CHAPITRE XLV
Caractère de madame de Mailly, avant et après la déclaration des faveurs du roi. — Ambition de sa sœur, pensionnaire dans l'abbaye de Port-Royal. — Madame de Mailly l'appelle près d'elle. — • Elle plaît à Louis XV. — Elle est déclarée seconde maîtresse en 1739. — On la marie au marquis de Vintimille. — Anecdote du château de Madrid , où mademoiselle de Charolais reçoit les nouveaux mariés. — Acquisition de Choisy pour les plaisirs du roi. — Caractère et portrait de madame de Vintimille. — Son génie et son ambition. — Fleury jaloux et désolé. — On conçoit le projet dans sa faction de perdre la nouvelle favorite , et on attend ses couches.
Le cardinal de Fleury et sa cabale ne s'étaient pas trompés dans le choix d'une maîtresse avouée. Depuis 1732 jusqu'en 1735, madame de Mailly avait vécu à la cour sans imprudence et sans vanité, laissant ignorer à toute la France qu'elle possédait le cœur du roi.
Depuis sa déclaration, en 1735 , elle y vivait avec la même modestie , sans se mêler des affaires de l'État , sans demander aucune grâce. Elle était aimée et respectée des dames de la cour, et même de celles qui soupiraient après la faveur du roi et qui désiraient en secret d'occuper sa place. Une personne y aspirait, en 1739, dans l'abbaye de Port-Royal, et c'était mademoiselle de Nesle, sœur de madame de Mailly, à qui, depuis, on fit épouser M. de Vintimille, pour voiler, en quelque sorte, les amours du roi, et rendre un hommage à une vertu si scandaleusement baffouée.
Du fond de son couvent, mademoiselle de Nesle, simple pensionnaire , âgée de vingt-quatre ans , avait formé le plan de dominer en France, de plaire au roi, de le subjuguer, de supplanter sa sœur, de chasser Fleury, tous les ministres prépon-
dérants, et de gouverner les affaires de l'Etat. Elle savait qu'elle était laide , et que le roi aimait la beauté et les grâces ; mais elle avait un génie élevé, une imagination créatrice, un caractère hardi et décidé , et elle avait dit à une chanoinesse de ses intimes amies, nommée madame deDray : « J'écrirai lettres sur « lettres à ma sœur Mailly ; elle est bonne ; elle m'appellera « près d'elle ; je me ferai aimer du roi ; je chasserai Fleury et « je gouvernerai la France. » Ces prophéties qui se réalisèrent en partie, furent recueillies par une dame de la cour qui vit en 1791 , et de qui on les tient.
Raconter cette anecdote, c'est faire en deux mots le portrait de mademoiselle de Nesle. Elle écrivait en effet lettres sur lettres à madame de Mailly, qui, ne voyant point dans sa sœur la fausseté qu'elle n'avait pas elle-même, se laissa toucher par ses fréquentes lettres et l'appela près d'elle à Paris, M bientôt dans ses entretiens intimes avec le roi, à qui, pour.se laisser surprendre, il ne fallait qu'un caractère de cette sorte , pétulent, audacieux et spirituel. Madame de Mailly, qui adorait le roi, lui pardonna si bien cette infidélité imprévue quelle offrit la première son appartement et son lit pour cacher aux yeux de toute la France ce que la vérité de l'histoire ordonne aujourd'hui de dévoiler. Le roi s'amusa donc pendant plusieurs mois avec l'une et l'autre, et mademoiselle de Nesle fut si adroite et si heureuse qu'elle obligea le roi d'avouer, à quelques courtisans de l'intérieur de la cour, qu'elle était aimée tout comme sa sœur. C'était le déclarer à toute la France.
Le 7 juin 1739 fut l'époque de cet aveu public, et le soir mademoiselle de Nesle soupa avec le roi, à la Muette, pour la première fois. Les complaisantes étaient mademoiselle de Charolais, mademoiselle de Clermont, madame d' Antin, la maréchale d'Estrées et madame de Mailly, qui furent nommées , peu de jours après, les plus hardies. En effet, après cet exemple et ce premier pas , on vit arriver d'autres complaisantes, savoir : madame de Chalais, madame de Talleyrand, madame de Sassenage, madame
de Sourches et madame de Ruffec. L'histoire ne veut pas que leurs noms soient passes sous silence ; car nous verrons dans la suite madame de Luynes , plus vertueuse , refuser de suivre une sultane publiquement installée à Choisy.
On se tourna ensuite du côté des Noailles, qui passaient pour avoir de l'ambition et qu'on crut capables de consentir à un mariage pour cacher les amours du roi. Fleury tenait tous les Noailles, tant qu'il pouvait, loin de la faveur intime; on crut qu'ils voudraient y rentrer par cette porte , et on imagina de gagner d'abord le comte de Noailles (aujourd'hui, 1791, maréchal de Mouchy ). On voulut en vain qu'il fît quelques démarches et qu'il montrât quelques désirs; et le vieux maréchal, qui s'en crut offensé , gronda si fort que tout projet fut rompu. Alors on parla de Yintimille, petit-neveu de l'archevêque de Paris, qui voulait être cardinal, et qui ouvrit de gros yeux aux deux cent mille livres que Louis XV offrait, avec l'expectative d'une place, de dame du palais pour mademoiselle de Nesle, six mille livres de pension , uû logement au château de Versailles et autres avantages importants. A ces conditions le mariage fut accordé, et le vieux oncle, archevêque de Paris, le bénit dans son palais. Et comme Louis XV ne voulait pas laisser au nouvel époux madame de Vintimille , ni l'appeler elle-même le premier soir à Versailles ; comme l'archevêque ne trouvait pas décent, à cause des dévots, de leur prêter son palais, Mademoiselle, princesse facile et de si bon accommodement, eut la complaisance de prêter son appartement, pour que les deux époux eussent l'air de consommer le mariage qu'ils venaient de contracter. Les nouveaux mariés se rendirent donc avec elle et chez elle au château de Madrid , pour sauver les apparences , tandis que le roi vint souper à la Muette avec mademoiselle de Clermont, la duchesse de Ruffec, les dames deChalais et de Talleyrand. Quand ils présumèrent que le souper des noces était fini , le roi fit monter ces dames dans sa gondole , et alla trouver à Madrid les nouveaux mariés, qui paraissaient aller se met-
tre au lit. Plusieurs dames qui n'étaient pas présentées, ma* dame Duluc , madame Nicolaï, s'y trouvèrent ce soir-là ; le roi y joua à cavagnole. Les mariés se disposèrent à se retirer pour coucher dans le même lit; le roi lit l'honneur à Vintimille de lui donner la chemise, ce qui est une des grandes faveurs des rois. On observa que Louis XV la donna sans embarras comme sans jalousie, et le lendemain on affecta dédire que le roi était revenu coucher à la Muette ,laissant dormir les deux époux ; mais d'autres assurèrent que c'était Vintimille lui-même qui, laissant au roi sa place à Madrid , avait pris le lit de la Muette. La maréchale d'Estrées, invitée à la noce, s'en avisa, s'en crut offensée, s'enfuit ce soir-là même à Bagatelle , et madame de Ruffec aussi... On ne peut taire dans ces Mémoires ces anecdotes ; elles sont la leçon* des princes et des rois, qui doivent au peuple le bon exemple. Ils reconnaîtront que leur conduite la plus secrète est observée , qu'on en conserve la mémoire dans des écrits , et que leur réputation est bien mal placée dans les mains des courtisans, dont ils ne sont environnés que pour obtenir des grâces aux dépens du peuple. Tant que la source en est intarissable , les rois sont des dieux ; quand la source tarit, le mécontentement se manifeste , et les princes ne sont plus que des hommes dont on aime à dévoiler les faiblesses et les erreurs.
Le lendemain des noces, madame de Vintimille fit à Madrid sa toilette, où Louis XV assista pendant toute sa durée. L'après-dîner, Mademoiselle présenta au roi, à la Muette, madame de Vintimille, la belle-mère. La famille des Vintimille, l'archevêque lui-même s'efforçaient de cacher la conduite du roi, et plus ils faisaient d'efforts , plus le public se persuadait que Vintimille était de tous les époux le plus complaisant. Madame de Mailly, toujours idolâtre du roi, se persuadait que tout était caché aux regards du public, pardonnait à son amant ces infidélités, et sa bonté pour lui allait jusqu'au point de recevoir chez elle sa rivale, madame de Vintimille ; elles furent même insé-
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parables dès ce moment , et madame de Mailly s'en laissa gouverner.
Le dimanche 5 du mois d'octobre 1739, la reine elle-même eut la douleur cruelle de se voir présenter madame de Vintimille par Mademoiselle, dans son cabinet, où elle vit tout à la fois la nouvelle favorite , l'ancienne, madame de Mazarin , madame de Flavacourt et madame de La Tournelle; elle fut obligée de recevoir avec grâce toutes ces dames à la fois. A la fin ces images odieuses à la vertu conjugale l'affectèrent si fort qu'on se quitta avec froideur. Le mari Vintimille avait seul une bonne volonté : il était des petits soupers et de toutes les chasses ; les chevaux du roi étaient les siens. Le vieux marquis du Luc profita même de la faveur de sa bru ; car, n'ayant jamais monté dans les carrosses du roi, quoique, par sa naissance, il fût trèsfort appelé à cette grâce , il saisit ce moment pour y monter. Le roi le reçut avec distinction , et désormais le père et le mari , l'épousée et sa sœur allèrent tous ensemble à la chasse dans des calèches et soupèrent dans les petits cabinets. Il faut donc que la faveur soit , à la cour de France , quelque chose de bien glorieux et de bien attrayant, puisqu'elle efface l'ignominie qui fait rougir le plus petit bourgeois de nos provinces.
Quelque temps après il fallut aller au secours du vieux marquis de Nesle , dérangé dans ses affaires. Le roi nomma des commissaires pour les terminer. Déjà , depuis longtemps , on lui avait donné vingt-quatre mille livres de pension; caries deux cent mille livres de rentes qu'il avait étaient saisies par ses créanciers depuis treize ans ; mais, parce que M. de Nesle était mécontent, ou parce qu'il injuria Maboul , un des commissaires que le roi lui avait donnés pour arranger ses affaires, et parce qu'il parlait trop aisément des affaires du temps, et surtout de ses filles, le roi l'exila à Évreux, comme Louis XIV avait envoyé Montespan au fond d'une province.
Cependant la société du roi , libre , galante , sans préjugés , n'avait pour se livrer à tous les plaisirs que des châteaux fré- T. i. 21
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quentés et observés de tout le monde, et, comme ces aimables libertins voulaient cacher leurs orgies, on acheta Choisy, dont la belle vue et là forêt voisine de Sénart plaisaient au roi, qui se passionnait pour madame de Vintimille, et affectait d'aller à Choisy quand madame de Mailly, qu'il abandonnait déjà, était de service chez la reine à Versailles. Le premier jour de l'an 1740, madame de Vintimille fut la seule femme à qui le roi donna des étrennes.
Cependant, malgré ces fêtes et les dépenses qu'elles occasionnaient, le roi était encore très-réservé, et on sut que , pendant l'année 1739, il n'avait reçu que cinquante-cinq mille livres d'extraordinaire. Ses deux maîtresses n'avaient aucune avidité, quoiqu'elles n'eussent à leur partage de biens que sept mille cinq cents livres de rentes. Madame de Mailly, comme une autre La Vallière, n'aimait que la personne dans Louis XV, qui lui échappait déjà, tandis que madame de Vintimille, plus semblable à madame de Montespan, n'aimait que l'empire, la gloire et le crédit, sans ambitionner absolument les richesses. Elle étaitplus jeune , plus intrigante , plus spirituelle que madame de Mailly, mais elle n'avait pas une plus belle figure; elle avait des caprices et des inégalités dans l'esprit et savait affecter à propos toutes sortes de caractères ; elle avait l'ambition de dominer et commençait d'abord par étudier dans tous les sens la personne qu'elle voulait mettre dans sa dépendance. Peu à peu elle établissait son empire , mais toujours insensiblement, et finissait par régner en souveraine. Elle disait que les princes delà maison de Bourbon sont craintifs de leur naturel, élevés dans la timidité, et qu'il fallait se comporter avec eux en conséquence et s'en faire craindre; et la pensionnaire du couvent fît si bien avec Louis XV que ce prince ne s'avisa point qu'elle était laide, qu'elle avait un cou d'une longueur démesurée, et que sa démarche était celle d'un grenadier. Sa taille était longue, grosse et sans rien d'agréable, et sa sueur ou sa transpiration d'une odeur fétide ; mais elle était tout génie , et son
ambition fut si active et si énergique qu'elle réussit à se faire aimer par ces agaceries qui étaient fort du goût du feu roi. Elle s'en fit adorer, et peu à peu elle le conduisit jusqu'à se le soumettre en entier. On s'aperçut alors qu'elle avait fait de tels progrès sur son esprit qu'elle pourrait un jour gouverner le roi , les ministres , la France et l'Europe tout entière , à cause de son caractère et de ses talents extraordinaires, et comme elle l'avait prédit à la religieuse de Port-Royal.
Le roi était amoureux de madame de Vintimille jusqu'à ce degré lorsque le marquis de Flavacourt et Vintimille s'entretenaient à Versailles , dans leur appartement , de sa passion. Ils parlaient du caractère impérieux de madame de Vintimille, de l'âge avancé de madame de Mailly, de la laideur de l'une et de l'autre , de la faiblesse et du mauvais goût du roi, et terminaient leurs propos en disant que cette liaison ne pouvait être durable. L'appartement était situé précisément audessous d'une terrasse où se promenait le roi, qui , entendant ces propos , avança la tête au-dessus de la cheminée pour n'en rien perdre.
Au lieu de s'impatienter sur ces discours humiliants , il eût pu facilement entendre le vrai et le juste , que les princes ne peuvent connaître que dans des occasions de cette sorte ; mais, soit que la vérité l'offensât, soit qu'il voulût profiter de cette occasion pour tenir dans la crainte deux seigneurs qu'il ne pouvait punir ouvertement sans blesser les bienséances, le roi, s'avançant davantage vers le tuyau de la cheminée qui laissait parvenir des sons si désagréables et si peu accoutumés, rompit la conversation en prononçant ces paroles redoutables qui déconcertèrent Vintimille et Flavacourt : te tairas-tu? m'entends-tu ? Fleury, désolé de voir le roi ainsi gouverné par madame de Vintimille, et livré, disait-il, à deux gouvernantes, avait bien senti la nécessité d'une favorite et facilité le choix de madame de Mailly ; mais il redoutait le caractère de madame de Vintimille, et trouvant, dès ce moment-là, que les
amours du roi étaient incestueux, il se résolut de les traverser. Madame de Vintimille , vindicative comme une femme , fière comme la maîtresse d'un souverain, entreprenante de son naturel, se vengeait en lui prêtant des ridicules et en se préparant à le faire chasser ; mais un abbé Brissard , précepteur des neveux du cardinal de Fleury , et depuis son homme de confiance, spirituel, avare , vendant le plus de grâces qu'il pouvait, et à qui on ne trouva, après sa mort , que dix-huit cent mille francs dans des sacs qui tapissaient une chambre, résolut, pour ne pas être lui-même déplacé par la disgrâce imminente du cardinal, de perdre madame de Vintimille, et l'occasion de ses couches, qui approchaient , lui parut favorable pour la faire empoisonner.