CHAPITRE XLIV
Caractère et portrait de madame de Mailly. — Son désintéressement. — Sa première entrevue avec Louis XV dans un petit cabinet. — Pudeur de Louis XV. — Effronterie de Bachelier. — Anecdote du marquis do Puysieux, premier amant de madame de Mailly.— Infidélités du roi. — Son libertinage. — Hardiesse et mot de Courtanvaux.
Fleury , qui se tenait loin de la cour secrète du roi et des petits appartements, où il régnait et où s'exécutaient ponctuellement ses ordres, ne se trompait pas sur le choix de la maîtresse. Madame la comtesse de Mailly était douce , réservée, timide, sans aucune connaissance des affaires d'État , amusante par de petits propos et par des manières enjouées. Elle était de même âge que le roi , d'un caractère égal , ayant des qualités morales capables de la faire aimer et estimer du prince ; elle était amie sûre , incapable d'une fausseté , compatissante , ayant de la droiture et vivant à la cour sans ambition et sans intriguas. Elle était toujours habillée avec élégance , avec délicatesse , et cachait avec soin cette partie de son sein que l'usage delà cour laissait à découvert et qui n'était pas très-belle. Sa voix était un peu dure ; mais elle avait de grands et fort beaux yeux, pleins de feu et d'éclat ; elle était brune ; elle avait le visage long, un beau front et des joues plates. Elle n'aimait le roi que pour lui-même , et sans doute aussi parce qu'il était le plus aimable et le plus bel homme de sa cour et de son royaume. Contente de l'aimer secrètement depuis 1732 ^ elle n'avait jamais désiré ni de profiter de sa faveur, ni de la faire connaître ; elle ne demanda jamais , durant ce temps-là , aucune grâce pour ses parents , encore moins pour elle, ne recevant du roi que de modiques présents, plus dignes d'un petit bourgeois que d'un roi de France; faisant des dettes à la cour
pour son entretien , qui était fort recherché , payant elle-même les dépenses secrètes des parties de plaisir auxquelles le roi prenait part. C'était donc l'image de La Vallière, dont elle retraçait le caractère, les mœurs., la douceur; et sa retenue était telle qu'aimée du roi depuis neuf ans elle n'avait, en 1741, ni flambeaux ni jetons d'argent pour recevoir Louis XV, qui venait quelquefois jouer chez elle , étant obligée , dans ces circonstances, d'en emprunter de ses voisins.
Le roi, encore sauvage , délicat et dévot en 1732 (époque de sa première passion pour madame de Mailly ), ne recherchant alors aucune femme s'il n'en était recherché luimême. Mademoiselle avait été obligée à faire de folles avances pour parvenir à lui plaire. Madame de Mailly, qui n'était ni entreprenante comme cette princesse, ni dévergondée, avait elle-même fait toutes les avances pour séduire le roi, qui n'en fut pas séduit ; attendant le moment indiqué , assise sur un canapé, affectant une posture voluptueuse, montrant là plus belle jambe qu'il y eût à la cour, et dont la jarretière se détachait ; cette affectation repoussa même le jeune monarque. Bachelier voulut lui faire apercevoir des objets délicieux , et le roi, honteux ou distrait, n'y prit pas garde. Madame de Mailly l'agaça, et ce prince fut froid. Alors Bachelier, voyant que tout était perdu sans une entreprise déterminante, prit le roi sous les aisselles, et l'obligea.... Et le roi, qui jouait au cheval fondu avec Bachelier, avec Le Bel-, et autrefois avec le cardinal, dans l'intérieur de ses appartements, quand il était seul avec eux, se laissa précipiter sur madame de Mailly par son valet de chambre.
Cette anecdote singulière, qui est de l'année 1732 , fut aussi ignorée que l'intrigue qui s'ensuivit et qui ne fut connue qu'en 1735. Ceux qui l'avaient favorisée étaient intéressés à la tenir secrète. Fleury s'assurait ainsi de celle qui était aimée du monarque. Madame de Tencin s'en servait pour l'élévation de son frère , et alimentait en même temps sa passion pour
l'intrigue. Madame la Duchesse, non moins active, la favorisait pour ses intérêts personnels, et Bachelier et Le Bel, simples valets de chambre, se rendirent nécessaires. Tous ces personnages cachèrent la vie du roi pendant trois ans . sans que la cour en eût aucune connaissance.
En 1735, le marquis de Puysieux, qui avait été aimé de madame de Mailly, voulait tenter de revenir à elle; amoureux et attentif, il pouvait déceler son nouvel attachement et se plaindre. Ghauvelin, qui avait l'administration des affaires étrangères, qui était dans le secret, et qui jouissait alors de la confiance du cardinal, pénétrant l'embarras du ministre, proposa de l'envoyer à Naples ; et Puysieux, qui servait dans les troupes avec distinction et qui était brigadier de cavalerie, fut averti de se préparer. Étonné, mais toujours amoureux, il ne voulut point accepter sans la permission de madame de Mailly, qu'il aimait encore mieux que son ambassade ; il alla lui en offrir l'hommage, et lui dit qu'il ne partirait pas sans ses ordres et qu'il l'aimerait toujours. Madame de Mailly, qui aimait déjà le roi avec passion, reçut ce sacrifice en plaisantant. Fous partez donc, Monsieur de Puysieux? lui dit-elle; bon voyage. Puysieux, désolé, alla promener son chagrin à Florence, à Borne et dans toute l'Italie.
Malgré cette réserve dans madame de Mailly, le peuple murmurait des amours du roi, et ne le fêta pas avec son enthousiasme accoutumé quand il vint à Paris après la déclaration de la faveur accordée à la comtesse de Mailly.
On savait d'ailleurs à Paris que Louis XV, outre ses amours avec cette dame , marquait à madame la Duchesse la jeune , beaucoup plus d'amitié qu'un roi n'en témoigne ordinairement à une princesse; il allait la voir à Chantilly en allant à Compiègne et en revenant à Versailles , et affectait de multiplier les voyages; il lui fit présent d'une magnifique aigrette de diamants, de la valeur de cent mille livres, au mois de décembre 1736, ce qui fit ouvrir les yeux à plusieurs courtisans. Le roi
n'avait voulu lui donner d'abord que son portrait, enrichi de diamants; mais la vieille duchesse, sa belle-mère, trouva que • le roi était trop beau et sa bru trop jeune, et demanda l'aigrette au lieu du portrait, afin que le don eût un air moins galant et qu'elle pût le partager avec elle. On soupçonna encore le roi , . dans le même temps , de plusieurs galanteries , qui allèrent au point qu'il fut obligé de garder longtemps la chambre, en février 1738, sous prétexte de rhume, tandis que tout Paris était instruit que sa maladie était bien différente. On en badinait même assez hautement , et M. le Duc pressait le roi de faire appeler des médecins et des chirurgiens que le roi refusa , parce que cette publicité occuperait trop, disait-il, les curieux de ses nouvelles. Alors Courtanvaux (depuis maréchal d'Estrées), qui avait conservé la liberté singulière de tout dire au roi, prit la parole et dit hautement : « Mais , Sire , cela n'em- « péchera pas que tout Paris n'ait beaucoup parlé. On a dit « publiquement que les chirurgiens étaient nécessaires à Votre « Majesté plutôt que les médecins consultants. » M. le Duc témoignait combien cette réponse était vive; mais le roi, qui aimait Courtanvaux, lui répondit : Je suis accoutumé , depuis longtemps , à m' entendre dire par Courtanvaux tout ce qu'il pense. Ainsi le roi passa en peu de temps d'une extrême réserve avec les femmes à un grand libertinage. Mais * ce libertinage ne coûtait rien encore à l'État.