‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationale (volume 2)Chapitre 54 sur 79 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

(Courtisans disgraciés, et pourquoi. — M. le Duc honore sa disgrâce. La cour de Madrid. — Une maladie de Louis XV.

En effet, le jour de son élévation au ministère , qui devait être le triomphe de sa vertu, puisqu'il Tétait de son autorité sur ses ennemis , ne fut que celui de ses petites vengeances. D'un côté il rappela de leur exil les ennemis de M. le Duc et leur donna sa confiance ou son amitié , et de l'autre il exila les amis et les partisans de ce prince ou les destitua de leurs places. Desforts fut fait contrôleur général , et Le Blanc ministre de la guerre, au préjudice de Dodun et de Breteuil, qui furent renvoyés. Le premier, prévoyant l'animosité du prélat , avait demandé de se retirer dès qu'il fut instruit du départ de M. le Duc; mais le second attendit le moment de sa disgrâce, qui fut accompagnée d'une pension de 16,000 livres.

Sa vengeance alla jusqu'au point que Maurepas reçut l'ordre d'écrire à madame de Prie, à qui mademoiselle de Glermont avait donné un asile à Chantilly, pour retirer d'elle sa démission de la charge de dame du palais et pour Texiier en Normandie. Vainement M. le Duc écrivit-il pour obtenir qu'on la laissât auprès de lui ; il fallut qu'elle partît de Chantilly, où elle s'était réfugiée.

Les frères Paris , qui avaient conduit les finances sous Dodun et sous La Houssaye; qui avaient contribué à la chute du système de Law; qui, sous M. le Duc , Dubois etle régent, avaient été consultés ; qui avaient établi le visa et un certain ordre dans les finances par le moyen des journaux, que Desforts ne manqua pas d'abolir, furent emprisonnés ou exilés , en récompense de leurs services et parce qu'ils étaient alors attachés à M. le Duc ;

Paris l'aîné fut envoyé en Dauphiné, sa patrie ; Duvernay, à cinquante lieues, et Montmartcl, à Saumùr.

M. le Duc avait mis auprès du roi des personnes choisies pour amuser le monarque; Fleury les lui ôta. Le Duc de Gesvres, qui avait été autrefois un peu plus que l'ami de M. le Duc, et qui , pour cela , avait réussi auprès du jeune Louis XV, perdit sa grande faveur à la cour. Madame de Nesl*, femme voluptueuse , intrigante , jolie, amoureuse du roi , de tous les beaux hommes, et que M. le Duc avait placée favorablement pour agacer le jeune monarque , perdit sa faveur. De Meuse , qui était encore auprès du roi ce que le duc de Gesvres y était devenu , et les autres jeunes courtisans de même espèce perdirent leur influence. Le roi parut oublier ses anciens goûts et ses divertissements , pour ne s'attacher qu'à madame la comtesse de Toulouse.

Le dimanche qui suivit l'exil de M. le Duc, le roi fit lire dans son conseil un mémoire dans lequel il déclarait qu'il prendrait désormais le gouvernement de son État. Chaque ministre venait travailler avec M. de Fréjus et travaillait ensuite en sa présence avec le roi. Le vieux maréchal d'Huxelles, que le prélat ménageait, parce qu'ils avaient l'un et l'autre vieilli dans les mêmes principes et dans le même parti , venait chez lui quand Morville y travaillait. Le roi se plaisait davantage au détail des affaires étrangères qu à celui d'un autre genre , et Fleury ne manqua pas de lui apprendre qu'on avait approuvé en Europe la révolution du ministère.

Quant à Desforts , il reprit l'ancienne forme des finances , fit un résultat avec les receveurs des finances, qui s'obligèrent de lui fournir cinq millions par mois , et reçut des fermiers généraux la soumission de quatre-vingts millions , produit des Fermes unies. Le revenu fixe de l'État était alors de cent quarante millions, sans y comprendre les postes, les parties casuelles, les redevances des pays d'états et le don gratuit du clergé; ces articles se portaient de quinze à vingt millions. Le t. i. 17

revenu total de l'État était donc de cent soixante millions , qui présentaient alors un beau coup d'œil à toute l'Europe.

Le renvoi des amis de M. le Duc et le rappel de ceux qu'il avait disgraciés n'étonnèrent pas peu les observateurs de tous ces événements. On vit reparaître le chevalier et le comte de Belle- Isle, La Jonchère, Sechelles et Le Blanc, à qui on rendit surle-champ le ministère. Ce Le Blanc s'était trouvé dans des circonstances bien tristes ; créé ministre parce qu'en l'absence de Dubois il était le pourvoyeur des plaisirs du prince , il avait été précipité de sa place par ce même Dubois , tout-puissant et premier ministre. La Vrillière , l'éternel signataire et porteur des lettres de cachet , l'avait envoyé à trente lieues de Paris.

Poursuivi par M. le Duc et parvenu à se justifier comme il put, Le Blanc avait obtenu sa liberté et s'était retiré dans un de ses châteaux, accablé de maladies qu'il avait gagnées à la Bastille ; c'est le lieu d'où Fieury l'envoya chercher pour le faire ministre. Victorieux alors de Dubois et de M. le Duc, il eût été plus noble et plus grand de mépriser des ennemis du second ordre , qui avaient été les instruments de M. le Duc; mais Le Blanc fut homme, et homme petit et passionné dans le comble même de sa gloire. Il attaqua Arnaud, que M. le Duc avait fait maître des requêtes, récompense assurée aux magistrats qui ont l'art d'obéir aux ministres avec succès ; il lui fit quitter sa charge , et l'envoya, dans une espèce d'exil, à Angoulême, parce que cet Arnaud avait prévariqué en l'interrogeant dans le cours de son affaire.

Quant à sa nouvelle conduite dans le ministère, elle fut telle qu'associé à madame de Tresnel, sa fille, ils conçurent le projet de s'enrichir, puisqu'une nouvelle occasion se présentait ; et Le Blanc, toujours incorrigible malgré ses disgrâces, ne cessa, avec sa prodigalité ordinaire, d'accorder des faveurs et des pensions, qui lui valurent la protection et la bienveillance des courtisans. La duchesse de Lévi et madame Dangeau, intimes amies depuis longtemps du prélat, parurent liées avec lui , et surtout la pre-

mière, sou mari étant cousin germain de Belle-Isle, impliqué dans l'affaire. Les Luynes, les Chaulnes, les Mortemart, les Charost, d'Humières , Saint-Simon , Luxembourg , Berwiek , Blouin surtout, gouverneur de Versailles , et tout ce qui était lié à leurs familles, et qui avait contribué à l'éloignement de M. le Duc, se montrèrent attachés à Le Blanc et à Tévêque deFréjus. Les Rohan se tournaient sans cesse du côté du crédit régnant , et Noailles , qui vint sonder le terrain , ne fit que se montrer, et sur-le-champ il disparut. Villeroy , qui n'avait point encore exhalé toute sa bile contre le précepteur, au lieu de fréquenter Versailles , alla à Chantilly visiter M. le Duc. Pour le dédommager cependant de la perte qu'il avait faite et le faire taire en l'intéressant en quelque sorte à la révolution , on donna la place de dame du palais de madame de Prie à madame d'Alincourt. Quant aux plus sévères personnages de la cour, les Villeroy, les Sully, les La Rochefoucauld, ils se tenaient en garde contre Le Blanc; ils ne croyaient point 'qu'il fût suffisamment lavé , se tenant avec lui dans les démonstrations extérieures de la bienséance.

C'est une bien étrange vie que celle d'un courtisan, et même d'un prince , à la cour d'un despote. Aussitôt que le ministre favori est installé , il faut que les parents des princes disgraciés, à l'époque même de leur malheur le plus désolant, aillent leur faire des cérémonies, des compliments, ou bien une soumission. On vit venir madame la Duchesse à Versailles, et le roi lui-même la traita bien; l'un et l'autre cependant gardèrent un grand silence au sujet du dernier événement. La princesse alla voir ensuite la reine, demeura longtemps chez elle, et Fleury lui-même vint le soir chez madame la Duchesse, et resta renfermé avec elle pendant trois quarts d'heure. Ces perfides visites paraissaient étranges à la multitude; le mensonge effronté est cependant l'esprit et l'élément vital qu'on respire à la cour. Le cérémonial et l'étiquette étouffent perpétuellement les sentiments de la nature ; on y est habitué , dès l'enfance , à

dissimuler. Fleury en possédait l'art avec la plus grande dextérité; il avait été toujours tranquille, serein, en présence de Louis XIV et du régent, de Law et d'Aguesseau, de Noailles et de Dubois.

Le roi, dans la révolution qui précipita M. le Duc, nous paraît bien plus intéressant que Fleury , par l'humanité et la sensibilité qu'il montra; mais aussi il fit connaître déjà quelle serait . sa faiblesse future pour le ministre ou la maîtresse qui aurait l'art de s'emparer de son esprit. Il avait envoyé un lieutenant des gardes du corps pour observer, jusqu'à Chantilly , les démarches de M. le Duc, et pourlui en rendre compte. Louis XV fut si touché , à son retour, du récit qu'il lui fit , qu'il ne put retenir ses larmes, et rentra dans son cabinet pour y pleurer encore et pour y pleurer tout seul, taudis que le seul cardinal parut ferme dans sa vengeance , bassement approuvée de la tourbe de ces courtisans qui , sans haine véritable comme sans attachement, avaient été les esclaves de M. le Duc et l'é-

taient déjà du nouveau ministre.

M. le Duc seul montra du caractère dans son malheur, qu'il supporta avec fierté et avec beaucoup d'égalité dans ses manières. Le marquis de Silly, qui l'alla voir à Chantilly, marquait au Duc de Richelieu qu'il s'y occupait de chasses, de jardins; qu'il était gai, tranquille et content de se trouver dans le plus beau lieu du monde. Au lieu d'attribuer sa disgrâce à madame de Prie, dont il était toujours ensorcelé, et aux Paris , il disait qu'il était lui-même la cause de leur infortune, et souriait, en haussant les épaules, quand on lui parlait du prélat.

Les ministres étrangers , qui connurent bientôt la faiblesse du caractère de Fleury et qui aperçurent toute la petitesse de son esprit, s'efforcèrent de s'en emparer. Le duc de Savoie n'avait cessé de le cultiver tant qu'il ne fut que précepteur du jeune Louis XV, prévoyant ce qu'il deviendrait dans la suite. Son ministre fut chargé de l'assurer de son attachement.

Le ministre d'Angleterre , qui voulait se conserver avec la

France des liaisons qui dataient du temps de la Régence , et qui pendant sa fuite àlssyavaitété le conjurer de ne point abandonner sa place , tâcha dès lors de s'emparer du prélat. La seule cour d'Espagne, toujours furieuse contre le renvoi de son infante, ne le rechercha pas , quoique Fleury , avant son élévation, fût en correspondance avec elle; et comme la pusillanimité du nouveau ministre lui faisait craindre, de la part d'une reine entreprenante , irritée , orgueilleuse , quelque coup inattendu ou quelque nouvelle alliance , la première démarche de Fleury devenu ministre fut d'en apprendre la nouvelle à la cour d'Espagne par un courrier. Nous n'avions point de ministre en cette cour, mais on s'adressa au nonce, pour en faire part à celui d'Espagne, qui porta au roi et à la reine les dépêches du ministre de France, que Leurs Majestés refusèrent de recevoir et d'ouvrir. Elles apprirent cependant cette grande nouvelle avec satisfaction ; car c'est au duc de Bourbon qu'on devait attribuer les brouilleries d'alors avec l'Espagne ; mais cela n'empêcha pas que l'Espagne ne fît avancer dans le Roussillon et la Catalogne des vivres , des munitions de guerre , des troupes, et un train d'artillerie si considérable qu'on crut à Versailles qu'on était à la veille de la guerre. On avait appris alors que Fleury ne voulait point déroger au traité d'Hanovre; on savait qu'il étai ". lié avec les Anglais, et on affectait à Madrid de paraître plus irrité qu'on ne l'était réellement.

Cette cour de Madrid , toujours ambitieuse de venir s'établir en France , observait alors la marche de la santé du roi , dont le tempérament s'était raffermi.

La maison d'Orléans et son parti épiaient aussi , mais avec plus de réserve , les plaisirs du roi qui pouvaient contribuer à l'affaiblir, et toute l'Europe, qui avait fait si longtemps une guerre désastreuse pour la succession d'Espagne , craignait de voir la querelle se renouveler pour la succession de Louis XV, si ce prince venait à mourir. Une maladie de Louis XV jeta tous ces observateurs dans les alarmes , et le roi fut si observé

qu'on veut, pour la particularité du fait, publier la lettre quo le marquis de Silly écrivit à Vienne au duc de Richelieu.

« Le mardi 23 juillet, le roi se leva à huit heures, et en s'habillant il dit qu'il avait mal dormi et qu'il avait encore sommeil. Il alla à la messe à neuf heures; en arrivant dans la tribune il se trouva mal , et vers le milieu de la messe il fut obligé de se mettre dans son fauteuil ; son visage changea beaucoup, sans toutefois perdre connaissance. La faiblesse finit à la fin de la messe, et il retourna assez gaiement dans son cabinet; il y tint le conseil des finances ; mais il ne dîna point , il prit seulement un bouillon , et différa son départ pour Rambouillet jusqu'à quatre heures, après midi, au lieu de partir à une heure, ainsi qu'il l'avait projeté. C'est tout ce que M. de Fréjus put obtenir de lui. En allant à Rambouillet il eut froid et dit qu'il avait mal à la tête ; cependant il joua au brelan en arrivant , mais il soupa peu et se coucha à onze heures.

« La nuit, la fièvre se développa et devint violente; on le saigna du bras à neuf heures; il fut soulagé , et Ton profita de ce moment de relâche pour le ramener à Versailles , où il arriva à quatre heures après midi ; mais, la fièvre ayant redoublé le soir et la tête se trouvant fort embarrassée , on le saigna du pied à dix heures. C'est ainsi que finit la journée du mercredi.

« Le jeudi , la fièvre continua , aussi bien que les accidents qui l'accompagnaient , et on lui donna deux grains d'émétique. La plénitude était si grande, et les vaisseaux et les conduits si embarrassés , qu'ils ne firent que très-peu d'effet. On l'avait bien prévu ; mais on jugea plus à propos de lui donner l'émétitique en deux fois , et d'y ajouter une heure après un gros de sel végétal. Sur les sept heures du soir son ventre s'ouvrit, et l'évacuation fut prodigieuse. Cependant, le vendredi, la fièvre et les accidents ayant continué , une seconde saignée du pied fut résolue et exécutée à sept heures du soir. Le bon succès fut sensible; la fièvre diminua, la tête fui désembarrassée , et to

nuit fut très-bonne. Le samedi se passa assez tranquillement , et le redoublement fut très-médiocre. Hier dimanche, il se sentit plus vivement sur les deux heures après midi , et le mal de tête revint. Les médecins ayant consulté sur les sept heures du soir, les avis furent partagés , et, quelques élevures ayant paru, le bruit se répandit que c'était la petite vérole , quoiqu'il n'en fût pas question et que les médecins même n'en eussent aucune idée. La nuit a été bonne, et, la fièvre étant diminuée, on Ta purgé ce matin. Les évacuations ont été considérables, La fièvre n'a point augmenté, et, selon toutes les apparences, nous ji'avons plus à craindre de suites fâcheuses ; cependant je ne suis pas encore tranquille.

« Vous imaginez aisément le bouillonnement de toutes les têtes au milieu de tout cela. Les Orléans ont paru se bien conduire , au moins à l'extérieur.

« On a proposé au roi de permettre que M. le Duc vînt savoir lui-même de ses nouvelles ; il l'a refusé. »

Toutes ces nouvelles partaient par des courriers pour Madrid, et on apprenait que la reine d'Espagne faisait des préparatifs secrets pour venir en France. Elle se croyait si assurée de la couronne de France, qu'elle désirait, qu'il n'y avait ni escalier secret, ni avenue, ni galerie, ni appartement du château de Versailles qu'elle ne connût parfaitement, et comme si elle l'eût habité toute la vie.

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