‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationale (volume 2)Chapitre 56 sur 79 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

Les sulpiciens veulent enlever aux parlements la connaissance des affaires ecclésiastiques. — Discours de Pabbé Pucelle. — Le parlement se rend à Marly ; il n'est par reçu. — Exclamations du cardinal de Fleury. — Sévérité du roi envers le parlement.— Une chanson de Maurepas.

Les sulpiciens, que Fleury favorisait fort, avaient, de leur maison d'Issy, formé le projet d'enlever aux parlements la connaissance des affaires ecclésiastiques. L'orage passa, mais on attaqua le parlement par des évocations qui réveillèrent sa sensibilité. L'abbé Pucelle, son célèbre orateur, poussé à bout cette fois , engagea sa compagnie à faire des remontrances sur ces irrégularités et sur les anciennes défenses d'opiner. Pour humilier ces conseillers, qu'une régente avait autrefois appelés la canaille , on dit au roi qu'il ne fallait recevoir que des présidents pour les remontrances, ce qui donna lieu à d'autres débats ; ensuite on ordonna au parlement de garder le silence sur la bulle , de ne plus délibérer, et le chancelier osa dire qu'on évoquait au conseil du roi les affaires de cette nature , parce qu'on jugeait, au parlement, contre les lois connues de l'État; ce qui jeta le parlement dans une telle désolation que l'abbé Pucelle , dans ses terribles et éloquents discours contre le despotisme, alla jusqu'à dire que Fleury avait mal élevé le roi, l'avait imbu de mauvais principes contre ses parlements. Défendre de délibérer, et tenter de soumettre au corps ecclésiastique tous les ordres de l'État, était le dernier période du pouvoir du tyran. Enfin Pucelle anima si bien toute la magistrature que , pour consterner la cabale d'Issy et la jeter elle-même dans les plus grands embarras, il rappela tous les anciens principes relatifs au gouvernement du clergé en

France, et sur-le-champ furent dressés, sur les bornes des deux puissances, les fameux articles qu'on va rapporter :

« 1° La puissance temporelle, établie directement de Dieu, « est indépendante de toute autre, et nul pouvoir ne peut donner « la moindre atteinte à son autorité.

« 2° Il n'appartient pas aux ministres de l'Église de fixer « les termes que Dieu a placés entre les deux puissances : les « canons de l'Église ne deviennent lois de l'État qu'autant « qu'ils sont revêtus de l'autorité du souverain.

« 3° A la puissance temporelle seule appartient la juridic- « tion extérieure qui a droit de contraindre les sujets du roi.

« 4° Les ministres de l'Église sont comptables au roi et à la « cour, sous son autorité , de tout ce qui peut blesser la tran- « quillité des lois de l'État.

« 5° Les ordonnances , édits , règlements , arrêts de la cour, « sur l'autorité de nos rois, seront exécutés selon leur forme et « teneur, et le présent arrêt sera lu, publié, affiché, etc. » Ces maximes étaient celles de l'Église de France , et l'abbé Pucelle y maintenait l'autorité royale contre les usurpations des prêtres; et néanmoins, le lendemain, le ministère cassa, par un arrêt du conseil , l'arrêté du parlement , le déclara de nul effet et ordonna qu'il fût biffé.

Depuis cet arrêté et depuis sa cassation dans le conseil du roi, le parlement était entré en vacances. Maurepas, à la rentrée, portant une lettre du roi à cette cour, les esprits y étaient encore si animés qu'ils refusèrent d'en entendre la lecture, et même de l'ouvrir, invoquant le principe qui défend d'obtempérer aux lettres closes. Le roi manda le premier président, pour chercher des moyens de faire ouvrir cette lettre close et de la faire lire au parlement. Le premier président vint en effet les conjurer de laisser lire la lettre close du roi ; elle ne le fut pas.

Les gens du roi en apportèrent une autre , qui portait aux membres du parlement l'ordre d'ouvrir la première, sous peines

d'être traités en rebelles, et cette finale mit en émotion tout le parlement.

« Il est bien triste, disait Pucelle, de se trouver entre deux « écueils , le défaut d'obéissance au roi , et le manque de « fidélité à ses devoirs. Le plaisir d'obéir au roi, la crainte de « lui être désagréable, l'amour tendre pour sa personne, tout « nous porte à l'obéissance ; mais , lorsqu'elle se trouve con- « traire aux intérêts du roi même , elle dégénère en faux res- « pect, et la fidélité doit alors prendre le dessus. Les menaces ce qu'on nous fait, bien loin de m'intimider , ne font que race nimer et raffermir mon zèle et mon courage. Le roi est « maître de mes biens, de ma fortune, de ma liberté ; mais , de « toutes les peines qu'il peut m'imposer , il n'en est point qui « puisse ni me forcer à trahir mon devoir en violant le ser- « ment que j'ai fait , ni m'obliger à me taire quand il s'agit « de son service, ni m'empêcher de me placer entre lui et « tout ce qui peut l'attaquer. Si le roi était à Paris, il faudrait « aller au Louvre, sa lettre close à la main ; S. M. ne s'y re- « connaîtrait pas , et ce que M. le premier président doit re- « présenter au roi est tracé d'avance dans les discours pleins « de courage de La Vacquerie et de Le Jay. Comment cette dé- « marche pourrait-elle déplaire au roi? Que lui demandons- « nous ? La liberté de vivre en gens de bien, de mourir en paix, a de vivre fidèles à son service , à la patrie , à nos devoirs, à « nos serments , à nos saintes libertés ; et , après avoir mené « une vie dure, ingrate et laborieuse, de mourir en paix. C'est « cependant ce qu'on nous refuse. » Il finit en proposant d'aller à Marly se plaindre au roi.

L'abbé Pucelle , animant par ces propos toute sa compagnie, • et le premier président la voyant prête à partir pour Marly pour aller se jeter aux pieds du roi , représentait les conséquences dangereuses d'une pareille démarche. L'abbé Pucelle répétait au premier président que le parlement ne suivait en cela que la démarche de La Vacquerie et de Le Jay, qui , en

1480 et en 1626, s'étaient immortalisés. Les débats durèrent deux heures, pour dire qu'on irait et qu'on n'irait pas trouver le roi. Le premier président parlait de la nécessité d'ouvrir la lettre du roi , et Messieurs ne voulaient y consentir qu'après qu'il aurait donné sa parole qu'il marcherait à la tête de la compagnie. Il offrait d'aller seul à Marly se jeter aux pieds du roi au nom de la compagnie , et Messieurs répondaient que puisqu'il croyait la démarche périlleuse , ils voulaient la partager avec lui. Le premier président y consentit au bout de deux heures, et l'arrêté fut pris sur-le-champ , de se plaindre de F abus qu'on faisait des ordres du roi. Alors on ouvrit la lettre de cachet de la veille. Le roi y défendait toute délibération sur les affaires de deux puissances, à peine d'encourir son indignation.

Arrivés à Marly, le roi étant à son débotté, le premier président envoya Dufranc , secrétaire de la cour, au duc de Tresmes, premier gentilhomme de la chambre , pour l'avertir que la compagnie souhaitait lui parler.

Le duc de Tresmes descendit , et le premier président lui dit" que le parlement désirait avoir l'honneur de saluer le roi, et il le pria d'en avertir S. M.

Eu attendant, le duc de Noailles, qui était accouru pour être témoin de la scène , dit au parlement qu'il n'était point dans ce vestibule en lieu décent ni convenable , le fit entrer dans la salle du grand-maître, et fit allumer du feu et des bougies.

Mais le duc de Tresmes vint dire , un quart d'heure après , qu'il était désespéré de faire une réponse triste et absolue ; il dit que le roi ne voulait pas recevoir son parlement , et qu'il lui ordonnait de s'en retourner sur-le-champ à Paris. Le p« rlement fit une seconde tentative, et le duc de Tresmes répondit que l'ordre du roi était tel qu'il ne pouvait lui en parler une seconde fois.

Fleury, d'Aguesseau et Maurepas arrivaient, en attendant, tout alarmés d'un voyage aussi insolite, et le cardinal, s'adrcs-

sant au premier président, s'écriait : Ah! Monsieur, à Marly ! A Marly, Monsieur! O ciel, à Marly ! et cela pour parler au roi!

Le premier président répondit qu'il n'avait point reçu de défenses d'aller à Marly, mais seulement de délibérer; et le cardinal , se tournant ensuite du côté de l'abbé Pucelle eut la bonne foi de lui dire qu'il était personnellement en colère contre lui à cause du discours qu'il avait tenu au parlement. Pucelle lui dit qu'il n'avait avancé que ce quela vérité, la conscience et l'honneur lui avaient dicté, f honore cependant, dit le cardinal, le parlement de Paris. Il paraît bien, lui répondit Pucelle, que vous faites un grand cas de la compagnie : elle n'a jamais été avilie que sous votre ministère. A jamais on en fera le reproche da?is l'histoire à votre mémoire, et on y rappellera que, sous votre gouvernement, le parlement en corps n'a pu voir le roi.

Cet indigne gouvernement, gouverné par un prêtre, parFleury, allait employer la force militaire contre le parlement qui déclarait , comme il le devait , la ligne de démarcation entre la puissance temporelle et la puissance sacerdotale.

Le retour à Paris , et l'assemblée des chambres étaient redoutables. Le premier président offrit à la compagnie d'aller se jeter aux pieds du roi , pour lui exposer la douleur de son parlement qui n'avait pu parvenir jusqu'aux pieds du trône. On parla d'appeler les princes et les pairs , et l'abbé Pucelle cita l'exemple de 1625, de 1645 et de 1667 , époques connues où la magistrature avait été trouver le roi sans être mandée ; mais il ajouta qu'alors on n'était pas gouverné par un cardinal obsédé, disait-il, par la cohorte qui l'environne, et renforcé de M. d*Aguesseau et de M. Chauvelin , l'un et l'autre gardes des sceaux , élèves de la compagnie. Le premier, ajoutait-il , a soutenu avec nous les principes pour lesquels nous com^ battons, et l'un et l'autre avancent des maximes opposées aujourd'hui.

Il ajouta ensuite que, défendre les délibérations et les remontrances , c'était anéantir le parlement et le réduire à l'état d'instrument aveugle et passif des ministres du roi. Ce n'est, dit-il, ni par mauvaise humeur, ni par animosité contre M. le cardinal que je parle: je le respecte et je l'aime, mais sans le craindre ; je le regarde comme un homme dompté par cette cohorte qui l'entoure sans le quitter d'un pas. Je suis donc d'avis de charger le premier président d'aller présenter au roi, de la part de la compagnie , ï impossibilité de remplir ses fonctions tant qu'elle ne pourrait concilier ses dévoilas de fidélité et d'obéissance , et d'aller demander au roi l'audience du parlement.

Le roi , les ministres, le cardinal surtout étaient dans l'embarras. Le parlement se disait tout prêt de laisser toutes ses fonctions , puisqu'on lui défendait de délibérer, et ne cessait de dire qu'un corps qui n'est rien que par ses délibérations est une véritable machine quand cette puissance lui est ôtée. Le ministère,. toujours plus embarrassé, promit une déclaration favorable au parlement sur les deux puissances ; mais il persista dans la défense des délibérations , et Pucelle, qui croyait qu'un parlement qui ne peut parler n'est plus qu un corps sans âme et un être fantastique, persistait à offrir les démissions. Ensuite , donnant l'essor à la sensibilité de son âme, il disait, les larmes aux yeux , toutes les chambres assemblées : « Voir de nos places le feu s'allumer de toutes parts, gagner « le palais, le trône de nos rois , et non-seulement ne pouvoir « agir contre les incendiaires , mais même ne pouvoir être « écouté sur les moyens de l'éteindre ; voir au pied du tribunal « des communautés religieuses dispersées, des particuliers dé- « pouillés, des vivants, des mourants réclamer la justice et les « lois dont nous sommes les dépositaires , et ne pouvoir leur « tendre la main pour les secourir ; nous voir dégradés, anéan- « tis, car c'est nous ôter l'être que de nous défendre de dé- « libérer, n'est-ce pas séparer rame du corps, n'est-ce pas

« la réduire à l'impossibilité de satisfaire à ses obligations? « Triste situation, de ne pouvoir remplir ses devoirs sans «. tomber dans le crime de désobéissance et sans s'attirer les « menaces de l'indignation du roi ! Les ministres nous annon- « cent la paix , et en la promettant ils s'en éloignent. Après « avoir dispersé des corps, des citoyens vertueux; après les « avoir jetés dans les prisons comme des crimiuels ; après avoir « séparé le père de ses enfants , des religieuses innocentes de « leurs communautés, de pieux ecclésiastiques et des sujets « fidèles; après les avoir exilés dans une terre étrangère, sans « conseil, sans défenseurs; et, après tous ces excès, traiter « les magistrats, leurs protecteurs nés, en criminels de lèse- « majesté , en hérétiques , en schismatiques , n'est-ce pas le « comble des excès du pouvoir? Le conseil du roi nous juge « sans nous entendre. Nous parlons, et on nous défend la pa- « rôle ! Nous délibérons et on nous menace ! Quelle paix, -après « cela , le conseil du roi veut-il nous laisser, entrevoir, sinon « celle qu on n'ose nommer ? Non , je ne puis me taire quand « je vois des conseillers du roi prêter la main à ce qui est ca- « pable d'écarter la paix et avilir la compagnie. Que nous « reste-t-il donc, dans cette situation déplorable, sinon de re- « présenter au roi l'impossibilité d'exister en forme de parle- « ment sans la permission de parler, l'impossibilité par consé- « quent de continuer nos fonctions? »

Le parlement, ému de ces sentiments, envoya le premier président ; le roi ne voulut pas le recevoir. Il écrivit, et il ne lui fut point accordé de réponse.

L'abbé Pucelle, encore plus animé, disait que les ministres affectaient d'aigrir les esprits par l'exil des plus vertueux personnages, et voulait empêcher que la cour ne délibérât sur ses actes d'autorité; et le premier président , quand ces questions délicates étaient entamées, levait la séance et partait. Il allait supplier cependant et conjurer Fleury de lui faciliter par sa médiation, de parvenir jusqu'au roi. Cest inutile,, disait le cardinal,

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si vous voulez lui parler d'affaires. Le parlement, lassé encore cette fois, laissa tous ces différends s'assoupir avec tranquillité.

Tout paraissait apaisé quand , au mois de janvier, le roi manda le parlement par députés. A leur arrivée, Maurepas vint leur dire, dans une seconde antichambre, que le roi défendait à tous, et nommément au premier président , de prendre la parole quand le roi aurait cessé de parler. Ils furent donc introduits et placés comme des automates devant ce fantôme royal, qu'ils trouvèrent dans sa chambre, assis , et environné du duc d'Orléans, du chancelier d'Aguesseau, du garde des sceaux, de Chauvelin , de Fleury, et de divers autres seigneurs qui s'étaient mis en état de représentation. Le roi, qui avait son discours dans son chapeau, le lut, dit que son chancelier expliquerait ses intentions, et d'Aguesseau ajouta : « Ce qu'il y a « d'irrégulier et d'indécent dans la conduite et les démarches « du parlement^ depuis les ordres du roi, vous fait sentir com- « bien S. M. doit être irritée. Elle m'ordonne de vous dire que « tout ce que vous avez fait soit nul et supprimé, comme « contraire à l'obéissance qui lui est due. Elle défend toute « assemblée à ce sujet , et elle regardera comme rebelles et « désobéissants ceux qui éluderont ses ordres.

« Le roi connaît toute l'étendue des droits de la suprême « puissance; il empêchera qu'ils ne souffrent aucune atteinte. « La plus inviolable des maximes qui regarde l'autorité « royale est qu'il ne soit jamais souffert qu'on manque à l'o- « béissance. Le roi ordonne de faire insérer dans les registres « ce qu'il vous dit par ma bouche. »

D'Aguesseau ayant ainsi parlé, le roi ajouta : « Voilà ma vo- « lonté ; ne me forcez pas à vous faire sentir que je suis « VOTRE MAITRE. » Le premier président consterné répliqua : « Il nous est défendu d'expliquer au roi l'excès même « de notre douleur. » On fit donc une révérence profonde à l'automate; on se sépara, et la scène se passa encore au contentement de la cour de Versailles.

L'archevêque de Paris, quelque temps après , fit un mandement où les libertés de l'Église gallicane étaient compromises. Vingt-deux curés de Paris ne voulurent pas l'annoncer au peuple. Il fut dénoncé au parlement, à qui le roi défendit de nouveau de s'occuper de ces affaires sans sa permission. Robert fit là-dessus une remarque fort ingénieuse, qui fit éclater de rire toute la compagnie au milieu des débats. Comment voulez-vous , disait-il, que nous obéissions au roi , qui nous défend de délibérer sur les affaires ecclésiastiques sans qu'il en soit informé? Pourrions-nous jamais en informer S. M. sans une délibération préalable? Et n'est-il pas de toute vérité que, pour que la compagnie puisse informer le roi d'un objet, il faut nécessairement qu'elle délibère ? Nous ne cesserons donc jamais de parler et de délibérer, puisqu'il est impossible de garder le silence.

« Nous voyons bien, ajoutait Pucelle , qu'il ne nous reste « plus qu'à PORTER NOS TÈTES AU ROI. Il est le « maître, disait-il, de nos biens et de notre vie , mais non « de ma conscience; et pouvons-nous de sang- froid observer « les ravages que les ennemis de la paix font dans le dio- « cèse de Paris? » Il dit qu'à la vue de ces maux jamais il ne garderait le silence.

Le premier président répondait que telle était la volonté du roi et qu'il devait s'y soumettre. Dupré et autres conseillers disaient qu'il n'avait que sa voix comme les autres , et que l'ordre verbal du roi n'était pas plus fort que les lettres de jussion, sur lesquelles la cour faisait même d'itératives remon* traces. Le président ne voulant pas se rendre, on en vint aux reproches amers; on lui dit qu'il était honteux et infâme d'abandonner sa compagnie. Jamais, lui disait un conseiller, vous ne serez plus grand que lorsque vous serez à la tête de vos confrères ; on vous méprisera à la cour quand vous en serez séparé ; et, si la compagnie périssait , il vous serait glorieux de périr avec elle. Enfin, les conseillers surtout,

qui n'étaient pas de grand'chambre , déclarèrent qu'ils ne feraient aucun travail qu'on n'eût délibéré sur la conduite de l'archevêque de Paris.

Le lendemain il n'y eut d'audience que dans la grand' chambre, où l'on reçut une lettre de cachet qui les fit assembler toutes; les enquêtes ne voulurent l'ouvrir qu'après de grands débats. Le roi mandait le parlement par députés ; et, comme on demandait au président ce qu'il dirait au roi : Encore faut-il , répondit-il, que je sache ce que nous dira le roi lui-même. — Cela 11 est pas difficile à deviner, disait Titon ; mais vous devez répondre comme le premier président de Verdun, en 1626, dans une occasion semblable. Il dit au roi que, comme il s'agissait de la religion , de la sûreté de sa personne et de son État, il ne devait pas répuler à désobéissance s'il ne pouvait déférer aux ordres du roi. Dupré ajouta qu'il fallait déclarer alors que le parlement ne pourrait continuer ses fonctions si on le dépouillait de la partie la plus essentielle de ses devoirs , celle de parler, et que la règle de Fleury sentait trop la règle du silence des séminaires de Saint-Sulpice pour obtempérer.

On écouta tous les avis. D'une voix unanime on arrêta que le premier président tiendrait au roi ce langage. Si le roi lui faisait défendre de parler, par un ministre , il ne devait avoir aucun égard pour des ordres de cette espèce Si le roi lui-même défendait de parler il laisserait par écrit les paroles de Verdun au pied du trône. Dès ce jour-là toutes affaires cessèrent au palais et les avocats mêmes refusèrent de plaider.

Le roi, averti de tous ces arrêtés, reçut le parlement avec un grand appareil, environné de M. le Duc, du comte de Clermont, du duc du Maine, du comte de Toulouse, du prince de Dombes , du comte d'Eu , de Fleury, d'Aguesseau, Chauvelin, Villars, Charost, Maurepas ; cette suite de valets, vendus à ses ordres arbitraires, annonçait assez quelle est la faiblesse naturelle de L'autorité arbitraire.

Je vous ai fait savoir ma volonté, dit le roi ; je veux qu'elle soit pleinement exécutée. Je défends toute délibération. Ce que vous avez fait mérite mon indignation ; soyez plus soumis, et retournez à vos fonctions .

Le premier président, faisant une profonde révérence, voulut parler... Taisez-vous, ajouta le roi. Sur-le-champ l'abbé Pucelle, voyant que le premier président n'exécutait pas l'arrêté de la compagnie , se met à genoux devant Louis XV, tire de sa poche l'arrêté du parlement, le pose très-respectueusement aux pieds du roi. Maurepas le ramasse , le déchire , et en jette les morceaux par terre, entre le roi et le parlement.

La séance du sultan levée et les députés du parlement se rendant à Paris, Fleury se sentit outragé de tant de résistances , et les ministres , s'irritant de la hardiesse de Pucelle , qui osait écrire quand il était défendu de parler, eurent recours à la raison des rois contre l'équité qui les offense. Ils envoyèrent La Plane, brigadier des gardes du corps , et deux gardes du roi, qui arrêtèrent l'abbé Pucelle à Senlis, se saisirent de lui et l'emmenèrent à Corbigny, dans son abbaye. Rapportez à Fleuri/, dit-il aux satellites qui se saisissaient de lui , que cyest ainsi qti 'agissent les tyrans. Les ministres cependant redoutaient les Parisiens ; car l'abbé Pucelle jouissait dans la capitale d'une estime aussi générale que méritée ; mais Fleury dit à Maurepas : Faites donc une chanson pour amuser la ville de Paris , et badinez du mot Pucelle. Maurepas en fit une et se surpassa ; il plaça le mot dans la bouche des dames de la halle , qui chantèrent ces couplets fameux, dont on n'a pas oublié le refrain :

Rendez -nous Pucelle, ô guail Rendez-nous Pucelle.

De la halle la chanson monta jusqu'aux dames de la cour; et l'on ne cessa, pendant plusieurs mois-, de chanter un conseiller victime de son courage et du patriotisme.

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