‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationale (volume 2)Chapitre 51 sur 79 · C>4 MÉMOIRES · texte numérisé non relu

C>4 MÉMOIRES

dont il fut l'ouvrier, on doit reconnaître qu'il fut trompé sans cesse, et qu'il fut moins coupable en cela que le régent, parce que le duc d'Orléans avait reçu de la nature toutes les qualités pour ne point l'être. On doit donc distinguer dans ces Mémoires le ministre sciemment prévaricateur, tel que Dubois , d'avec le ministre trompé, tel que M. le Duc , et distinguer encore ces deux ministres d'avec le régent, qui, pouvant, par ses rares qualités , son génie , ses talents , sa sagacité , éviter ses propres erreurs et réprimer les prévarications des ministres, eut la faiblesse d'abandonner la France à tous ces perfides qui la tourmentèrent vers la fin surtout de la Régence.

Quant à madame de Prie , elle se comporta de manière qu'elle n'était aimée que de M. le Duc > quand elle fut disgraciée ; les femmes la détestaient , et les partisans des anciennes règles et du ton de Louis XIV ajoutaient le mépris à la haine. On ne pouvait souffrir ses cheveux flottants comme ceux des bacchantes pendant son négligé du matin, ni sa démarche tantôt indécise et tantôt audacieuse, ni ses regards exercés et immodestes , ni son rire éclatant et inopiné. Ses manières équivoques annonçaient assez ses mœurs et ses allures à la cour. Son caractère , il est vrai , ne lui permettait pas des actions atroces ou sanguinaires , mais elle avait l'adresse d'employer les lettres de cachet , l'exil , l'emprisonnement , et quelquefois même les voies juridiques , pour perdre ceux qui avaient le malheur de lui déplaire. Ordinairement elle se contentait de refuser des grâces à ceux qu'elle haïssait , et ses partisans, qui voulaient la défendre, ne pouvaient dire d'autre bien d'elle sinon qu'elle n'avait jamais ordonné des empoison-. nementsni des assassinats. Libertine , spirituelle , habile, dans son libertinage , à se procurer des amants et à en changer sans conséquence , elle donna lieu de dire , dans la grande promotion des cordons bleus , que plusieurs n'avaient été appelés à cette faveur qu'en vertu de certains talents qu elle seule pouvait connaître. Son libertinage lui valut enfin une maladie honteuse, qu'elle communiqua à M, le Duc.

Madame de Prie se plaignit alors amèrement, et poussa les hauts cris pour toutes les infidélités affreuses de ce prince; elle ût le portrait des maux qu'elle souffrait pour lui; elle bouda; mais elle eut l'adresse de traiter en secret avec madame D**\ qui accordait quelquefois ses faveurs au prince , à la volée , et il fut convenu qu'elle ferait comprendre à M. le Duc que la vie de son mari était la cause de l'accident commun , et qu'on ne pouvait l'imputer à madame de Prie, sa favorite ordinaire. M. le Duc ne put donc se fâcher contre madame de Prie, à laquelle il Ot même des excuses. Il ne put s'en prendre davantage à madame D***, qui paraissait être innocente et de bonne foi ; et madame de Prie eut l'art d'insérer dans la liste des cordons bleus de la grande promotion M. D*** ; car sa femme avait voulu être ainsi récompensée de sa complaisance.

Retiré à Chantilly, M. le Duc éprouva du cardinal toutes les petites vengeances dont les génies médiocres sont capables ; on lui ôta même le plaisir de la chasse; on la lui défendit sous divers prétextes. Ce prince fut donc obligé de s'occuper de chimie , et il commença dès lors cette fameuse collection du cabinet d'histoire naturelle que Bomarea depuis enrichie , substituant dans l'arrangement dés productions naturelles un ordre scientifique au chaos qui y régnait avant lui; car le prince avait reçu chez lui toutes sortes d'alchimistes et de charlatans qui venaient l'occuper de la pierre philosophale.

M. le Duc, dans son exil , fit à ses vassaux toutes sortes de charités. Son testament prouve qu'il aimait la bienfaisance, que , mieux élevé , il eût été plus populaire , et le ministre du roi et de la France plutôt que celui de madame de Prie. M. le duc, riche, puissant, prince du sang, n'avait pas d'autres intérêts.

Après sa retraite , Fleury , qui appelait Morville et le maréchal d'Huxelles chez lui pour les affaires étrangères , de même que les ministres des autres départements pour le travail , résolut d'éloigner, le plus qu'il pourrait , les princes du sang du

ministère. Il voulait tirer du duc d'Orléans sa démission de la charge de colonnel général d'infanterie. Silly écrit au duc de Richelieu qu'il s'agissait de trouver un équivalent qui contentât l'altesse royale , madame d'Orléans , et cela n'était pas aisé. Le public imaginait plusieurs moyens , et entre autres un rang distingué des* autres princes pour la branche d'Orléans. « Je crois savoir , dit-il , et c'est un grand secret , que les Orléans ne céderont rien deproprio motu , qu'ils n'entreront point en négociation, qu'ils obéiront si on le leur ordonne. Quant à l'équivalent , je crois savoir encore qu'ils n'accepteront pas un rang qui foncièrement ne serait que fictif, et qui pourrait les brouiller à jamais avec les autres princes du sang.

« Au surplus, je suis presque convaincu que l'esprit du gouvernement présent est d'éloigner, sans exception , et les princes du sang et les légitimés de l'administration des affaires , et de réduire leur crédit à leur considération personnelle . sur le même pied où les choses étaient du temps du feu roi.

« M. d'Antin partit hier au soir pour Compiègne , où le roi veut aller l'année prochaine; il a marqué lui-même , sur le plan de la forêt , les nouvelles routes qu'il veut qu'on y fasse et les ponceaux sur le marais qui la partage. A l'égard du château, il a ordonné qu'on le remît seulement en l'état qu'il était lorsque le feu roi y alla la dernière fois. On lui a proposé des parquets et des plafonds pour son appartement ; il a répondu , très-laconiquement , qu'il aimait autant le pavé qu'un parquet et les poutres et les solives qu'un plafond. Sa Majesté est allée aujourd'hui à Rambouillet; elle en reviendra jeudi fort tard; elle y retournera dimanche au soir, on ne sait pas pour combien. Il est certain que ce séjour lui plaît , et qu'il est plus à son aise avec madame la comtesse de Toulouse qu'avec les autres femmes. Des gens sensés , qui voient tout cela de près, n'ont pas grande opinion du crédit qu?elle a et qu'elle pourra avoir sur le roi , et il paraît vraisemblable qu'il se réduira à une sorte de familiarité dont elle pourra se servir, suivant son

caractère , à hasarder des propositions qui pourront peut-être influer indirectement dans de certaines occasions et servir son frère, pour qui Sa Majesté montre beaucoup de goût; mais j'ignore l'opinion qu'il a de sa suffisance, et c'est là le point capital ; car il me revient que le roi se mêlerait déjà volontiers de juger des hommes , et principalement de ceux qu'il voit le plus familièrement, qui , suivant ce que j'entends dire , n'y gagnent pas beaucoup. Ne croyez-vous pas qu'il est sage de se tenir un peu à l'écart, et d'attendre que les affaires, les occasions , et le besoin qu'il pourra avoir des gens, leur donnent des raisons de s'approcher de lui sérieusement?

« La reine joue un très-triste et très-pitoyable personnage. L'éloignement que le roi a pour elle est visible ; la pauvre dame paraît prendre à gauche sur tout.

« Jusqu'à présent, je n'ai point démêlé que l'Espagne eût aucune part directe au changement qui vient d'arriver dans notre ministère ; je ne crois pas même que l'on eût dans ce pays-là d'autre correspondance qu'avec l'abbé de Montgon et quelques Espagnols très-subalternes. C'est par le nonce qui est ici que l'on a fait passer la nouvelle des changements arrivés , et le nonce s'est adressé à son camarade Al dobrandin , qui fait la même fonction en Espagne. On m'a dit que toute la nation avait témoigné une grande joie, et que le roi en.avait beaucoup montré et avait fait l'éloge de M. de Fréjus; mais je croirais volontiers que c'est plutôt un sentiment de vengeance contre M. le Duc et ses confidents qu'un sentiment d'amitié pour la nation. Il est cependant assez vraisemblable que cela peut ouvrir quelque sorte de chemin à une réconciliation , et que les grands d'Espagne et le ministère espagnol ne seraient pas fâchés de nous voir assez accrédites chez eux pour les délivrer de la tyrannie du gouvernement impérial , à condition toutefois de ne pas rentrer sous le nôtre , et qu'on les laissât se gouverner eux-mêmes. Mais comment ajuster tout cela? Si je m'en tenais à mes conjectures, je n'imaginerais pas que notre raccommode-

ment fût encore prochain. Cependant je ferai de mon mieux pour démêler ce qui se passera; mais cela me paraît difficile. M. de Morville est d'un secret qui va au mystère , et ce ne peut être qu'indirectement et par cascades que je puis être instruit d'un dessous de cartes que l'on tiendra vraisemblablement trèscaché, pour ne pas alarmer les alliés du traité d'Hanovre , qui , quelque bonne mine qu'ils fassent , sont certainement inquiétés , malgré les assurances positives et réitérées que M. de Fréjus et M. de Morville leur ont données que l'on tiendrait très -exactement et très-fidèlement toutes les conditions et toutes les promesses qui leur ont été faites par le précédent ministère.

« Morville, depuis la chute de M. le Duc, se ménageait sagement avec les nouveaux venus. Il avait bien senti , de même que ses amis , que Desforts et Le Blanc visaient à se rendre maîtres du tripot. Le droit du jeu pour Morville et Maurepas serait de s'unir ensemble ; il y a d'ailleurs des dispositions réciproques, et des liaisons d'estime et d'amitié; mais le premier n'a aucune propension pour tout ce qui a l'air de parti , et le second est depuis longtemps brouillé avec le garde des sceaux. Enfin il est tenté de voler de ses propres ailes : il n'a que vingtquatre ans ; il a de l'esprit , des talents , des amis , une famille ; il a beau jeu. » Tel était l'intérieur de la cour.

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