CHAPITRE XXXVI
Poîet, confesseur de Fleury. — Barjac, son valet de chambre. — Ses manières avec les grands qui s'abaissent à le flatter.
C'était le sort de la France, pendant les dernières années du roi, d'être gouvernée par les bâtards, le confesseur et la favorite de Louis XIV.
Pendant la régence du duc d'Orléans, l'élite des débauchés, de concert avec Law, Dubois et d'Argenson, s'emparèrent de la puissance.
Sous M. le Duc, une femme encore gouverna l'État, dilapida les finances , prostitua les offices et les emplois , et ranima la dissension entre les princes du sang. La France était lasse du règne des femmes et des confesseurs.
Cependant, sous le ministère de Fleury, un confesseur, un valet et une compagnie de prêtres intolérants devaient encore s'emparer d'une partie des affaires de l'État. Polet , vicaire de paroisse, supérieur du séminaire de Saint-Nicolas du Chardonnet, voulait que Fleury, son pénitent, soumît au confessionnal une partie des affaires. Le fameux Barjac, son premier valet de chambre, voulait avoir de l'influence , et Saint-Sulpice, qui avait des ennemis à humilier et un ton à prendre dans l'Église gallicane, environnait le prélat pour s'emparer des affaires ecclésiastiques , accorder les grâces à ses élèves ou à ses créatures , et favoriser la propagation de sa compagnie en France et au delà.
L'abbé Polet, qui était ce confesseur redoutable à la variété d'opinions religieuses , personnage aujourd'hui bien obscur et oublié , était, dans ce temps-là , un homme considéré , et bien venu de ce qu'il y avait de plus grand à la cour et à la ville.
Fier et satisfait d'être recherché , il se tenait ferme dans la résolution de vivre loin des places et des emplois, et de diriger la conscience des seigneurs de la cour.
11 était en effet du bon ton, sous le feu roi Louis XIV, d'avoir un confesseur en titre et de faire ses Pâques; celui qui eût manqué à ces devoirs ou montré de l'indifférence pour la religion n'eût pas été bien traité à la cour de ce roi , où l'on s'occupait beaucoup , à la fin surtout de son règue , de cas de conscience, de bulles et de mysticité, madame deMaintenon et M. du Maine y ayant introduit ce ton-là.
C'est dans ces circonstances, et même auparavant, que Polet s'était fait connaître pour un grand maître de la vie spirituelle et pour confesseur habile. L'abbé Chamillart, supérieur du séminaire de Saint-Nicolas du Chardonnet avant Polet, l'avait présenté à madame de Maintenon comme un homme distingué dans l'art de conduire des âmes. Il vit le roi , qui le goûta; il obtint la confiance des dévots de sa cour, et fut confesseur de Fleury dès ce temps- là.
Habile théologien, possédant toutes les subtilités de l'école, les appliquant à l'hérésie de Jansénius , élève des jésuites, dévoué à leur parti jusqu'au fanatisme, ferme dans ses opinions, ardent, impétueux, perturbateur du repos de l'Église , il avait servi l'ambitieuse compagnie dans ses desseins ; il avait été son espion pour la destruction de Port-Royal ; il avait mis la main à l'œuvre pour l'accélérer, et avait aidé d'Argenson, lieutenant général de police.
Mais son caractère impétueux au moins n'était point en lui une de ces fureurs de politique que de petits abbés intrigants affectaient alors pour avoir des prélatures. Polet, homme de bonne foi, était attaché de cœur et d'âme à son plan de doctrine. 11 refusa des bénéfices que lui offrit le roi, il en refusa même une petite pension. Diriger la conscience des grands , des ministres, des dames de la cour, persécuter les jansénistes, étaient ses délices et ses amusements. Il formait des disciples
dans ces sentiments ; il leur inspirait ses opinions ; il éloignait des ordres sacrés quiconque n'était pas animé du zèle dont il brûlait et récompensait ceux qui montraient du fanatisme. Enfin son désintéressement alla au point qu'il refusa la cure de Saint-Nicolas , se contentant de sa qualité de simple vicaire et de supérieur des jeunes clercs.
Quand M. le Duc fut déclaré premier ministre, Polet trouva qu'il ne s'occupait point assez des affaires de la bulle, et ne cessa d'aiguillonner l'ambition timide de Fleury pour qu'il s'emparât de la toute-puissance. Il lui apprit des particularités, des faits et des projets de madame de Prie, et lui fit prendre des mesures pour éloigner M. le Duc, que les jésuites et les sulpiciens trouvaient trop lâche pour leurs intérêts , qu'ils identifiaient avec ceux de l'Église. Enfin on dit dans ce temps-là qu'en sa qualité de confesseur, d'ami , de conseiller, Polet excita le vieux prélat au courage et à l'action, et le porta à faire renvoyer M. le Duc. Il avait l'espoir de diriger la conscience d'un premier ministre, de donner un libre essor à son génie remuant et persécuteur, et déjouer le rôle du Père Le Tellier sous Louis XIV.
Polet , devenu confesseur du ministre , vit arriver chez lui des femmes titrées , des ministres mêmes , qui venaient solliciter des bénéfices , et qui restaient des heures entières dans un petit parloir, froid, humide, et de douze pieds carrés, au rez-dechaussée du séminaire de Saint-Nicolas. Polet , qui refusait des bénéfices, la cure même de sa paroisse, se montrait fier de son influence sur le choix des prélats de l'Église de France, et de son titre de vicaire de Saint-Nicolas. Agé de soixante-quatorze ans en 1726, il avait encore une figure noble et imposante. 11 était honnête homme. Ses mœurs étaient simples, austères ; exerçant les œuvres du chrétien par goût et par vertu ; il avait beaucoup protégé son pénitent, depuis cardinal de Fleury, pour être précepteur de Louis XV, et avait porté le maréchal de Villeroy à en faire la demande à Louis XIV. Fleury, reconnaissant, voulut le faire confesseur de Louis XV, quand le ré-
gent exclut les jésuites; mais il refusa cette place, qu'exerça l'abbé Fleury, l'historien ecclésiastique.
Polet, confessant le cardinal devenu ministre, en arracha tant qu'il voulut des lettres de cachet pour tourmenter des jansénistes, et cela jusqu'au moment où Fleury voulut réduire les rentes viagères. Le vicaire de paroisse dit alors au cardinal qu'il n'en avait pas le droit sans commettre une injustice, et, le cardinal ne voulant point abandonner son opération, Polet lui répartit qu'il pouvait chercher des confesseurs à sa guise, et qu'il ne voulait pas se damner pour lui. Il lui refusa non-seulement l'absolution , mais même de l'entendre à confesse , au grand contentement de Couturier, sulpicien , et de Chauvelin , ministre , qui , voulant gouverner sous le nom du cardinal , étaient déjà fort jaloux de l'abbé Polet.
Tel était le personnage qui gouvernait Fleury en le confessant. Un valet, nommé Barjac, le dominait heureusement d'une autre manière. Barjac, comme Polet, avait du bon sens, de rhom nêteté, des vertus même. Attaché depuis longtemps à Fleury en qualitéde valet de chambre, Barjacavait étéjadis le confident de ses chagrins et de ses plaisirs. Le public le savait, et les personnes en place ne rougissaient pas d'aller voir Barjac et de le traiter comme un seigneur. Il tenait un grand état de maison , et le cardinal, qui ne se gênait pas avec certains courtisans, disait quelquefois , quand sa table était trop pleine : Monsieur, allez donc dîner chez Barjac. Ce valet s'accoutuma si bien à être caressé et recherché que , sans devenir insolent et sans sortir de son état, il prit le ton d'un homme considérable , et se mêlait des affaires d'État , de finances et de places , comme un ministre et dans le même ton , parlant des opérations du cardinal à la première personne , et ne manquant jamais de dire : Nous avons donné au duc aV Antin une telle commission. Le maréchal de Villars nous est venu voir ce matin... Hier, à dlntr, nous avions beaucoup de monde ; et ainsi des autres manières, qu'il imitait du cardinal.
Dans ses lettres il prenait le même ton, affectait sans cesse Tégalité, même avec des maréchaux de France, auxquels il n'accordait pas toujours ces finales respectueuses que l'usage et les rangs exigeaient, apposant simplement son nom à la fin de ses lettres, comme le cardinal, et sans autre façon. Il savait si bien imiter la simplicité de son maître que son ton n'était pas celui d'un valet ; ses manières étaient décentes , et il connaissait les égards qu'on devait aux rangs, aux titres, aux gens en place ; il faisait souvenir les courtisans, qui s'oubliaient avec lui, de ce qu'ils étaient , repoussant par un respect alors affecté quiconque venait à lui /pour lui parler d'affaires, avec le ton impérieux du grand seigneur ou de l'homme important.
Mais il ne voulait ni s'avilir devant les grands , ni souffrir que les grands s'avilissent devant lui , les traitant sans cesse avec égalité , sans leur manquer, ne s'éloignant jamais de ce rang où il s'était mis avec eux, ne le quittant que lorsqu'on le quittait avec lui , et devenant respectueux lorsqu'on le traitait avec hauteur ou qu'on s'abaissait en sa présence.
Barjac exigeait d'être visité , d'être consulté même , et contribuait à la distribution de toutes les grâces. Juste dans les protections qu'il accordait, exigeant de connaître ses protégés pour les avancements, excluant des emplois celui qui ne se présentait pas , il disait avec sang-froid et en termes laconiques : Je ne le connais pas, quand on lui parlait de quelque personnage qui n'allait pas le voir.
Le cardinal , dans sa jeunesse , avait eu des besoins connus de peu de monde , et le valet avait été d'un attachement, d'une fidélité et d'un secret à toute épreuve. Il avait toujours servi son maître dans ses différents degrés d'élévation ; il en avait la tournure , les principes , les façons de parler, la bonhomie , les petites supercheries, les subtilités, et tout le caractère. Il exerçait sur lui l'empire des vieux valets sur leurs maîtres ; mais cet empire était respectueux et amical , et tel que devait nécessairement le prendre, sur un cardinal ministre et dévot,
un homme qui depuis si longtemps tenait le fil de sa conduite et de ses anciennes galanteries. Aussi rien n'était secret, sur les affaires d'État, pour Barjac ; il en parlait avec importance quand il était avec des gens initiés dans le secret ou avec les ministres ; il en parlait comme des affaires domestiques du cardinal ; et, quand il avait été spécialement chargé de quelque affaire ou qu'il avait choisi ceux qui devaient la négocier, il s'exprimait d'une manière plus égoïste , car il disait tout simplement : J'ai fait, j'ai fini, fai traité; et il parlait avec ce ton sur les principales affaires de l'État, qui toutes étaient traitées dans l'intérieur de la maison du cardinal avant qu'elles fussent portées au conseil , tandis que le roi s'amusait ou avec les fameuses sœurs , ou à Rambouillet , ou à la chasse.
Barjac gouvernait ainsi une partie des affaires de France , nommait aux places, exigeait des officiers supérieurs de l'armée, des ministres et des prélats qu'il avait obligés , qu'ils donnassent tel emploi à la personne qu'il leur recommandait ; en sorte que sa protection était plus importante que celle des ministres , et même du cardinal. Il s'est souvent fait apporter des brevets signés du roi et contre-signes d'un ministre , et la place ou la charge étaient données à d'autres. Il était toujours sûr d'obtenir un retard , quand il ne Tétait pas de l'exclusion , et il l'était quelquefois de l'exclusion, quand il ne 'l'était point de donner la place; mais il faut avouer aussi qu'il avait le tact juste , et qu'il se connaissait mieux en talents , en personnages , en mérite, et même en affaires , que le cardinal , qui , avouant tout son bon sens et sa droiture, le laissait gouverner.
Il fallait donc être connu de Barjac pour s'avancer, au moins au commencement, car Chauvelin prit ensuite la place de Polet et de Barjac près du cardinal : il fallait même lui faire une espèce de cour, mais la faire d'une manière fine et adroite : une bassesse auprès de lui aurait été repoussée. Alors il devenait laquais, pour relever celui qui s'avilissait en sa présence.
Un jour, un seigneur titré de la cour allait lui demander une
grâce qu'il souhaitait bien ardemment , et passant , pour l'obtenir , les limites de cette délicatesse qu'il fallait avoir chez Barjac, le courtisan le traita avec des respects, des considérations et un tonde complaisance qui choqua Barjac. Le seigneur alla plus loin ; il le pria de lui donner à dîner , et se plaça familièrement à sa droite, la première fois même qu'il allait le voir ; et, se répandant en éloges sur la vertu et les lumières de M. de Barjac, il lui attribuait les prospérités de la France.
Barjac, fatigué de ces démonstrations , se lève , détache sa serviette de sa boutonnière , la place sous le bras , prend de son valet une assiette, saisit le dos de la chaise du duc et pair, et se met en devoir de le servir à table. Celui-ci , de son côté , se lève, et dit à M. Barjac qu'il ne le permettra jamais, et Barjac lui répond que, puisqu'un pair de France oubliait ce qu'il était pour plaire à Barjac, Barjac ne devait pas l'oublier, ajoutant que M. le duc n'obtiendrait pas la grâce s'il refusait d'être servi par Barjac. Toute la cour , le roi , le cardinal rirent beaucoup delà facétie de Barjac. C'est ainsi que les seigneurs apprenaient à leurs dépens qu'il fallait s'approcher de lui avec délicatesse et de grands ménagements. Deux lettres qu'on va publier de lui diront mieux quel était son caractère. 11 écrivait au duc de Richelieu :
« J'avais assuré d'avance M. de Monglas , secrétaire de S. E., « avec qui je suis bon ami , que vous rendriez tous les services « possibles à son frère. Il me prie de vous en faire , Monsei- « gneur, ses très-humbles remercîments.
« Je suis comblé de tout ce que j'entends dire de V. G., a S.E. « surtout ; mais nombre de Languedociens que je connais , qui « parlent naturellement sans vous connoître , mais toujours a avec l'esprit du pays , quj dit ouï ou non , et cela m'autorise « à parler dans bien des occasions où je trouve des oisifs et « pensifs. Cela est très-fréquent, mais je connois la marehan- « dise.
« M. le maréchal du Bourg est mort. Cela nous a assuré, de-
« puis hier au matin , un déluge de monde , hommes et femmes, « parents et amis , pour remplacer le défunt. Tous messieurs les « maréchaux de France ont couché à Versailles : M. de Coigny « se donne tous les mouvements ; il prétend avoir parole pour « remplir cette place. Depuis, M. Chauvelin et tous MM. les « maréchaux demandent.
« A l'égard du premier, il est l'ennemi de M. d'Angervilliers « et de M. de Belle-Isle; cela durera et demande des attente tions.
« Notre appartement est si plein que je ne sais par où passer. « J'écris à M. Menden de venir à Issy jeudi ou vendredi. « Le roi va à la Muette après demain. M. deMaillebois est ici et « se dispose de partir pour la Corse. Je crois qu'on donnera « seize bataillons. Je vois souvent M. de Firmarcon ; il fait « presque pitié : il voudrait aller à la Muette ; mais il n'est pas « temps. Barjac. »
Sa lettre du 23 février 1739 montre dans quel détail d'affaires Barjac pénétrait dans ce temps-là.
« Voilà de la bonne besogne que je viens de faire du mariage « de madame première avec dom Philippe , et il y a lieu de « croire que, pour le Dauphin , cela tfira pas loin. S. E. conti- « nue son carême. M. de Saint-Florentin a voulu lui donner « un mouton que vous lui avez envoyé, et elle n'en a pas voulu. « S. E. se porte tout au mieux.
« Vous vous intéressez , Monseigneur, pour M. de Vicq, « au sujet d'un cordon; votre protection est bien employée.
« M. de Boissieux est mort ; son inspection sera donnée , à « ce que l'on croit, à M. de Gontades.
« M. de Mailleboisa pris congé hier.-
« Vous serez surpris , Monseigneur , de me voir en com- « merce avec M. de Voltaire. Je suis ignorant, mais je n'ap- « prouve rien de ce qu'il fait avec un acharnement qui n'est « approuvé de personne. Je lui ai fait réponse; il n'en sera pas « content ; mais c'est un homme méprisé.
« Je vous supplie , Monseigneur, d'être bien persuadé de « mon respect et de mon sincère attachement. Barjac. »
L'Angleterre, qui désirait conserver notre alliance , et qui redoutait l'union de la France et de l'Espagne comme puissances maritimes , avait su s'attacher le régent, le cardinal Dubois, M. le Duc , madame de Prie et le cardinal de Fleury. Pour dominer dans le cabinet de Versailles, les ministres de la Grande-Bretagne avaient su pénétrer les intérêts et le caractère de nos ministres , de leurs maîtresses , et de tous les personnages qui avaient alors quelque influence sur les affaires du gouvernement. Ils avaient promis leur assistance au duc d'Orléans pour l'élever sur le trône , en cas de mort du jeune roi ; une forte pension tenait Dubois dans l'assujettissement ; ils avaient acheté bien chèrement madame de Prie , qui disposait de M. le Duc , et ils avaient gagné Fleury par des prévenances, et en profitant de son esprit faible et pacifique. Ainsi la France, depuis près de dix ans, n'était point l'alliée, mais la sujette de l'Angleterre , et on verra , par les termes des instructions de Richelieu pour l'ambassade de Vienne, qu'il ne pouvait agir sans le ministre de Londres.
Cette attention de l'Angleterre pour environner et gagner à son parti quiconque avait en France le maniement des affaires alla jusqu'à traiter avec Barjac On savait qu'il avait du pouvoir sur l'esprit du cardinal, et, comme l'Autriche était interressée à nous éloigner de l'Espagne , avec laquelle elle traitait alors , son ministre négociait encore avec Barjac, qui , se voyant recherché de toutes les puissances , avait le droit de prendre ce ton d'importance qu'il avait chez Fleury ; mais, toujours honnête et véridique, Barjac répondit. à l'ambassadeur de Vienne, qui voulait avoir sur lui quelque influence : Monseigneur, la place est prise; deux puissances ne peuvent l'occuper ; je ne puis me donner à la fois à plusieurs , puisque d* ailleurs les intérêts de la France sont liés, dans ce moment, avec ceux de l'Angleterre. On voit , dans ces anecdotes , quelle puissance avaient lç con-
fesseur et le valet de chambre sur l'esprit du cardinal de Fleury. Les prêtres de Saint-Sulpice eu avaient beaucoup aussi ; mais , pour faire entendre ce qu'étaient et ce que font les sulpiciens dans l'Église, un épisode instructif ne sera point déplacé ici.