CHAPITRE XLIII
Caractère des courtisans et des valets qui corrompirent Louis XV, âgé de* vingt-deux ans. — Caractère de Bachelier et de Le Bel, valets de chambre. — Lazure congédié. — Madame de Tencin chargée de négocier la déclaration d'une maîtresse. — Madame de Mailly est préférée, et pourquoi. On rejette les infidélités de Louis XV sur la reine. — Anecdotes conjugales du feu roi et de la feue reine.
C'était l'aînée de ces dames, filles de madame de Nesle, que Fleury trouvait bon que le roi aimât dès 1732 , mais d'une manière secrète. Le roi , qui ne faisait sous Fleury que des progrès très-lents dans l'usage de la liberté , avait encore , à cette époque , une grande pudeur, beaucoup de religion et de crainte de Dieu , et, à moins qu'il ne fût agacé, il était difficile qu'il attaquât le premier celle que la politique des courtisans lui avait destinée. Le cardinal , qui voulait conserver en lui ce caractère un peu sauvage qu'il lui avait donné , éloignait toute femme entreprenante et ne voulait permettre que des liaisons sûres. Il voyait avec satisfaction que le roi n'était à son aise qu'avec madame la comtesse de Toulouse et avec quelques autres dont le vieillard avait permis ou favorisé la société. Malgré ses principes, avouant la nécessité d'une maîtresse, Fleury, pour donner l'exclusion à toute femme ambitieuse ou redoutable , crut qu'il fallait aider madame de Mailly, qui avait un caractère doux, modeste , réservé , un esprit timide, et des qualités tout opposées à celles des femmes qu'on craignait. Bachelier et Le Bel, premiers valets de chambre de Louis XV, furent donc autorisés à faciliter et entretenir l'intrigue
Ce Bachelier, si important dans les petits cabinets , était fils d'un premier valet de garde-robe, né à La Rochefoucauld, qui avait été d'abord garçon maréchal dan$ sa patrie. On lui mena
un jour un des chevaux du duc de La Rochefoucauld, grandmaître de la garde-robe, pour le ferrer ; il l'encloua, ce qui le fit renoncer à son enclume , pour suivre , à la cour, les équipages de ce seigneur, qui avait à son service un de ses frères, valet de chambre.
Celui-ci étant mort, le maréchal-ferrant fut mis à sa place, où il plut si bien qu'il obtint, à la recommandation du duc de La Rochefoucauld, celle de premier valet de garde-robe. Alors il pria le roi de l'ennoblir, et laissa un fils, l'un des quatre premiers valets de chambre du roi, dont nous parlons, qui fut lieutenant de roi au gouvernement de Versailles et qui acheta sa charge de Blouin, en billets de banque. Il est mort gouverneur du Louvre. Son crédit bien établi et sa faveur augmentant chaque jour, il maria sa fille au marquis de Colbert, et fut, en 1738, dans la confidence si intime du roi qu'il fut chargé de la conduite de l'intrigue amoureuse de madame de Mailly.
A Bachelier se joignait Le Bel, autre premier valet de chambre , et l'un et l'autre s'entendaient si habilement qu ils déterminèrent le jeune monarque à prendre pour maîtresse la dame la plus laide delà cour. Ce Le Bel, dont le fils a été attaché au service personnel du roi , était petit-fils de Dominique , concierge du grand commun. Son père avait été concierge du château de Versailles , dont la survivance fut donnée au fils aîné , à qui , pour une mauvaise conduite , le roi ôta cette commission pour la donner au cadet Dominique, qui fut aussi le confident des amours du roi et de madame de Mailly.
Lazure avait été congédié , à cause de lui, des petits appartements et des soupers secrets ; car Le Bel étant de belle humeur pour servir le roi dans ses plaisirs , et Lazure n'en ayant ni les talents ni la volonté , on chassa le valet qui avait des principes sévères, de la probité et des mœurs, pour placer Le Bel, homme immoral qui n'avait que le talent de plaire à son maître. La charge de premier valet de garde-robe vint alors à vaquer ;
il en eut l'agrément, et le mois suivant il fut fait premier va* let de chambre.
Le Bel était d'un caractère discret, caché, poli, s'attachant à tout ce qui avait du crédit à la cour, et s'occupant sans cesse de faire agréer au roi ce que désirait le principal ministre , lui préparant secrètement les voies avec un air de mystère et le servant dans l'intérieur de la chambre. Tels étaient les deux premiers valets de chambre qui favorisèrent les amours du roi.
Madame de Tencin, sœur du cardinal, était chargée des détails étrangers. Depuis longtemps amie de madame de Mailly, elle voyait le cardinal de Fleury et avait des correspondances très-secrètes avec le roi, à qui elle envoyait chaque jour des nouvelles courantes que lui dictait Fleury. Elle ne pouvait vivre sans intrigues, et, quand elle en manquait, elle trafiquait si bien qu'elle en imaginait de nouvelles. Elle avait vécu si indécemment avec son frère , et on le disait si publiquement , qu'ils en étaient encore méprisés de tout le monde ; on les eût même chassés des bonnes et honnêtes compagnies s'ils n'eussent eu, dans tous les temps , l'adresse de s'attacher, par des services assidus, à tout ce qu'il y avait de plus important à la cour, à Fleury et au roi lui-même; ce qui les faisait perpétuellement redouter comme des personnages dangereux et capables de susciter de mauvaises affaires. On se servait donc de leurs manèges , on les employait, et on voit à quelles intrigues madame de Tencin s'était dévouée pour être quelque chose et faire parler d'elle.
Madame de Tencin, outre l'espritde manège, avaitcelui du libertinage. Sa beauté, son génie et sa coquetterie lui avaient attiré à Paris une cour brillante ; elle recevait les gens en place , les plus beaux esprits, les courtisans, les magistrats, les financiers, qui composaient à l'envi sa société piquante. Elle présidait aussi des assemblées furtives de prélats qui, ne pouvant fréquenter le nonce pour cabaler avec Rome sur la bulle , tenaient leur sanhédrin chez elle , quoique déshonorée aux yeux
de tout ce qu'il y avait de pieux dans le clergé, scandaliséde savoir qu'elle avait été la maîtresse de tout le monde. Elle aimait encore, dans son âge avancé, la variété dans les plaisirs, et n'avait sur cet article ni constance ni délicatesse , mais beaucoup d'attraits dans l'esprit et des manières séduisantes, recevant encore , par intérêt ou par estime , par caprice ou par amour, un grand nombre de personnes à la fois. Telle était la fameuse intrigante qui prépara la déclaration des amours du roi avec madame de Mailly, de concert avec Bachelier et Le Bel , premiers valets de chambre , de concert aussi avec Fleury et le cardinal de Tencin, son frère, qui s'étaient réunis pour exclure les prétendantes.
Bachelier, qui avait élevé , pour ainsi dire , Louis XV, avait pris sur son esprit une manière d'autorité d'un autre genre que celle du cardinal. Toutes ces autorités réunies avaient réussi à faire de ce prince un personnage si nul de caractère qu'il n'avait guère fait, jusqu'en 1732 , que la volonté de ceux qui l'avaient environné dès son enfance. Bachelier rendait compte au cardinal de ce qui se passait dans l'intérieur et en recevait des instructions qu'il ne manquait jamais de suivre. Depuis longtemps il avait fait entendre à Louis XV quels seraient la rumeur publique et le mécontentement des provinces s'il s'attachait à quelque femme qui vînt à déplaire à la cour ou à la ville ; il lui avait représenté la situation de Louis XIV, qui , malgré son caractère élevé , s'était assujetti, sans le savoir, à une favorite dont il avait fait sa femme, laquelle, détestée d'une partie de la nation, avait offusqué une portion de la gloire de son prédécesseur.
Aux remontrances de Bachelier succédaient celles de Le Bel , son confrère , qui , conduit par les mêmes vues , regardait la déclaration d'une maîtresse comme une affaire bien délicate; mais il ajoutait aussi que, si Sa Majesté voulait s'attacher à madame de Mailly, qui avait eu le bonheur de lui plaire, cette
liaison ne serait point blâmée. Il faisait l'éloge de cette dame,
de son naturel , de sa prudence , de sa modestie , de sa réserve , et disait que le peuple, qui déteste les favorites, ne serait point autant scandalisé du choix de cette dame, avec laquelle le roi vivait d'ailleurs de si bonne intelligence depuis 1732.
Le projet de déclarer madame de Mailly ayant été formé et résolu , on chercha , pour éviter l'effet d'un grand scandale en France, des prétextes et des raisons pour la donner au roi. Les courtisans n'ont jamais été meilleurs qu'ils sont aujourd'hui; mais, en 1735 , la cour de France rendait encore quelques hommages aux vertus conjugales, qui allaient être bannies de la cour du roi, et Fleury, qui n'aimait point la reine, trouva bon de la charger, aux yeux de la France , de l'infidélité du roi, et de l'en rendre comme responsable. Un tempérament froid, des couches terribles qui lui avaient laissé des incommodités , une piété alors mal éclairée , un confesseur courtisan qui , pour plaire à Fleury , lui donna de mauvais conseils , furent les causes de la publicité des amours du roi ; et son épouse , qui le rebutait depuis longtemps , fut le premier instrument , sans le savoir, et la première cause de l'aveu public des infidélités du roi, qui furent dans la suite une des sources des calamités et du déshonneur de la France. On savait que la reine s'était résolue de ne plus voir le roi, et, Bachelier ayant été la prévenir un soir que son mari allait arriver chez elle , cette princesse répondit qu'elle était désespérée de ne pouvoir recevoir Sa Majesté.
C'est ce qu'on désirait d'elle. Bachelier, bien instruit et envenimant Louis XV, lui fut néanmoins renvoyé pour réitérer la même demande, qui fut suivie delà même réponse, sans qu'un troisième message fût plus heureux. Alors le roi irrité se décida, et sur-le-cbamp il jura qu'il ne coucherait plus avec la reine et qu'il ne lui demanderait plus le devoir; expression conservée du premier valet de chambre.
Le lendemain matin il se prépara à Versailles une autre scène , et toujours dans la même fin ; on résolut de divulguer, par une imprudence affectée, la liaison, si bien cachée jus-
DU DUC DE RICHELIEU. • ôJdl
qu'alors , du roi avec la comtesse de Mailly. Le roi venait souvent la surprendre chez elle , mais, quand il ne voulait pas se déplacer, il l'appelait dans ses cabinets, et madame de Mailly avait la complaisance, pour ce prince qu'elle idolâtrait, de se rendre au lieu qu'il jugeait à propos de lui assigner. Conduite ce soir-là par Bachelier , couverte d'un capuchon , elle fut reconnue par deux dames qui la virent entrer dans les petits appartements de Louis XV , et le lendemain elle fut déclarée.
C'est ainsi que la reine perdit le roi , ou plutôt c'est ainsi que le roi perdit son épouse et se sépara d'elle ; il s'était rendu coupable , il est vrai , de quelques infidélités envers elle ; mais, jusqu'à la déclaration de ses amours avec madame la comtesse de Mailly , il n'avait point cessé d'aimer la reine , ni de vivre avec elle en bon mari ; et l'histoire inexorable , l'histoire, qui juge la vertu et la justice et qui ne peut flatter dans ses jugements le vice couronné, doit dire que les imprudences de cette princesse, les mauvaises grâces qu'elle affecta et ses refus cruels contribuèrent au malheur de la France en favorisant le libertinage du feu roi. Avant ses dernières couches elle avait trop souvent rebuté ce prince ; plus d'une fois , au sortir des orgies des petits appartements, où il buvait avec les jeunes seigneurs de la cour un coup de vin au delà de ce qu'il eût fallu en boire, elle se permit de traiter son mari avec peu de ménagement , disant des paroles dures à un roi infiniment jaloux de prévenances. S'il se présentait le soir et qu'elle fût couchée , elle lui reprochait le vin de Champagne et l'odeur qu'il donne ; si elle n'était pas couchée, elle affectait d'allonger ses prières, jusqu'à ce que* le roi s'endormît ou jusqu'à ce qu'il s'impatientât. La froideur de la reine et le caractère ardent de Louis XV étaient chaque jour les causes de ces brouilleries domestiques et secrètes; le roi, depuis longtemps , les supportait, et la reine, qui jouissait encore dé la constance du roi dans son amitié pour elle , le perdit sans l'avoir prévu , et d'une manière irrévocable , selon la manière du roi , qui ne revenait ja-
mais à ses premiers sentiments. Les seigneurs de la cour, qui connaissaient, par les valets et les femmes de l'intérieur, les querelles des deux époux , qui résultaient de la différence du tempérament, au lieu d'essayer de les réunir , favorisèrent au contraire les vues secrètes de Fleury. Les compagnons des orgies des petits cabinets l'animèrent et l'enhardirent à s'attacher à d'autres femmes que la sienne , ensuite à plusieurs femmes, et enfin à des femmes qui le déshonorèrent ; et, lorsque le roi se fut une fois permis des jouissances changeantes et variées, né libertin, et n'étant plus retenu par la piété, il mena cette vie que nous lui avons connue , et qu'il ne quitta plus.