‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationale (volume 2)Chapitre 52 sur 79 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

Tableau de la France au commencement du ministère de Fleury. — La cour. — Le roi. — La reine. - Beauté du roi. — Sa timidité auprès des femmes. — Il n'en connait pas de mieux que la reine. — Caractère et paroles de cette princesse.

La France se reposa enfin.

Le règne militaire de Louis XIV avait agité non-seulement toute l'Europe, mais ce monarque ^ avide de gloire, de conquêtes et de renommée , n'avait point cessé, pendant son règne interminable, de tourmenter ses peuples pour satisfaire à toutes les fougues de ses désirs, bâtir des châteaux , enrichir des courtisans et multiplier les conquêtes. L'ambition secrète de madame de Mainten on et les vues intéressées des enfants légitimés du monarque avaient préparé de loin les orages de la Régence. Le jésuite Le Tellier, confesseur de Louis XIV, avait mis la dissension dans l'Église de France en dirigeant la conscience du roi.

Pendant la minorité , un prince doué des plus rares qualités gouverna la France ; et s'il est vrai que le cardinal de Noailles , archevêque de Paris , réprima les fureurs du jésuitisme armé, qui disposait de la liberté des citoyens odieux à la compagnie de Jésus par des lettres de cachet , par des exils ou des emprisonnements ; s'il est encore vrai que Noailles, Rouillé, les conseils , réparèrent , au commencement de la Régence , une partie du désordre des finances, il est vrai aussi qu'on leur vit succéder le ministère des Dubçis , des Le Blanc , des d' Argenson et des Law , qui tourmentèrent l'État d'une autre manière. Le cérémonial du règne de Louis XIV supposait les mœurs , s'il ne les donnait pas, tandis que l'élite des débauchés, envi-

ronnant le duc d'Orléans pendant sa régence , substitua ce libertinage bruyant qui pervertit nos mœurs , et fut porté ensuite , vers la fin de la Régence , à un tel point de scandale qu'on voulut l'imiter dans les sociétés particulières de la capitale , d'où il s'étendit dans toutes nos provinces et passa jusqu'à la cour éphémère du roi d'Espagne Louis Ier.

La conjuration de Cellamare , ou plutôt des princes légitimés et de la reine d'Espagne , contre le duc d'Orléans , vint troubler ensuite, vers le milieu de la Régence, tous les ordres du royaume , et l'autorité n'épargna ni les violences, ni les coups d'État pour se maintenir. Victorieuse, elle attaqua la magistrature et la dispersa 4 pour soutenir les folies du système ou les autres projets de Dubois , Le Rlanc et d'Argenson.

Ces agitations intérieures avaient influé sur les affaires étrangères, et l'Europe ne connaissait plus sa situation avec la France, depuis si longtemps gouvernée par des vues si différentes et si versatiles. Louis XIV avait donné un roi à l'Espagne ,'et le duc d'Orléans lui fit la guerre ; la reine d'Espagne fit la paix avec le duc d'Orléans en donnant sa fille en mariage à Louis XV, et M. le Duc la renvoya.

Nous étions liés , il est vrai , avec l'Angleterre ; mais cette nation s'efforçait de nous tenir dans l'éloignement de l'Espagne, pour nous dominer comme puissance maritime, pour diviser les deux monarchies qui auraient pu , dans cette partie , s'aider mutuellement et pour le succès d'un commerce exclusif.

L'empereur et les princes d'Allemagne n'avaient point de la France l'opinion qu'elle méritait; ils étaient attachés à l'Espagne; mais aussi nous étions étroitement liés avec le pape, dont la bulle allait triompher , l'évêque de Fréjus ne cessant de favoriser les droits des ultramontains , si odieux en France. Tel était l'état des affaires étrangères et l'intérieur du royaume quand Fleury fut déclaré ministre. Voici comment il avait élevé le roi, et quel usage ce monarque avait fait des heureuses dispositions qu'il tenait de la nature.

La santé du roi Louis XV, qui intéressait le repos de l'Europe entière, se fortifiait, mais elle était encore délicate. La maison royale d'Espagne, celle d'Orléans en observaient les progrès avec beaucoup de détail.

Quant au moral du jeune prince, il paraissait timide et réservé , quoiqu'il eût le sentiment intérieur de sa puissance , n'ayant d'autre volonté , dans les affaires de l'État , que celle de Fleury , son ministre favori. Son éducation avait été négligée. Il n'avait reçu ni du précepteur , ni de ses gouverneurs, Villeroy et Charost , aucun principe de droit public , de littérature , de sciences ou d'histoire , qu'ils n'avaient pas eux-mêmes ; mais aussi on avait eu grand soin de le rendre minutieux dans la science de l'étiquette et dans la croyance et la pratique de la religion , et souvent on l'avait effrayé , dès la plus tendre enfance, de peintures du diable , de l'enfer et de la mort. Ces premières impressions , qui restèrent , se renouvelaient à Pâques surtout et à la nouvelle de la mort de quelque seigneur de sa cour ou de quelqu'un de ses amis; en sorte qu'il y eut un combat perpétuel entre les passions de ce prince et les principes qu'il avait reçus ; et ce combat dura ensuite jusque vers la fin de ses jours.

Le roi , dans son jeune âge , n'aimait ni les fêtes , ni le grand appareil , ni les cérémonies magnifiques ; il tenait sa réserve et son goût pour la retraite de Fleury, qui l'avait éloigné dufastedès l'enfance, et qui, jaloux de se l'assujettir et de concentrer dans luimême la toute-puissance, ne le laissait s'occuper que des chasses, pour lesquelles il avait pris beaucoup de goût. Fleury l'avait rendu silencieux , secret , plein de réserve , et capable de réunir les attentions et la politesse détaillées aux grandes manières d'un souverain , évitant les mouvements inconsidérés de son âge et ne se permettant qu'à la chasse l'exercice et l'action.

Toutes les formes de son corps étaient si parfaites et si accomplies , à l'âge de dix-sept ans, qu'il était réputé alors le plus

bel adolescent de son royaume. La nature n'avait rien oublié , ni dans les détails, ni dans l'ensemble ; et ce grand tempérament que nous lui avons tous connu dans sa vieillesse , il l'avait eu dès l'âge de quatorze ans.

Timide néanmoins avec les femmes, les fuyant comme la peste, pour me servir de l'expression d'un seigneur delà cour, Fleury lui avait fait entendre que la plupart étaient sans vertu , et que toutes étaient corrompues dès le commencement de la Régence. Ainsi le roi était beau comme l'Amour, et cependant ses regards ne se fixaient sur aucun objet. Il était poursuivi, et il fuyait. Il avait quelquefois à Rambouillet des manières voluptueuses, mais sans aucun désir pressant. Les femmes étaient passionnées , et il n'avait témoigné qu'il avait un cœur et des besoins d'aimer qu'à madame la comtesse de Toulouse , qu'il distinguait parmi toutes les femmes , s'éloignànt peu à peu de la sociétés des petits garçons , et surtout de Gesvres et de La Trémoille, qui, par des instructions clandestines et par les divertissements de l'âge , avaient développé le physique de ses sens.

Marié dans cette circonstance à une femme simple et timide comme lui , l'un et l'autre se craignirent d'abord mutuellement et ne se fréquentèrent que froidement et en cérémonie ; les valets ajoutaient même que , dans les entretiens les plus intimes, les deux époux étaient aussi réservés qu'en public , et , quoiqu'il connût depuis ce temps-là les vrais charmes de la nature , aucune femme n'étaitencore capable de fixer ses beaux regards. On s'aperçut dès le commencement de son mariage qu'il retournait à la société qui s'était secrètement formée autour de lui sous le ministère de M. le Duc, et dont il ne perdit l'habitude que lorsqu'il fut enfin agacé par madame de Mailly , lune des fameuses sœurs. Ses beaux yeux cependant et le charme de ses manières attiraient les femmes ; sa bonté les rendait hardies; on formait des projets, on proposait même; mais le jeune monarque, toujours timide, répondait encore aux cor-

rupteurs : Elle n'est point aussi belle que ma femme; tandis que Fleury traversait les efforts et les intrigues de celles qui voulaient le ravir à la comtesse de Toulouse et à la fille de Stanislas.

Cette princesse , timide et simple de son naturel , était , comme le roi, sans cesse observée par l'adroit cardinal, trop jaloux de l'harmonie qui régnait entre les deux époux. Elle avait voulu s'emparer un moment delà puissance du précepteur ; mais on connaît ce billet fameux que lui fit écrire ce prélat , où le jeune roi, sortant de son caractère, lui disait : Vous exécuterez les ordres du cardinal. Cette lettre fit une telle impression sur son esprit qu'après s'être longtemps désolée, et après avoir beaucoup pleuré, elle prit le parti d'imiter la feue reine, épouse de Louis XIV.

Privée de M. le Duc , qui l'avait élevée à la couronne , de madame de Prie, qui avait été chargée du détail du mariage , et des ministres qui l'avaient favorisé , elle était sans cesse dominée par le dévot ministre, qui n'avait pas encore oublié qu'elle s'était un moment liguée avec M. le Duc. Elle pouvait cependant gagner encore la confiance de son époux, et, comme la reine d'Espagne, profiter des besoins du monarque et le tirer de cette espèce de froideur dont il n'était pas encore sorti à son égard. Elle pouvait même le rendre amoureux , comme il arrive souvent .à de jeunes mariés de l'être; mais un vieux jésuite son confesseur, qui s'était avisé d'être courtisan et de bien réfléchir sur la nature de ses avis consciencieux , lui montrait sans cesse le Ciel irrité contre la coquetterie des femmes > contre les détails des jouissances des gens mariés y à cause de la sainteté du sacrement. La réserve fut toujours la même, et ce n'est pas ce qu'il fallait au roi. Enfin le confesseur la persuada que les anges ne quitteraient point le lit nuptial tant qu'elle y conserverait la chasteté; et cette princesse , qui était arrivée en France dans la crainte qu'une courronne terrestre lui fit perdre celle du ciel,

pour me servir de ses expressions , continua de vivre avec le roi comme au commencement.

Aimable dans ses réparties , ingénieuse dans le détail de ses réponses et de ses propos, ayant le cœur droit, excellent, populaire même, éprouvée par les désastres de Stanislas , chérie de ce père vertueux , qui avait répandu en elle toute la bonté et la candeur d'un monarque honnête homme , ennemie de la dépense , souffrant des tourments réels et des supplices quand elle apprenait quelque calamité publique, voilà quelles étaient ses vertus et les qualités de son âme.

Elle regardait tous les Français comme ses enfants; elle estimait la nation, ne parlant de ses faits, de ses guerres, de ses expéditions et de* ses usages , qu'avec admiration. Elle ne nommait Louis XIV qu'avec un grand respect ; elle se montrait sans cesse la première sujette de son époux, lui parlant toujours d'un ton humble et soumis, l'aimant, l'adorant même, comme une divinité sur la terre.

Véridique avec Fleury, hardie même auprès de lui plutôt que fausse, elle sortait, mais rarement, de cet état d'indifférence où elle s'était mise, et lui reprochait, avec esprit et doucement, les petites tracasseries qu'il lui faisait auprès du roi ; elle souriait un peu malignement, le déconcertait quelquefois et prenait alors le ton de reine de France ; elle lui disait que c'était à lui qu'elle était redevable d'une telle parole du roi ; mais surle-champ elle lui montrait que pour Dieu elle souffrait ces tribulations , et l'attaquait sans cesse du côté de la religion, qui dominait en elle et qui y régnait absolument, ayant été élevée dans les principes les plus rigides sur cet objet par Stanislas ; et ces principes étaient tels qu'elle voulut , à la mort du cardinal, avoir son neveu pour aumônier.

Elle regardait la grandeur dont elle était environnée comme un poids et une charge ; elle diminuait les devoirs des serviteurs et les longueurs de la toilette ; elle haïssait le rouge, les modes, et surtout leur changement; elle souffrait de se

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voir environnée de tant de dames d'honneur, et de l'étude qu'elles faisaient sans cesse pour lui plaire et pour la servir. Ce caractère changea un peu quand elle s'avançait en âge.

Ayant échoué dans le projet du renvoi du prélat, elle avait pris depuis longtemps son parti^sur les affaires d'État , sur les ministres et sur les favoris; elle était sur ces objets d'une telle réserve qu'elle s'abstenait de demander la plus petite grâce.

Elle se souvenait des refus qu'elle avait autrefois essuyés du prélat, des instances vainement réitérées qu'elle avait faites en faveur d'un seigneur de sa maison , et avait toujours présente à l'esprit cette réponse peu galante du roi, qui l'invitait à faire comme lui : à ne rien demander au cardinal. Réponse qui lui fut depuis souvent réitérée. Elle craignait donc de solliciter, elle le défendait aux personnes de sa maison, redoutant les tracasseries des dames qui la composaient. Enfin sa tranquillité fut telle, tant qu'elle vécut, qu'elle ne fournira jamais aucune de ces intrigues qui rendent l'histoire des cours si curieuse et si piquante, ayant voulu, jusqu'à la mort, se montrer étrangère à toutes les affaires du gouvernement.

Toujours égale, toujours semblable à elle-même, toujours portée à rechercher ce qui pouvait plaire au monarque plutôt qu'à l'époux, elle ne se permettait d'autres divertissements que des concerts. C'était dans les arts ce qui avait paru la toucher davantage ; elle n'aimait ni les danses , ni les spectacles , et, comme son père avait la même réserve et les mêmes principes que la reine, elle l'amusait de ses concerts quand il venait à Versailles, plutôt que du spectacle de l'Opéra.

Elle regardait les dépenses de sa maison comme une charge funeste à l'État et demandait quelquefois : Combien cela a-t-il coûté ? L'argent est le produit , disait-elle , de la sueur des peuples. Elle aimait l'épargne, et les privations ne lui coûtaient rien; elle destinait les sommes annuelles de ses menus plaisirs au soulagement des pauvres ; elle payait la dot des pauvres demoiselles ; elle accordait des gratifications à des

officiers blessés ; et la noblesse et la pauvreté , le service militaire et les blessures, les malades et les vieillards, l'éducation de la jeunesse et l'apprentissage des métiers étaient des titres toujours sûrs pour obtenir ses largesses. Enfin, portant ses regards jusqu'à la dernière classe des citoyens, elle établit des retraites, le dirait-on ?poar les savoyards et pour les ouvriers , et fonda des chambres de travail dans les paroisses et des écoles de charité. Telle fut cette reine que Rome eût offerte autrefois à la vénération des peuples, et à qui l'Académie, obligée par état de s'occuper d'éloges et de compliments , eût accordé quelques fleurs , si des maîtresses du feu roi n'avaient arrêté une pareille hardiesse (1).

(I) Sous M. Hue de Miroménil , garde des eaux de France sous ce grand inquisiteur de l'empire des lettres, nous avons vu l'histoire de l'épouse de Louis XV ne pouvoir obtenir les honneurs de la presse. Nous avons vu l'inquisiteur mentir en 1785, et supposer des ordres pour anéantir un panégyrique de Louis XVI : le censeur l'avait approuvé; il avait reconnu que c'était l'histoire des actions vertueuses d'un bon roi.

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