CI-GIT L'AMOUR, MARTYR DE L'HYMEN
La Trémoille, âgé de vingt-quatre ans , laissait une fille et un fils, âgé de quatre, pour lequel les trois gentilshommes de
la chambre, les ducs de Mortemart, de Gesvres et d'Aumont, demandèrent la quatrième charge que le père laissait en vacance.
Madame de Mailly et madame de Vintimille sollicitaient pour le duc de Luxembourg. Châtillon demandait aussi la charge. Le cardinal, qui la voulait pour son neveu , se retira à Issy, selon son usage, pour l'obtenir plus sûrement , et dès ce moment la cour se trouva divisée en trois factions.
Pour écarter le duc de Luxembourg , Fleury dit au roi que ses amis le pressaient extrêmement de demander la- charge pour son neveu , mais qu'il était si comblé de biens qu'il ne pensait aucunement à faire cette demande , suppliant au contraire Sa Majesté de songer au jeune La Trémoille. Le roi, pour lui ôter l'idée de penser à son neveu, lui répondait qu'il avait bien songé à son neveu, mais qu'il avait senti que cette faveur lui ferait beaucoup d'ennemis à la cour et qu'il n'y pensait plus.
Le cardinal, stupéfait et peu accoutumé à ces réponses , ne voulait pas demander la charge ; il ne voulait pas la refuser absolument et brûlait d'envie cependant de la procurer à son neveu. Dans cette perplexité, et sans nommer le duc de Luxembourg, il lui donnait toujours l'exclusion dans les lettres qu'il écrivait au roi , ajoutant que , si tout autre obtenait cette place et l'emportait sur le jeune La Trémoille, à la mère duquel il l'avait comme promise , il priait Sa Majesté de lui accorder son congé , devenant inutile dès ce moment au bien de son service. Il ajoutait en même temps que sa santé avait besoin de repos. Mais le roi, alors dominé par 'ses maîtresses plutôt que par le précepteur, voyant bien ce que voulait le cardinal , s'abandonna à son humeur mélancolique accoutumée , et il lui échappa de dire : Je croyais que le cardinal m'était attaché; mais il Test beaucoup à son crédit.
Madame de Mailly et madame de Vintimille , de leur côté , parlaient toujours ouvertement pour Luxembourg. Madame de La Trémoille poussait aussi de hauts cris en faveur de son en-
fant, et le roi, incertain et tourmenté par les cabales de son ministre, de ses deux maîtresses, des princes du sang, qui favorisaient Luxembourg, et peu satisfait que le cardinal voulût disposer de la place la plus intime, était toujours résolu de favoriser madame deMailly, et répondit au eardinal, retiré à Issy, qu'il serait au désespoir d'exiger de lui un travail qui pût porter quelque préjudice à son repos, ajoutant que, si sa santé demandait qu'il se retirât, il lui en donnait la permission. La lettre qui portait cette détermination du roi Lie partit pas, et fut laissée sur la cheminée de madame de Mailly, qui fit appeler sa sœur Vintimille pour se consulter dans ce moment critique.
Madame de Vintimille était, depuis quelques jours , détachée du parti du duc de Luxembourg. Le cardinal , pour qui rien n'était secret, lui avait fait observer, par la voie d'une troisième personne , à quel danger elle s'exposait, avec sa sœur, si on le poussait à bout. Madame de Vintimille, qui sentit qu'elle pouvait être renvoyée , qui n'était pas sûre du roi , et qui , de concert avec d'Argenson , avait déjà tenté de faire chasser Fleury et de lui substituer un évêque ( parce que , depuis l'abbé Dubois , on croyait qu'il fallait des ecclésiastiques dans les affaires) , s'avisa qu'il s'agissait d'un coup de partie et parla en ces termes à madame de Mailly : Nous n'avons pas un moment à perdre; il faut que vous écriviez au roi sur-le-champ pour lui demander avec instance de nommer M. de Fleury. Nous pourrions peut-être l'emporter sur le cardinaly mais, si le cardinal voulait se venger, nous serions peut-être renvoyées. Il fut résolu que madame de Mailly coucherait ce soir-là avec le roi , pour l'engager à nommer le duc de Fleury, neveu du cardinal.
Le roi trouvait alors plaisant d'alterner dans la pratique de ses plaisirs et d'appeler successivement l'une et l'autre de ses bien-aimées, Tantôt il adoucissait l'humeur chagrine de madame de Mailly, dont il était souvent fatigué, en l'abandonnant à ses réflexions et à ses besoins, et tantôt il se brouillait en apparence,
mais* pour des moments, avec madame de Vintimille, quand elle prenait sur lui un trop grand empire.- Le roi passait ainsi son temps à les gouverner Tune par l'autre , en faisant rivaliser leur caractère, à peu près comme ses ministres opposaient les pairs au parlement et le parlement au clergé , pour gouverner le royaume de France. Les ministres qui ont usurpé les droits des peuples et les rois qui sont devenus les instruments passifs de leurs favorites et de leurs vizirs ne peuvent avoir d'autres manières.
Madame de Mailly, interdite quand il s'agissait d'affaires , ou qu'il fallait demander des grâces ou des emplois , dominée par sa sœur Vintimille, et ayant déjà consenti d'être l'instrument de son ambition , obligée de faire pour elle auprès du roi des avances délicates et dont les succès étaient dangereux ou incertains , se trouva encore plus embarrassée quand il fallut sacriGer Luxembourg au neveu de Fleury, et n'osait parler de cette affaire. Le roi, qui voyait cet embarras , qui observait les princes de son sang dans l'émotion et son ministre cantonné , retrancbé à Issy , et grondant du fond de son séminaire par des lettres équivoques , était aussi embarrassé que les deux sœurs; il l'était autant que Fleury lui-même ; il ne dormait pas. Ce soir-là il couchait avec madame de Mailly, qui , seule , s'était abandonnée au sommeil , la tête coiffée comme pendant le jour et ornée de tous ses diamants, selon son usage. Le roi l'éveilla et lui fit part du trouble de son esprit depuis qu'il avait signé la lettre qui consentait à la retraite du cardinal ; mais la lettre n'était pas encore envoyée; elle était toujours sur la cheminée de la chambre de sa favorite, et Louis XV, qui en négociait la suppression avec elle , lui rappelait les services passés de son ministre et les besoins de l'État. Madame de Mailly , mise à son aise , avouait que Fleury était en effet un bon ministre , et que le roi était bien le maître d'anéantir la lettre qui renfermait le consentement de sa retraite. Le roi satisfait se lève , brûlela lettre adressée au cardinal, se recouche en paix àcôtéde
madame de Mailly , et déclare, le lendemain, au duc de Fleury qu'il était l'un des gentilshommes de sa chambre, avec un brevet de retenue de quatre cent mille livres.
Le plus fin de tous fut encore le vieux cardinal pour en diminuer l'obligation. Il travaillait avec Orry lorsque son neveu entra en lui racontant quellegrâce le roi venait de lui accorder et en lui remettant la lettre du roi. Le cardinal fit le surpris, se fit répéter la nouvelle , ajoutant à chaque fois que cela ne pouvait être. Je vous défends, lui dit-il, d'en rien dire que je n'aie vu le roi et fait révoquer l'ordre. Le duc de Fleury répliqua qu'il avait déjà remercié le roi publiquement. Eh bien! ajouta le cardinal , me voilà donc compromis avec tous les princes. Et il alla dire sur-le-champ au Dauphin et à Madame qu'il avait fait tous ses efforts auprès du roi pour favoriser le fils de La Trémoille, portant partout l'extérieur d'un homme consterné ; ce qui fit plaisanter madame Adélaïde, qui avait déjà des réparties heureuses, et qui dit à madame de Tallard: « Vous dites, Madame, « qu'il faut faire des compliments à M. le cardinal ; il devrait « donc être bien aise, et cependant voyez comme il est fâché! » Fleury alla aussi chez la reine, qui lui fit un petit compliment à sa manière. Environnée de beaucoup de monde à sa toilette , elle ordonna qu'on passât ; et Fleury , essoufflé , seul et assis , lui dit : Madame, le plus grand des malheurs m'est arrivé... La princesse, avec sa froideur accoutumée, quand le cardinal lui faisait quelque compliment peu sincère, l'arrêta et lui dit plaisamment, en branlant doucement la tête : Je ne vois rien , Monsieur, de si affligeant pour vous dans cette nouvelle; et elle parla d'autres choses. Enfin le cardinal écrivit à madame de La Trémoille que le roi avait nommé, à son insu, le duc de Fleury, son neveu, et qu'il s'y fût opposé s'il en eût été prévenu, étant très-éloigné de traverser les vues de madame de La Trémoille.
Telle est l'histoire de l'élévation de la maison de Fleury à la cour de France -, elle n'a rien coûté à l'État , et le cardinal ,
qui n'avait aucune ambition désordonnée pour sa famille, ne lui accorda que des grâces ordinaires lorsqu'il pouvait la rendre puissante et millionnaire. Toute cette famille était composée d'honnêtes gens ; leur nom était Rosset , leur titre Bérignan, et par reconnaissance ils prirent celui de Fleury, du cardinal ; et quoiqu'ils ne se fussent point distingués dans la noblesse avant le ministère de leur oncle , la douceur de leur caractère , leur modération et les services du cardinal firent pardonner leur fortune. Nous n'avons trouvé ni vers ni chansons contre eux ; ils firent leur chemin et s'élevèrent sans mot dire et sans éclat , comme leur oncle. Du grade de capitaine dans le régiment de la Marine le marquis de Fleury passa à celui de colonel du régiment d'Angoumois en 1731 , et le marquis de Pérignan fut reçu chevalier de l'Ordre quatre>ans après. En 1736 il avait été créé duc et pair de France, et fut nommé gouverneur de la Lorraine en 1737. La duchesse de Fleury, qui vit en 1791 , fut agréée dame du palais en 1740 , et en 1741 le duc de Fleury , comme nous venons de le dire , fut nommé premier gentilhomme de la chambre. Le cardinal de Fleury est le seul des ministres très- puissants qui n'ait pas sacrifié l'État à l'ambition de se créer une famille ; nous verrons , au contraire , des favoris et des ministres devenus des sangsues populaires. Un historien fidèle dévoue ceux-ci à l'infamie et fait remarquer les autres. Nous sommes assez vrai sur les défauts du cardinal pour ne pas remarquer aussi son caractère et ses vertus.