CHAPITRE XXXVIII
Les troubles religieux font tort à la religion. — Frivolité du caractère français. — Jeux à la mode. — Chanson concernant Fleury. — Inqui sition dirigée contre certains ecclésiastiques.
Après ce récit des querelles des théologiens ; après ce tableau de la haine des jésuites et des sulpiciens contre Port-Royal, contre l'Oratoire et contre tous les talents ; après ces combats de la cour contre le parlement, est-il quelqu'un qui puisse désapprouver l'histoire raccourcie de la maladie de l'esprit humain, tourmenté, ému de tant de querelles ? On montrerait dans ce cas quels furent les effets de ces débats. On dirait à tous les jésuites et à tous les sulpiciens que, pendant ces scandaleuses querelles , il s'élevait un tiers parti tout formé d'esprits forts , neutres, éclairés, philosophes, qui se jouaient de tant de disputes, déploraient ces exils, et préparaient dans l'esprit humain cette révolution qui devait éclater en France vers la fin du ministère du cardinal. A force de vouloir faire respecter la religion , sa doctrine , d'exiger une obéissance aveugle pour les objets de la foi et de tolérer une vie libre et licencieuse dans l'Église, on déracinait la religion. Montesquieu réfléchissait déjà dans ses Lettres persanes; Voltaire se jouait d'elle; Diderot allait éclater, et d'Argens accablait la religion et ses ministres de sarcasmes. La petite et obscure jalousie du sulpicianisme éloignait de l'Église les grands talents. Polignac était à Rome ou à Auch , Massillon à Clermont , et on ne parlait à Paris que des malheureuses querelles. Le beau siècle de Louis XIV n'était plus ; l'Église nourrissait dans son sein ses ennemis véritables. Les jansénistes , qui , par leur morale pratique et théorique , l'honoraient et pouvaient la faire aimer, ou au moins respec-
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ter, étaient dispersés , exilés ou embastillés. Tel était donc en France l'effet du règne du sulpicianisme , qui ne put heureusement introduire dans le royaume cette inquisition religieuse qu'il se proposait.
Malheureusement le caractère des Français , trop flexibles , chantant et riant de tout, était susceptible de chaque impression nouvelle , à cause de l'inconséquence générale des esprits et de la futilité même de la nation.
Dès 1728 tout le monde s'amusait du plus singulier des amusements. Les dames, les seigneurs, les abbés, les princes même s'occupaient d'un travail qui faillit à faire tourner toutes les têtes. On détachait des livres toutes les estampes pour les découper, et on employa les graveurs , les dessinateurs , tous les artistes de la capitale pour avoir de nouvelles découpures.
La malignité publique voulut aussi qu'on chahsonnâtFleury, et comme, depuis un demi-siècle, on chantait la chanson du Père Barnaba, on la lui appliqua. Elle eut une si grande faveur que les étrennes, les modes, les coiffures furent pendant trois ans en béquilles. Les pains d'épices, les desserts artificiels des tables, les présents, les frisures, les modes, tout fut en béquille du Père Barnaba. La fameuse chanson fut écrite sur les assiettes de dessert; on la chantait à la fin des repas, et les charlatans qui couraient les rues mettaient leurs airs en béquilles. On chanta aussi le cardinal dans les maisons ; on fit des couplets scandaleux. Quelque temps après on fit des manchons à la Girard et des modes à la Cadière. Notre nation , comme un aimable enfant , riait de tout : elle chantait ses ministres , ses rois, ses malheurs, ses calamités mêmes, dans le même ton. Le seul jésuitisme réfléchissait à côté du trône , et préparait toujours de loin la subversion de ce parlement qui avait résisté en 1732.
Pour comble d'inconséquence, on inventait leslogogriphes, qui occupaient sérieusement l'après-dîner toutes les sociétés.
L'inquisition n'ayant pu s'établir en France d'une manière
légale, l'esprit jésuitique et sulpicien, qui devait causer tant de ravages sous Christophe de Beaumont, fit avec la police des traités d'un nouveau genre.
Le nom seul du parlement faisait entrer en convulsion tout le jésuitisme. Le nom de la police lui paraissait honnête et agréable. D'Argenson l'ancien, et depuis Hérault, avaient trouvé dans l'état ecclésiastique un soutien ; le célèbre Sartine, uni à Beaumont, l'ennemi juré des parlements, le trouva aussi , et ils furent mutuellement attachés d'intérêt et de besoins.
Les jansénistes accusaient les molinistes de n'avoir ni mœurs, ni morale.
Les molinistes, plus sensuels en effet que les jansénistes, dépensaient beaucoup de biens ecclésiastiques en plaisirs, en amusements , et souffraient cependant de se voir accusés de cette sorte par des gens simples, fermes, opiniâtres, orgueilleux même. Beaumont établit donc une inquisition sur les mœurs de l'une et de l'autre faction , et fit un accord avec le lieutenant général de la police , et celui-ci donna des instructions à ses commissaires, qui en donnèrent à chacune des femmes prostituées de la capitale.
Il était ordonné à celles-ci de bien distinguer un prélat, un prêtre, un abbé, d'avec un laïque, et de faire appeler le commissaire le plus proche quand elles pourraient saisir un ecclésiastique, et surtout un prélat; et, pour que ces malheureuses ne manquassent pas à la loi, une récompense fut attachée à la délation.
On observe dans ces précautions atroces un crime encore plus infâme.
Il n'était pas ordonné de repousser, mais de surprendre un ecclésiastique, un curé , un prélat; car le but eût été manqué s'ils eussent été renvoyés ; il fallait au contraire saisir, convaincre, et tenir sur le fait le malheureux ecclésiastique coupable d'une action accomplie.
On allait donc faire lever ou appeler le commissaire le plus
proche , qui, suivi de ses satellites, venait tout-à-coup surprendre dans le crime et dressait son infâme procès-verbal , signé des présents et des coupables. Sur-le-champ le procès était porté à la police. De la police une copie allait chez le prélat, où le conciliabule décidait si l'envoi devait être fait à l'évêque diocésain , ou s'il fallait pardonner au coupable à cause de son zèle pour la bulle , ou enfin s'il fallait l'exclure des grâces ecclésiastiques.
Ils existent les registres affreux de ces crimes et de cette inquisition ministérielle et sacerdotale , et ils finissent vers cette époque où Sartine sortait de la police pour diriger la marine de France !
Dans quel état de dégénération sont donc tombées nos institutions religieuses et politiques ? Voilà le haut clergé qui déteste les parlements, et qui s'associe à la police pour en être aidé dans les opérations d'une inquisition infâme ! Voilà un clergé qui par état et par honneur devait avoir en horreur le vice, et qui en fait constater l'opprobre avec les détails les plus dégoûtants et les plus sales!
Le jour de la prise de la Bastille, l'enlèvement des archives a mis au jour les registres de cette inquisition d'un autre genre, et le peuple a fait connaître les détails de la copulation monstrueuse du clergé de Paris avec l'ancienne police. Des prélats vivants, des grands-vicaires, des curés, des jansénistes, desmolinistes ont vu leur confession publique certifiée par la police , et un libraire a publié, en 1791, dans l'ouvrage intitulé la Chasteté du clergé dévoilée, le détail de ces infamies ! Nous arrêtons ici nos pas. L'indignation de Tacite contre la froide hypocrisie ne pourrait traiter d'une manière convenable la dégénération des principes de l'ancien clergé de France. Nous finirons ce chapitre en observant que les prêtres de l'ancien régime, les instituteurs des anciennes mœurs, qui ont si longtemps outragé ia nature dans les maisons d'éducation publique et déshonoré les mœurs françaises , sont aussi contraires à la liberté
publique qu'aux saintes institutions du mariage. Le célibat hypocrite et libertin du clergé, qui força les peuples du Nord à embrasser la réforme , comme il a forcé les révolutionnaires de 1789 à vendre les propriétés du sacerdoce , appelle la condition solitaire du prêtre une vertu et le lien conjugal un libertinage. La Révolution va restituer à la nature outragée ses droits. Il s'élève un mur de séparation entre les institutions de l'hypocrisie et de la tyrannie et les institutions de la nature; et, pour l'honneur des Français, il faut croire qu'elle l'emportera (1)
(1) Si nous laissons subsister ces lignes, c'est que, écrites par un prêtre marié, leur violence même leur ôte tout crédit, et que l'abbé Soulavie, par son profond repentir, en a fait un éclatant désaveu.