connaissais ses bonnes intentions, j'aurais voulu de tout mon cœur qu'il eût resté avec M. de Fréjus dans l'intimité la plus grande, comme je suis persuadé qu'il ne tenait qu'à lui , et je crois que cette union si importante n'aurait été que salutaire pour l'État et pour tout le monde.

« Mais il était impossible qu'elle subsistât après la façon dont

en usaient ceux qui avaient du crédit sur l'esprit de M. le Duc, et les tierces personnes avaient amené les choses de part et d'autre au point qu'il fallait que l'un des deux supplantât l'autre; et c'était une grande témérité à ceux du parti de M. le Duc de croire qu'ils étaient les plus forts , après la situation où ils avaient mis ce prince dans le royaume , à la cour et auprès du roi. Je sais fort bien que tout cela s'est fait contre l'avis du grand Paris , lequel a une excellente tête et bien différente de celle de Duvernay, qui est celui qui principalement a été cause de la perte de M. le Duc , après l'avoir été de celle des finances , quoiqu'il eût les meilleures intentions du monde ; mais il est bien rare de trouver un bourgeois capable de penser dans le grand (1) , et d'avoir en même temps la connaissance d'une

(I) Jene me serais jamais douté qu'un homme d'esprit, tel que le maréchal de Richelieu , s'imaginât qu'il fallût être noble pour penser dans le grand. Je voudrais bien savoir si les États-Unis de l'Amérique, par exemple , qui , dans leur Constitution, ont pris pour base les vérités les plus générales et les plus élevées , celles où l'esprit humain jusqu'alors n'avait pu atteindre , ont appelé à leur conseil quelques gentilshommes compenser dans le grand. Je demanderais encore si la nation, assemblée en 1789, a appelé à son secours la noblesse française pour établir notre Constitution, qui élève la nature humaine jusqu'au delà des temps historiques , puisqu'elle rétablit nos droits dans la situation primitive des hommes, avant les écarts de la société. Certainement c'est la bourgeoisie française et américaine qui, depuis dix ans, a pensé dans le grand.

Sans doute le bourgeois , dans l'ancien temps , pensait en France dans le petit; car le peuple n'était que soldat, curé ou avocat. Le commandement des armées était destiné à quelques familles qui pensaient dans le grand; les prélatures, à quelques fils de seigneurs, que des cures et l'administration des sacrements (fonction dans le petit) eussent déshonorés. La haute magistrature était l'héritage aussi de nos familles distinguées ; il fallait des preuves de noblesse, en Bourgogne, dans l'Artois, en Languedoc et en Bretagne, pour administrer les affaires publiques.

Il fallait des preuves pour parvenir jusqu'à la personne de nos rois , comme si le monarque n'était pas le père accessible et le roi de tous, sans exception. J'ai entendu dire ( chez l'archevêque de Narbonne , alors président du clergé) d'un grand- vicaire qui dirigeait tout un diocèse, tan-

cour aussi difficile qu'était la nôtre. Le pauvre garçon ne croyait point à mes conseils et n'avait nulle idée de la cour. Il s'imaginait qu'en gagnant tous les valets du roi il en serait le maître ; il y avait mis toute son habileté, sans ajouter foi à ce que je lui avais dit plusieurs fois : qu'il était bien vrai que les valets du roi l'avertiraient de tout ce qui se passerait , mais que ce seraient les seigneurs qui le perdraient , et que, tant qu'il n'en aurait point pour prendre son parti et justifier les sujets de prise qu'il pouvait donner contre sa conduite, tout son petit manège ne servirait qu'à l'instruire de ça perte quelques jours avant qu'elle arrivât. Je me suis trompé en ce seul point, car il l'ignorait la veille.

« MM. de Rohan , qui avaient trouvé grâce devant lui , l'avaient enchanté par leurs fades paroles, toujours emmiellées , et avaient mieux réussi encore auprès de madame de Prie ; ce qui leur avait attiré une grande part dans la confiance de M. le Duc ; mais, comme je m'étais expliqué nettement sur leur compte , et que j'avais plus d'une fois assuré positivement que, le jour que je m'apercevrais de cette intimité , ils n'auraient plus en aucune façon à compter sur moi, et que j'avais fait en sorte que quelques autres personnes avaient parlé de même, cela avait rendu ce commerce fort caché pour moi ; mais je n'avais pas laissé cependant d'en pénétrer beaucoup de choses, surtout depuis que je suis à Vienne ; et , quoique je ne croie

dis que son prélat vivait à Paris, au centre des plaisirs : Ce grand-vicaire* là est bien un homme de mérite, mais il n'a point de naissance.

Et c'est parce que son évêque , qui était un sot, était homme de naissauce, qu'il avait une prélature de cent mille écus, et que le grand- vicaire, qui n'était qu'un homme de mérite, avait obtenu, par grâce, après dix ans de travaux , deux mille écus de rentes.

Je ne suis donc plus surpris si la noblesse de France disait, avec le maréchal de Richelieu, que la bourgeoisie ne pensait qu'en petit;

Ni si la bourgeoisie française, outragée, a donné des preuves qu'elle pensait dans le grand.

Voilà, si je ne me trompe, une des sources de la révolution de 1789.

pas que ce soit là absolument ce qui a perdu M. le Duc, je crois cependant que les conseils de ces messieurs, qui auraient voulu régner seuls dans le ministère, ne laissaient pas que d'en éloigner ceux qui auraient pu avoir part à sa confiance et le porter à faire les plaisirs raisonnables qui auraient pu lui acheter d'honnêtes gens ; car, sans tomber dans la prostitution où M. d'Orléans avait mis toutes les grâces , il aurait pu ne pas tomber dans l'excès d'une autre extrémité , et ne pas s'exposer à quitter sa place avec la douleur de n'avoir cherché à faire de grâces qu'à MM. de Matignon. Les reproches qu'il doit s'en faire à présent doivent être trop cuisants pour qu'on ne l'en plaigne pas véritablement; car ses vrais principes étaient absolument tout autres.

« Pour moi, je suis persuadé qu'il n'y a nulle ambition dans la démarche qu'a faite M. de Fréjus , parce que je suis trèssûr qu'il ne tenait qu'à lui de la faire plus tôt; mais, comme je crois le connaître , je suis persuadé que son naturel doux et paresseux lui a toujours fait regarder avec effroi tout ce qui pourrait déranger ou sa santé, ou les arrangements qu'il avait pris pour la vie douce qu'il voulait mener , et je crois que la seule chose à quoi il songeait c'était de se conserver le cœur du roi , de pouvoir faire plaisir à ses amis , d'avoir une sorte d'inspection générale sur le gouvernement, qu'il croyait nécessaire dans les circonstances présentes , et qu'il ne voulait pas abandonner par l'attachement qu'il a pour la personne du roi et pour le bien du royaume , pour lequel il a un grand zèle. Ainsi je crois que c'est dans ces seuls principes que l'on peut trouver en lui l'amour-propre que Ton doit croire avec raison n'abandonner jamais les hommes; mais je suis persuadé qu'il aurait voulu que M. le Duc fût resté chargé du gros des affaires, et qu'il n'a cédé qu'aux clameurs de toutes les cours étrangères et de tout le royaume, qui effectivement était tombé dans la misère la plus grande , et poussée à un point que les plus indifférents criaient comme les plus échauffés ,

et que les finances surtout avaient besomd'un prompt remède. Ce fut pour cela, comme je l'ai su positivement, que, quatre jours avant la disgrâce de M. le Duc , l'évêque de Fréjus se mit à ses pieds pour l'engager à écarter de lui Duvernay et madame de Prie, lui disant sur cela les choses les plus fortes ; et ce ne fut que sur la fermeté, que l'on pourrait appeler obstination, avec laquelle ce prince lui dit qu'il ne changerait rien à son système que M. de Fréjus prit la résolution qu'il a exécutée, et que M. le Duc pouvait éviter. » Telle était la lettre de Richelieu au cardinal de Polignac.

Richelieu écrivit aussi à madame de Prie , car il ne pouvait prendre sur lui d'abandonner une femme dans la disgrâce après avoir été lié avec elle lorsqu'elle était en faveur. Elle fut plus intéressante dans son malheur, qu'elle supporta, comme M. le Duc, avec une certaine élévation; elle disait : « J'ai très-rarement l'occasion de recevoir des lettres et encore plus rarement d'en écrire ; ainsi ne regardez pas comme négligence le peu d'usage que je ferai de la ruse que vous m'avez indiquée pour avoir l'honneur de vous écrire. J'en souffrirai certainement , et je le sens bien par le plaisir que j'ai aujourd'hui de trouver un moyen de vous remercier des marques de votre souvenir et des assurances de votre amitié ; j'en fais tout le cas possible , et des lumières de votre esprit ; je ne crois pas cependant qu'elles eussent pu remédier aux événements. Ma conduite a été telle qu'elle devait être , mais elle n'influait en rien sur tout le reste, que j'ignorais totalement. Mon attachement a fait ma disgrâce, et nullement la part que j'avais à ce qui se passait. 11 y a dix mois que je ne vivais pas même de façon à en être soupçonnée. Je soutiens mon état sans chagrin; je n'en ressens que pour les personnes auxquelles je m'intéresse. Je suis plus près du bonheur que je ne l'ai été depuis huit ans. Je n'ai rien à me reprocher ; je n'ai rien non plus à regretter dans un pays que je n'ai jamais aimé; je suis donc très-tranquille, et me forme pour l'avenir le projet d'une

vie douce et d'une société peu étendue. J'espère l'obtenir bientôt , parce qu'avec de la circonspection , de la patience, et une conduite irréprochable pour le passé , le présent et l'avenir, je n'ai qu'un retour de justice à attendre. Je serai charmée de pouvoir vous compter dans le petit nombre de mes amis, et je me flatte même que vous le serez encore plus dorénavant que vous ne l'avez été jusqu'à ce jour. Vous ne me connaissez pas absolument telle que je suis ; la situation où j'étais me masquait une grande partie du monde et ne rendait point la vue bien nette sur mon sujet. Je me doutais assez souvent du masque, mais on ne sentait pas l'erreur où l'on était sur mon chapitre ; grâce à Dieu je vois à présent sur les visages, et je puis paraître telle que je suis. Je gagnerai sûrement de faire connaître des procédés francs , désintéressés, et pleins de sel et de véracité pour mes amis. D'ailleurs, comme on n'aura nulle vue qui puisse porter à me tromper et que je ne verrai que les gens qui m'auront prouvé leur amitié, je serai débarrassée de la peine de me défier de ceux avec qui je vivrai, ce qui était en vérité un des plus grands malheurs de ma situation ; car rien n'est si opposé à mon caractère. » i Telles étaient les expressions de madame de Prie, qui, malgré ses beaux sentiments , mourut quelque temps après, en Normandie, de douleur et de dépit; et jamais depuis elle ne vit M. le Duc.

L'amour de la vérité n'exigeait-il pas que, l'ayant dépeinte sans ménagement, on la laissât se disculper elle-même?

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